Ticket taquin

17/04/2006 15:45
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1 euro 20 c'est cher. C'est le prix que doit débourser le rêveur paresseux pour aller ou rentrer du boulot tout proche en tram plutôt qu'en voiture, en vélo ou plus héroïquement à pied. Mais je ne suis ni riche, ni équilibriste et mes semelles hurlent à la crise contrairement à ma fainéantise. Alors je le prends le tram comme on prend le café de la pause du boulot une heure avant de partir: une dépense absurde pour un effet inutile. Mais on le fait quand même, par habitude.
Je plonge ma main dans la poche de mon pantalon : la pêche est bonne puisque je récupère un véritable élevage de tickets de tram. Vous savez ces petits bouts de papiers dont les tatouages à l'encre ineffaçable semblent vous rire au nez vous rappelant que non seulement ils sont périmés depuis des jours mais surtout que vous les avez gardés dans les poches sans raison bien valable. Ou peut-être juste celle de pouvoir justifier votre emploi du temps lors d'un interrogatoire de la police après que le Colonel Moutarde se soit fait assassiner dans la véranda à coups de chandelier , ou lors d'un interrogatoire de votre chérie après que Mademoiselle Rose ait été aperçue en votre compagnie et celui de votre matraque dans la salle de billard. Mais je n'ai pas le temps de jouer là, c'est que j'ai un tram à prendre moi.

Voilà, c'est bon, j'ai repéré un ticket qui tire bien la tronche mais semble encore vierge de tout poinçonnage. Je vais avoir l'honneur de sa toute première fois. Va falloir que je m'applique. Hop, du bout des doigts je le confie le temps d'un quart de seconde à la machine qui l'avale et le recrache quasiment instantanément. Je n'aurais même pas eu l'excitation dramatique d'attendre avec inquiétude s'il était encore utilisable comme on peut stresser à chaque fois qu'on fait le code de sa carte bancaire après un caddie un peu trop rempli.

Le tram s'approche de moi. Il est plein. Hier soir c'est moi qui l'étais quand je m'étais approché de lui. Chacun son tour, ce n'est que justice. Les portes s'ouvrent, des inconnus s'en échappent. D'autres semblent être restés coincés dans les starting blocks et sortent un peu tardivement suscitant la colère plus ou moins bien contenue de ceux de ma tribu. Une tribu de cannibales impatients qui attendent la moindre faille pour s'engouffrer dans le corps du monstre avant que la porte ne s'abatte et n'élague les derniers du peloton.

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Ouf, je suis dedans. Mais je ne suis pas sauvé pour autant. Ma voisine directe a un rhume carabiné et me mitraille de ses microbes. « Mayday mayday », je suis bloqué sur ma position et m'attends à tout moment à subir l'assaut en pleine figure. Bah, je me dis qu'être martyre puis malade a ses avantages puisqu'au moins demain je n'aurais plus conscience de la nuisance affligée à mes cavités nasales et réceptacles pulmonaires provoquée par les émanations des autochtones du tram. Un cocktail détonant entre l'adolescente boutonneuse qui s'est bombardée d'eau précieuse et de parfums, et le vieux qui s'est baigné dans de l'Eau de Cologne. Un vrai plaisir d'essence...En plus j'en soupçonne bien l'un ou l'autre de faire une grève de la brosse à dents ou alors c'est une culture de goémons et là j'ai été piégé par la marée.

Premier arrêt. La porte s'ouvre, un peu d'air frais. C'était vital. Je ne suis pas le Grand Bleu non plus. Une petite vieille essaye de sortir mais se fait bousculer par des ados qui montent sans lui laisser le temps de s'extirper. J'aime bien les mômes. Mais pas dans le tram. Ça braille, ça fait du bruit à une heure où tout le monde ne rêve que d'une chose : essayer d'agripper encore quelques précieuses minutes de sommeil. En plus celui-là s'est collé contre moi avec son gros cartable Pokemon dans le dos alors qu'il pourrait le tenir à la main pour moins gêner et m'éviter d'avoir son « Pikachu » en relief imprimé à l'envers sur les plis de ma veste.

Tiens et les autres ados juste là. A chaque fois que j'en vois je me dis que c'est le pire âge. Un écouteur de baladeur avec la musique à fond dans une oreille et l'autre écouteur qui pend élégamment sur son épaule pour faire partager son goût de la musique baroque des cités et pour pouvoir en même temps participer aux discussions hautement philosophiques avec ses autres frères d'armes munis du même casque. La classe ultime. Il manquerait plus que le téléphone sonne pour qu'ils parlent à voix hautes de leur quotidien inintéressant qui tomberait malgré nous dans le domaine publique. « Etoile des neiiiiiigggggeux, pays meeeerveillleux » Ah ben non, voilà comme prévu ça sonne...

Deuxième arrêt. La porte s'ouvre mais je n'ai plus besoin de me réapprovisionner en oxygène, mon corps s'est habitué à l'air ambiant que j'imagine épidémique et nauséabond. Un vieux, anxieux de ne pas trouver d'endroit pour s'asseoir, se précipite comme un crève la faim dans le tram en bousculant le gamin fan des Pokémon. Sans le savoir il a creusé encore davantage le fossé entre les 2 générations. Sans le savoir il a vengé la vieille du premier arrêt. Mais ce n'est pas de l'héroïsme, c'est de l'égoïsme. Et il s'active à chercher une place avec la même excitation qu'on peut avoir quand on joue aux chaises musicales. Sauf que là il n'y a plus de chaises et plus de musique depuis longtemps.

Mais moi ça m'amuse. Et j'affiche mon premier sourire de la journée. Puis mes yeux se posent sur ceux d'une demoiselle que la scène a aussi fait sourire. On s'aperçoit, puis on regarde ailleurs. Non, ça n'arrive que dans les films. Alors je la scrute discrètement. Et elle aussi, avec la même discrétion maladroite. Et on détourne la tête comme pour faire croire à un petit hasard. Et on s'invente un autre point de fixation, un autre point d'intérêt. Sans intérêt. Mais on a fait la même chose, on n'a vu la même chose. Peut-être a-t-on pensé la même chose ? Mais non voyons, ça n'arrive qu'au cinéma. Troisième arrêt, elle se lève, décide de sortir par la porte où je suis alors que l'autre porte du tram semblait plus accessible, plus proche. On se voit, on se perçoit mais on ne se regarde pas. La porte s'ouvre : pas de vieux qui veut jouer aux chaises musicales, pas de gamins surexcités pour la bousculer. Les gens sur le quai de la station semble avoir signé une trêve pour la laisser sortir. Et elle s'éloigne sans se retourner. Le tram repart doucement et je la surprends la main dans le sac avec des yeux qui se promènent sur le tram qui s'en va. Et le temps d'une ou deux secondes on se capte et on se fixe. Comme dans un film.

Quatrième arrêt. Du monde bouge, moi je reste. Cinquième arrêt. Du monde bouge, moi je reste. Sixième arrêt. Je sors de mon hypnose, et du tram aussi par la même occasion. Il était temps. J'ai raté ma station mais pas mon petit voyage. J'ai partagé le quotidien éphémère d'une foule d'anonymes et le regard éternel mais indécis d'une inconnue. Finalement, pour 1 euro 20 je pense que je reviendrai volontiers demain.

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( photos extraites du stublog de holicool )

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