Le Nouveau test allemand

Note
4.9 / 5 (7 notes)
Date
Catégorie
Souvenir/anecdote
Lectures
Lu 3.431 fois
Auteur(s)
Par kitl
Commentaires
10 comm.
Capture d’écran 2017-01-03 à 18.41.12.png

De nombreux Allemands ont porté les couleurs du Racing, principalement au cours des années 1970-80. Retour sur une filière de recrutement à l’impact fantasmé depuis lors.

Fondé à une époque où l’Alsace était allemande, le Racing Club de Strasbourg représente de par la situation géographique de la ville une porte d’entrée idéale pour le footballeur allemand désireux de s’expatrier sans trop s’éloigner du Heimat. Avec le retour d'anciens joueurs du RCS, le recrutement de joueurs allemands est l'autre vieux serpent de mer chez les supporters du Racing, un grand classique des périodes de transferts ou des moments de déprime. Alors que le dernier footballeur teuton a quitté l’Alsace il y a plus de 25 ans, tentons de distinguer le vrai du faux et de déconstruire le mythe des Allemands au Racing, fiers combattants moustachus capables à eux seuls de remplir la Meinau.
Au total, une vingtaine d’Allemands ont jalonné l’histoire professionnelle du Racing.

Le premier d’entre eux a placé la barre très haut. Auteur de 118 buts en 136 matchs de championnat, Oskar Rohr est toujours le meilleur buteur de l’histoire du RC Strasbourg. Vainqueur du championnat d’Allemagne en 1932 avec le Bayern Munich, il rejoint la Suisse pour découvrir le professionnalisme, puis la France. Le Racing d’avant-guerre était une place forte du football français : les Rohr, Heisserer, Fritz et Curt Keller terminent deuxième du championnat en 1935, troisième en 1936, puis atteignent la finale de la Coupe de France 1937. La guerre privera Ossi Rohr de ses plus belles années de footballeur : bête noire du régime nazi par sa double condition de professionnel et d’expatrié, Rohr fut interné puis envoyé sur le front russe, dont heureusement il réchappa.

Le Racing attendit 1951 pour s’attacher les services de ressortissants allemands. Mais ni le milieu Albert Osswald, ni l’attaquant Edouard Kunkelmann ne purent inverser le cours des choses. Englué à la dernière place du classement, quelques mois seulement après la conquête de son premier trophée, le RCS tombe en deuxième division.

La présidence Wenger, un tournant



Arrivé en novembre 1968 à la tête du Racing, Alfred Wenger dresse une série de constats. Un championnat fédéral (la Bundesliga) a enfin vu le jour outre-Rhin quelques années plus tôt, et le football allemand exerce un attrait problématique pour Strasbourg, contraint de laisser filer les Gress, Hausser et Frantz, ainsi qu’une cohorte de spectateurs. Wenger imagine qu’un flux transfrontalier peut également exister dans l’autre sens, de l’Allemagne vers la France. De ce fait, sa présidence sera marquée par un fort tropisme germanique. Les vedettes de Bundesliga étant hors de prix, le RCS se rabat sur des joueurs de Regionalliga, le second échelon – la 2.Bundesliga ne verra le jour qu’en 1974. Dès le mois de janvier 1969, l’obscur attaquant Herbert Renner (15 matchs, 4 buts en une demi-saison) sert d’éclaireur, avant le recrutement combiné d’un duo autrement plus emblématique, composé du relayeur dégarni Dieter Schurr et du bestial avant-centre Wolfgang Kaniber.

La première saison est un franc succès : porté par son attaque Piat - Molitor - Kaniber (20, 17 et 19 buts !), soutenue par Schurr et Jean-Noël Huck, le Racing boucle le championnat au cinquième rang. Hélas la suivante sera bien plus délicate pour le tout-nouveau RPSM, orphelin de Philippe Piat et surtout des défenseurs Burcklé et Lopez : les amateurs issus des Pierrots peinent à élever leur niveau de jeu, Kaniber est moins efficace. Dieter Schurr perd même sa place au profit d’Ivica Osim, la règle des deux étrangers commençant à faire son apparition. Cette saison éprouvante aura vu défiler trois entraîneurs, dont le martial Jenö Csaknady, ancien entraîneur de Nuremberg.

Kaniber et Schurr font leurs valises, laissant la place au défenseur central Dieter Hackl, ancien de Würzburg cantonné à l’équipe réserve. Malgré une saison accomplie en deuxième division, face il est vrai à une faible adversité, Hackl fera les frais comme Osim, de l’arrivée de deux vedettes estampillées Bundesliga : les anciens de Schalke Reinhard Libuda et Heinz Van Haaren, priés de quitter l’Allemagne suite au retentissant scandale de corruption impliquant plusieurs clubs au printemps 1971.

Virtuose du dribble, « Stan » Libuda est un cadre de la Nationalmannschaft avec laquelle il participa au Mundial 70. Ressortissant hollandais, Van Haaren a pour sa part écumé les pelouses de Bundesliga au poste de numéro dix.
Alfred Wenger voit une formidable opportunité pour Strasbourg, et le début de saison idyllique lui donne raison : le stade est plein contre Reims et Saint-Etienne, Libuda marque lors des deux premières journées. Il se blesse début octobre au tibia, reprend précipitamment début 1973 et ne joue plus de la saison. En fin de carrière, Van Haaren réalise une saison acceptable mais n’est guère enchanté par les conditions d’entraînement, pas assez dures à son goût. C’est pourquoi il s’astreint à courir trois fois par semaine avec le marathonien Fernand Kolbeck !

Le résultat de cette politique de vedettariat étant fort médiocre – le Racing achève la saison à la seizième place –, Philippe Fass, successeur de Wenger, démissionnaire suite à l’épisode de la grève des joueurs fin 1972, referme la parenthèse allemande. Il la rouvrira dans l’urgence en 1975 pour dégoter un successeur à Paul Moukila, davantage officier militaire congolais que footballeur. Mais l’ancien de Duisbourg Bernd Lehmann ne saura sortir de l’ornière une équipe bien trop inexpérimentée.

La décennie 1980, Bundesliga pur



Après quelques années d’éclipses, le RCS renoue avec la tradition du joueur « allemand » à l’été 1981 : si Carsten Nielsen est de nationalité danoise, il joue depuis plusieurs années au Borussia Mönchengladbach, grand club des années 1970. A l’inverse de son prédécesseur Van Haaren, il tarde Nielsen de quitter une Bundesliga devenue rugueuse, où les artistes sont constamment traqués avec la complicité des arbitres. Désireux de jouer enfin au football, le gaucher danois fera rapidement la connaissance des Charles Orlanducci, Rolland Courbis ou autres Félix Lacuesta, son coéquipier au Racing.

Nielsen laissera l’image d’un joueur de classe, au-dessus techniquement mais pas toujours constant. A noter qu’il se fit une spécialité de marquer lors des 38èmes journées de championnat, comme en 1983 contre Toulouse, à l’occasion d’une rencontre décisive pour le maintien.
Dès 1983, André Bord passe à la vitesse supérieure en engageant l’entraîneur Jürgen Sundermann, passé par les deux clubs de Stuttgart, le VfB et les Kickers, d’où débarque Siegfried Susser, milieu de 2. Bundesliga qui s’illustra par un but sur une tête en aveugle. « Wundermann » conduit le RCS à la huitième place pour sa première saison, au prix d’un football peu chatoyant. La ligne d’attaque est donc intégralement remaniée à l’été 1984, avec l’arrivée des internationaux Pécout, Soler et de son ancien joueur Walter Kelsch.

L’expérience 100% Bundesliga s’achève en mars 1985 avec le limogeage de Sundermann – pour le Wunder, on repassera – alors que le Racing navigue en eaux troubles. Relégué en 1986, il mise à nouveau sur une paire allemande, au surplus moustachue, Peter Reichert retrouvant Kelsch. Recruté par Jean Willaume, Reichert (90 matchs de D1/D2 pour 40 buts) incarnera les années Hechter, le mythique maillot rétro Mammouth, le titre de D2 en 1988 et la redescente immédiate qui suivit.
Pour ce qui restera comme sa dernière intersaison aux commandes, le couturier mit les bouchées doubles à l’été 1989 : Strasbourg recrute le meilleur buteur de Bundesliga Thomas Allofs et l’expérimenté aboyeur Wolfgang Rolff, vice-champion du monde connu pour avoir muselé Platini en finale de C1 1983, sans parler de Djorkaeff, Monczuk, Buisine et Sansone ! Le frangin de Klaus ne fera pas de vieux os en Alsace, son transfert n’ayant pas été réalisé dans les règles, mais Rolff jouera toute la saison, achevée sur une dérouillée au stade du Ray.

Des barrages que ne vivra même pas l’année suivante le plutôt fruste Uwe Zoetzsche, latéral du grand Lok Leipzig, passé à l’Ouest dès 1990. Il se fit chiper sa place en fin de saison par Stéphane Soppo-Din. Depuis le légendaire Est-Allemand, aucun Teuton n’a plus traîné ses crampons à la Meinau, même si les rumeurs ou fantasmes n’ont pas manqué : Sean Dundee, Thomas Hässler et surtout Jürgen Klinsmann, fumeux argument de campagne en 1997.

Au contraire, Karlsruhe puis Stuttgart ont fait leur marché au Racing (Keller, Régis et Zitelli au KSC ; Boka, A.Farnerud et Bah placés au VfB par Christophe Rempp). Enfin, de nombreux jeunes Alsaciens ont franchi le Rhin ces dernières années – Dorn, Ulm, Krebs, Matmour… – avec des fortunes diverses.

Fazit



Quelques tendances sont à dégager de cette chronologie parfois étouffante.
  • Le recrutement de footballeurs allemands a souvent répondu à des motifs d’opportunité : Libuda et Van Haaren suspendus dans leur pays, Lehmann débauché en urgence, Susser croisé lors d’un match amical et recruté dans la foulée…
  • De même, le Racing alors en D2 s’est offert Allofs et Rohr, au moment où les clubs allemands ne pouvaient retenir leurs meilleurs joueurs – la Bundesliga des années 1980 a souffert d’un véritable exode de ses cadres vers la France et surtout l’Italie. Les clubs de RFA ont accueilli avec une certaine avidité l’ouverture de la DDR-Oberliga pour pallier les départs en Serie A des Weltmeister 1990. Même le RCS s’est servi au passage avec Zoetzsche.
  • Des stars internationales (Libuda, Allofs, Rolff) côtoient les sans-grades (Renner, Hackl, Susser) qui n’ont pas ou peu connu la Bundesliga.
  • A noter que durant la période 1977-1980, reconnue comme la plus glorieuse du club, Strasbourg a fait l’économie de joueurs allemands. A l’inverse, le Racing connut la relégation en 1952, 1971, 1976, 1986 et 1989 malgré la présence de joueurs allemands (ainsi que l’échec en barrages en 1990).
  • Le paramètre de l’affluence : si l’effet « stars allemandes » a joué lors des débuts de saison 1970/71 et surtout 1972/73, il fut très vite tassé par les mauvais résultats. Même le très populaire Peter Reichert n’a évolué que cinq fois devant plus de 20 000 spectateurs. Généralement bien d’autres facteurs – résultats du Racing, pedigree des adversaires, intérêt du match (montée, barrages…), travaux entre 1979 et 1983, hiver alsacien… – interviennent au moment d’analyser l’affluence de la Meinau à travers les âges.
  • De même, poussons notre démonstration jusqu'à l’absurde : les exploits de Georg Tripp, Erwin Kostedde, Uwe Krause et Klaus Jank ont-ils poussé des milliers d’Allemands à se rendre à Francis-le-Basser ? Laval a su développer une filière allemande par le bouche-à-oreille et le côté familial, quand Bordeaux ou Marseille y allaient à coup de DM.

Si le bilan du recrutement outre-Rhin est inégal, il est toutefois parvenu à charrier bon nombre de mythes chez les supporters du Racing qui ont connu le début des années 1970 et les années 1980. Il convient de reconnaître que la huitième place de 1984 atteinte sous Sundermann n’a jamais été égalée depuis. On ne saurait trop conseiller à la nouvelle cellule de recrutement de s’intéresser aux footballeurs allemands, une partie du public étant sevrée depuis de longues années.

kitl

Commentaires (10)

Flux RSS 10 messages · 2.783 lectures · Premier message par christou27 · Dernier message par iuliu68

Commenter