L'exception française en matière de négation

20/01/2008 07:35
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L'institut de sauvegarde des mots, conduit de maître main par le professeur Rollin, a mis en lumière une exception de la langue française et de son usage. Cette découverte me chamboule encore.

Un grand pas pour ce stublog-ci.
Mes amis,

Ne vous affolez PAS : nous n'allons PAS sauver un mot aujourd'hui. Nous allons, car il fallait tôt ou tard en passer par là, réveiller une question douloureuse, celle de l'exception française en matière de négation. Toutes les langues européennes utilisent pour exprimer la négation un phonème unique, qui ressemble plus ou moins au son N ; I can not, ich kann nicht, no puedo, non posso, nie magou... le français, lui, a besoin de deux phonèmes : le ne, et le pas. Je ne peux pas, je n'écoute pas, je ne comprends pas. D'où vient donc cet étrange « pas » ? Il s'agit, n'ayons pas peur des mots, d'une monstruosité grammaticale ahurissante. Au commencement, le français utilisait, comme les autres, un seul phonème pour exprimer la négation : je ne peux, je ne veux, je ne marche, je ne bois. Et puis, peut-être parce que ce « ne » ne sonnait pas assez haut et clair, il a semblé judicieux à la Vox Populi de préciser « l'objet » du verbe à la forme négative, et d'exprimer par conséquent le complément d'objet du verbe utilisé. Je ne bois goutte, c'est à dire je ne bois même pas une goutte, je ne vois point, je ne vois même pas un point, je ne mange mie, je ne mange même pas un peu de mie de pain, je ne tricote point, je ne tricote même pas un point, je ne marche pas, je n'avance même pas d'un pas. Et puis, le temps passant et l'usage faisant son office, le point, et surtout le pas, se sont généralisés, aussi bien pour les verbes où ils sont pertinents, je ne marche pas, je ne progresse pas, je n'avance pas, je ne vois point, que pour les verbes où il ne le sont pas du tout: je ne vois pas, je ne bois pas, je ne sais pas, je ne ris point, je ne tire point. Les autres compléments d'objet se sont évanouis dans la nature, il ne subsiste que le rare « je n'y vois goutte » ou l'archaïque « je ne pipe mot »... Partout ailleurs la marque officielle de la négation est devenue le « ne pas » que nous utilisons mille fois par jour.
Pire encore : le « ne » tend désormais à disparaître, pour assurer l'hégémonie de ce monstrueux « pas » : j'irai pas, je sais pas, je vois pas, je compte pas. Fais pas ci, fais pas ça !


Ainsi donc, lorsqu'il s'agit d'exprimer l'absence de chance, de problème, ou de pitié, le français, au lieu d'utiliser la marque simple et authentique de la négation comme le font toutes les langues voisines, No problem, Keine Chance, qui correspondraient à « non problème », ou « ne chance », ou « pitié non »... le français, donc, au lieu de faire simple et vrai, ramène son épouvantable pas, pour faire « pas de chance », « pas de problème », et « pas de pitié »... et tant pis si ces « pas » là n'ont pas le moindre rapport avec le pas d'origine, celui qui fait avancer l'homme. Il faut faire avec, nous en sommes tous bien conscients, mais admettez qu'il est un peu saumâtre de devoir dire qu'un homme ne vole pas ou ne nage pas, alors que, quand bien même cet homme eût été capable de voler ou de nager, il eût volé mètre ou nagé brasse, mais certainement pas « pas », vous me suivez ? Elle n'embrasse pas ? Encore heureux ! Le robinet ne coule pas ? Tu m'étonnes ! Cette fleur ne sent pas ? Tant mieux !! Ce garçon ne recule pas ? Là d'accord. Mais pour le reste, « ne d'accord », « d'accord non », pas d'accord !
Par chance, n'est-ce pas Simone, on peut encore employer le "ne" seul, sans son horrible « pas », dans les cas suivants :
- Avec les verbes "cesser, oser, pouvoir" ...
- Il ne cesse de neiger! Il n'ose faire un geste ! Je ne pourrais dire !
- Lorsque une relative de conséquence dépend d'une principale négative...
- Il n'y a pas d'homme qui ne soit corruptible !
- Avec un "si" conditionnel...
- Tu n'obtiendras rien si tu ne sais composer.
- Devant "autre" suivi de "que"
- Il n'a d'autre choix que de démissionner.
- Après le pronom interrogatif ou l'adjectif interrogatif
- Quelle femme n'est coquette ?
- Après "depuis que, il y a que, voici que, ou voilà que"
- Il y a deux semaines que je ne l'ai vu.

Mes amis, je ne sais quel mot nous sauverons la prochaine fois. Je n'ai envie d'y penser. Je n'ai la frite. Ne m'en veuillez. Cette humeur ne durera. Je ne vous abandonnerai.

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