Divorce à l'alsacienne

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Par aragon
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Septembre 1980 : champion de France 15 mois plus tôt, le Racing va se saborder. Les deux hommes qui l'ont amené au sommet du football français, André Bord, le président, et Gilbert Gress, l'entraîneur, rendent public leur conflit, et tout explose...

Le transfert de la discorde

Après le brillant titre de 1979, André Bord impose Carlos Bianchi à Gilbert Gress.
L'argentin, meilleur buteur du championnat depuis quelques saisons, est alors une star. Plus que pallier le départ d'Albert Gemmrich à Bordeaux, Bord veut ainsi faire un gros coup médiatique. Il passe donc outre les réticences tactiques de Gress qui ne voit en Bianchi qu'un « renard des surfaces », ne reculant jamais au-delà de la ligne médiane, ne participant jamais au travail de récupération. Bref un joueur incompatible avec le « football total » cher à Gress et qui a entraîné les succès que l'on sait. Et ce n'est pas à 30 ans que Carlos Bianchi va évoluer tactiquement *...Ce différend sérieux n'est en fait que la partie émergée de l'iceberg.


Le pouvoir prend le pas sur le savoir

André Bord (président du Racing de 1978 à 1986) est un homme politique (ministre des anciens combattants), un homme de pouvoir. Gilbert Gress (joueur d'abord, puis entraîneur du Racing, de 1977 à 1980) est un homme de terrain. Un homme de savoir. Mais lui aussi un homme de pouvoir qui n'accepte pas la critique. Associer deux savoirs, c'est doubler ses potentialités. Associer deux pouvoirs, c'est les détruire.

Lors de la saison 1979/1980, Gress rejette donc Bianchi ainsi que l'international français Francois Bracci, autre « recrue du président ». Il est dans son droit en tant que responsable technique mais il le fait délibérément parce que ce n'est pas lui qui les a faits venir. Il abuse ainsi de son pouvoir et rejette son savoir. Quand André Bord impose ainsi des joueurs à son entraîneur, il abuse tout autant de son pouvoir. Et lorsque qu'il se fera un plaisir, par méchanceté, de révéler publiquement le salaire de Gress, il utilise bien stupidement son savoir ! Aimer le pouvoir, comme ces deux hommes, c'est refuser de le partager et donc chercher à détruire celui qui veut vous en ôter une parcelle...


La Meinau brûle

A force de fumer, le volcan a fini par exploser. Gress ou Bord, Bord ou Gress ce ne pouvait plus être l'un et l'autre... En septembre 1980, après un début de championnat morose faisant suite à une saison d'après-titre mitigée (cinquième au final, mais sans s'être jamais mêlé à la lutte pour le titre), le Racing reçoit Nantes, champion de France en titre. La nouvelle est tombée comme un couperet juste avant le match : Gress s'en va. Bord a « gagné ».

S'en suivront des émeutes sans précédent à cette époque dans le stade de La Meinau, des « Bord démission ! » toute la première mi-temps et, surtout, des incendies allumés par les supporters de l'entraîneur déchu dans le stade ! Une ambiance digne de mai 68.

Le Racing conquérant vient de mourir trop jeune...


Un clash inévitable ?

Le long cheminement de l'affaire et la manière spectaculaire dont elle s'est résolue, l'image populaire très forte des deux hommes, ont fait que chaque habitant de Strasbourg, du Bas-Rhin presque, s'est senti aussi concerné par cette querelle que si elle mettait aux prises un de ses fils et un de ses oncles. Et tout semblait indiquer que, dans une large majorité, la population alsacienne, et surtout celle des stades, ait opté pour le fils, l'homme de terrain, Gilbert Gress... Oubliée, la saison précédente décevante. Oubliés, les cinglants reproches adressés par l'entraîneur au public et à la presse locale. Ce qui resurgit dans les mémoires, c'est le renouveau du Racing, le brillant mais inespéré titre de 1979, pour lequel, c'est évident (en tout cas pour les spectateurs lambdas), Gress a contribué plus que Bord. D'autant plus que le second, durant cette période, n'a cessé de glorifier son entraîneur...
Et puis, cet ancien ministre, président du conseil général, le peuple se demande : pourquoi est-il venu s'occuper de sport ? (Nous sommes en 1980, Bernard Tapie est encore en culottes courtes) Que venait-il y chercher ? Avec quelle idée derrière la tête ? André Bord, homme de droite, gaulliste ne pensait avoir affaire qu'à ses adversaires politiques. Il s'est brusquement retrouvé en face des adversaires de LA politique, soit 80 % des gens ! C'est à partir de cela que les foules ont était remuées, les incendies allumés...

La flamme du terrain était passée dans les tribunes, avant de s'éteindre pour longtemps...


Torts partagés

Il semble que l'oeuvre de reconstruction (avant que ce séisme n'emporte tout à peine la belle maison bleue inaugurée) du Racing de la fin des années 70, et ses exploits**, ne saurait être ramené, sans injustice, uniquement à Gress. Dans cette période d'euphorie créatrice, la gestion de l'un*** et le travail de l'autre, le souci de l'un de bâtir pour durer et la volonté de l'autre de tirer le meilleur de son effectif était parfaitement complémentaires.

Et que, finalement, les succès n'étaient nés ni de Gress ni de Bord, mais de leur entente et même de leur amitié. Car les éloges que le président faisait de son entraîneur étaient équilibrés par l'hommage que l'entraîneur rendait au président... Eux seuls se comprenaient et se laissaient travailler en paix.

Mais de la désagrégation, qui est coupable ? C'est aussi difficile à dire... leurs caractères bien (trop) trempés dans l'acier et qui fut une des clés des succès, fut aussi celui qui cassa la porte.

Alors, Gilbert Gress, coupable ? Oui, d'avoir avalisé le douteux recrutement d'après titre. Oui, d'avoir découragé totalement –et détruit la carrière de joueur- de Carlos Bianchi. Oui, de s'être, par son caractère de despote, mis à dos, tour à tour, journalistes, joueurs, arbitres, dirigeants... Et aussi, en fin de compte, d'avoir été responsable du « clash » final, dont le Racing mettra tant de temps à se remettre (et on peut parler d'avenir, car il ne semble pas s'en être encore remis, 25 ans après).

Et André Bord, coupable ? Oui, d'avoir voulu imposer ses choix de recrutement, guère sportifs, et si peu tactiques. Oui, de s'être confié à Carlos Bianchi sur une prétendue jalousie de Gress à son égard... et le buteur argentin, plus tard, meurtri, répétera par voie de presse ces propos. Lourdement. Il croyait viser Gress, il l'a fait, mais, plus sûrement encore, il a touché Bord, son « ami », indirectement. C'est ce qui provoquera finalement la rupture entre Gress et le club.

Petite cause, grands effets... comme dans beaucoup de mariage, le divorce s'appuie sur un événement qui n'est qu'un détail au milieu d'une incompréhension lente et destructrice.


Plus que les yeux pour pleurer

Le gâchis n'en reste pas moins effroyable. D'un Racing promis aux plus grandes destinées nationales, voire européennes, ne subsistera après ces quelques semaines de luttes entre deux camps, deux hommes, qu'un tas de cendres dans les populaires du stade. Comme le club, consumé de l'intérieur, dont ne jaillira plus une braise**** pendant 17 ans, et une première coupe de la ligue remportée en 1997. Alors survient un autre président : Patrick Proisy...




*De fait, Carlos Bianchi inscrira huit buts en championnat, contre une trentaine par saisons précédentes (!), mais sans jouer les deux tiers de l'année... de choix tactiques en blessures diplomatiques. Ecoeuré, il repartira en Argentine, pour devenir, après sa carrière –il l'est encore aujourd'hui- un entraîneur de classe mondiale.

** Après la remontée en division 1 en 1977, l'arrivée du tandem Bord (dans l'ombre depuis 1976, puis président en 1978)/Gress entraîne :
- Une place de troisième en 77/78, tout prés du champion Monaco (autre promu !)
- Le titre en 78/79, avec un Racing en tête durant les 32 dernières journées et quatre défaites seulement !
- L'Europe deux années de suite, dernier club français qualifié en 78/79 (UEFA) et quart finaliste l'année suivante (coupe des clubs champions)

*** Bord, contrairement à d'autres président de l'époque, comme Le stéphanois Roger Rocher et, à peine plus tard, le Bordelais Claude Bez, n'a jamais eu une « affaire » de gros sous à son passif se finissant devant les tribunaux, preuve d'une gestion saine et désintéressée.

**** Champion en 1979, 5ème en 1980, 7ème en 1981, 10ème en 1982, 15ème en 1983... finalement relégué en 1986, ou André Bord quittera le club.

aragon

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