Quand l’Olympique lyonnais parlait alsacien…

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Par kitl
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Heisserer sous le maillot de l'équipe de France

Club relativement récent puisque fondé après-guerre, l’OL balbutiant s’est appuyé sur une forte empreinte alsacienne, dans le sillage d’Oscar Heisserer.

1950. Un vent de fronde secoue le vénérable Lyon Olympique Universitaire, club omnisports où cohabitent principalement une section rugby et une section football. C’est sous la bannière du LOU que Lyon disputa en 1945-46 le championnat de France de football de la Libération, achevé à la 15ème place sur 18. Or, subtilité du règlement, le FC Metz et le Havre AC étaient maintenus d’office, eu égard au statut de « villes-martyr » d’une cité annexée par le Reich et d’une autre anéantie par les bombes. A noter que cette clause concernait également et fort logiquement le RC Strasbourg…

Le club lyonnais est donc le dindon de la farce et se retrouve en deuxième division. En 1949, le LOU s’attache les services d’un tout jeune retraité du football professionnel, l’Alsacien Oscar Heisserer. Capitaine du RCS depuis 1945, international français à de multiples reprises avant et après la guerre, le natif de Schirrhein vient d’achever une saison délicate, ponctuée d’une relégation « sportive » seulement empêchée par le renoncement des SR Colmar. Avec son alter ego Paco Mateo, un second meneur de jeu depuis son poste de demi-centre, Oscar Heisserer a contribué à relancer un Racing exsangue au sortir du conflit mais aperçoit à présent le bout du chemin à 35 ans.

« Bepper » prend place sur le banc, conduit le LOU à une 7ème place sur 18 en D2 et conserve naturellement sa fonction au sein du tout nouvel Olympique lyonnais, issu de la séparation. Il attire alors bon nombre de joueurs familiers, qui partagent avec leur entraîneur et ancien partenaire au Racing une expérience mouvementée des années de guerre.

Meilleur joueur alsacien de son époque – il n’a toujours pas été rejoint depuis –, Oscar Heisserer a rejoint en 1938 le grand RC Paris, à l’issue de la Coupe du monde, pour y gagner deux Coupes de France et entretenir sa carrière internationale. Il y côtoie notamment sur le front de l’attaque le Mosellan Emile Veinante. Après la défaite de 1940, il rejoint sa région natale et évolue sous les couleurs du Rasenball Club Straßburg, survivance de son ancien club évoluant en Gauliga Elsaß. Constamment objet de pressantes avances de la Sportgemeinschaft SS Straßburg, désireuse de gagner en popularité sur les pelouses alsaciennes, Heisserer résiste avant d’être contraint de passer en Suisse pour éviter l’incorporation de force. Il s’engage ensuite, participant à la libération de sa chère province, et n’aura de cesse de maudire cette guerre qui l’aura privé de ses « meilleures années ». Désormais trentenaire, il a perdu une partie de ses moyens physiques mais demeura un organisateur de premier ordre, au poste d’inter-droit, au sein du Racing de l’après-guerre, sous la houlette de Veinante.

Après une première saison de remise en route sans éclat – on comprend aisément pourquoi –, Strasbourg joue à nouveau les premiers rôles en 1946-47 : le Racing lutte avec Reims et Roubaix-Tourcoing pour le titre et assortit ce parcours d’une épopée en Coupe de France, comme dix ans auparavant. C’est parmi ses équipiers de 1947 qu’Heisserer fera son marché trois ans plus tard, donnant à son onze lyonnais une forte coloration alsacienne.

On y retrouve ainsi le gardien Marcel Lergenmuller, titulaire incontesté durant deux saisons, peu à peu placé par la suite sous la concurrence du jeune Lucien Schaeffer et finalement auteur d’une saison blanche en 1949-50. Une carrière de footballeur débutée quelque part en Dordogne avec une bande de copains et qui aurait très bien pu s’achever sur l’Ostfront.

La ligne d’attaque est également estampillée RCS. L’ailier Alphonse Rolland arrive de Nice où il a passé deux saisons. Encore amateur, ce jeune Forbachois avait fait ses débuts professionnels fin 1938 avant de bifurquer à Bordeaux pendant l’Annexion. Les règlements du championnat de Libération disposant une clause de retour pour les joueurs dans leur club de 1939, Rolland regagne Strasbourg à la grande joie des dirigeants. Evoluant avec un égal bonheur sur les flancs gauche ou droit, au gré des absences de Joseph Heckel et Ferenc Nyers, Rolland n’est pourtant pas conservé par le Racing en 1948. On peut y voir une des causes des difficultés rencontrées par Strasbourg, avec les longues indisponibilités sur blessures de Mateo et Heisserer. C’est donc un joueur en pleine possession de ses moyens que récupère l’OL en 1950.

Enfin, dernier élément, non des moindres : Frédéric Woehl, que tout le monde nomme Fritz depuis sa jeunesse dans l’Outre-Forêt, redoutable avant ayant marqué une soixantaine de buts pour le RCS. D’un gabarit rare pour l’époque (1m81 pour 86 kg), le colosse Fritz Woehl a lui aussi passé une large partie de la guerre en uniforme, sous la bannière de l’armée d’Afrique du futur maréchal Juin. A Lyon, Woehl évolue plus en retrait, à ce fameux poste d’inter, l’avant-centre n’étant autre que l’ancien Colmarien Georges Dupraz (un aïeul de Pascal).

Heisserer, Lergenmuller, Rolland et Woehl portent l’OL au titre de champion de France de deuxième division 1950-51. Hélas, le couperet tombe au bout d’une seule saison dans l’élite : Lyon est relégué en compagnie du…RC Strasbourg qui a mal digéré sa Coupe de France 1951. De cette première saison, la légende lyonnaise retiendra le premier derby de l’histoire contre l’AS Saint-Etienne, marqué par un succès 4-2 à Gerland, sur un triplé de Fritz Woehl et un but de Dupraz. Notez que le double affrontement LOU-ASSE de 1945-46 est tout simplement passé aux oubliettes. En outre, Oscar Heisserer a rechaussé par deux fois les crampons, à Sète (16ème journée) puis à Roubaix-Tourcoing (21ème journée).

Si le Racing parvient à remonter dès 1952, l’OL doit se contenter du milieu de tableau. Heisserer est toujours aux manettes, mais ses compagnons de 1947 ont quitté Gerland. Le club demeure toutefois fidèle à sa filière alsacienne en recrutant le jeune buteur Ernest Schultz, natif de Dalhunden et joueur à Rountzenheim, à quelques kilomètres à peine de Schirrhein : il s’agit même d’un axe reliant le canton de Bischwiller à Lyon !

L’Olympique lyonnais s’offre finalement en 1954 un deuxième titre de champion de D2, Schultz et Grimonpon gagnant même leur billet pour la Coupe du monde en Suisse. Mais les Rhodaniens ne décollent toujours pas, et des déclarations peu élogieuses dans la presse d’André Lerond, le capitaine de l’équipe, conduisent à la démission d’Heisserer fin décembre 1954. C’est Julien Darui, autre mythe de football français, qui succède à son ancien partenaire en sélection, pour un résultat guère meilleur.

Mais l’essentiel est acquis : Lyon est sauvé, il ne descendra pas avant la cataclysmique saison 1982-83. L’OL se forgera une réputation d’équipe de Coupes et parviendra à aligner d’excellents joueurs, tant en attaque (Cossou, Combin, Di Nallo, Guy, Chiesa, Lacombe…) qu’en défense (Lerond, J.Djorkaeff, les « affreux » Domenech, Baeza et Mihajlovic…), pour ne citer que des internationaux.

Pour sa part, Oscar Heisserer répondra favorablement dès l’intersaison 1955 aux sollicitations du Racing. Affaibli, soumis à une valse des gardiens de but, le RCS souffre en queue de classement et Heisserer est même écarté au mois de mars, remplacé par Albert Freyermuth.
Il n’en prit guère ombrage, reconnaissant aisément qu’il n’était finalement pas forcément fait pour le métier d’entraîneur.

Du reste, si leur œuvre lyonnaise demeure modeste, elle n’en confie pas moins le rang de père fondateur à Oscar Heisserer et celui de pionnier aux trois autres mousquetaires, Lergenmuller, Woehl et Rolland.


Bibliographie :


  • Armand Zuchner, Le Livre d'or du Racing club de Strasbourg, 1977.
  • Pierre Perny, Racing 100 ans, 2006.
  • Dernières Nouvelles d’Alsace de 1945 à 1948.
  • La légende d’Oscar Heisserer, @conan, 2004.
  • Et les interventions du stubiste @schlesier sur le foot pendant la guerre.

kitl

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