Décès de Paul Frantz

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Reconnu comme l'un des meilleurs entraîneurs du Racing, vainqueur de la coupe de France en 1966, Paul Frantz nous a quitté hier, à l'âge de 89 ans.

En mai dernier, le Racing a fêté les 50 ans de sa seconde victoire en coupe de France. A la tête de cette équipe, Paul Frantz avait apporté des méthodes novatrices à son groupe, et laissé une vraie empreinte dans l'histoire du club. Retrouvez ci-dessous l'article, publié à cette occasion, retraçant sa carrière strasbourgeoise.

Toute l'équipe du site racingstub.com adresse à sa famille et à ses proches ses plus sincères condoléances.


S’il est presque une obligation pour les entraîneurs de posséder une expérience de joueur professionnel avant de pouvoir exercer, l’Alsace a apporté au football français deux contres exemples qui ont marqué son histoire. Le premier, le Colmarien (de naissance) Guy Roux, a mené son petit club de l’AJ Auxerre jusqu’au titre de champion, en imposant son propre style de jeu. Le second, Paul Frantz a passé le plus de temps à la tête du Racing : six ans, quatre mois et dix-huit jours, ce qui constitue déjà un petit exploit, mais il a surtout marqué son temps par une philosophie de jeu novatrice et par de solides résultats.

Quand il arrive à Strasbourg en 1964, Paul Frantz n’a pour lui qu’une carrière de bon joueur amateur, dans son Haut-Rhin natal, entre Mulhouse et Wittisheim, et une petite expérience sur le banc à Mutzig. On est donc loin du professionnalisme, d’autant qu’il cumule cet activité avec son métier de professeur d’éducation physique, même s'il peut se targuer d'avoir été le premier amateur major du stage national des entraîneurs. Ce n’est qu’après avoir obtenu l’autorisation de son administration que Frantz pu accepter la proposition du président Heintz de reprendre le RCS, qui restait sur une honorable 9ème place en championnat. Dès les premiers entraînements, Casimir Koza, Gilbert Gress, le revenant Raymond Kaelbel et tous leurs coéquipiers ont pu noter des changements radicaux dans la manière de travailler. Ainsi, le coach, ancien du CREPS, introduit l’isométrie dans la préparation athlétique de ses hommes, c’est-à-dire le développement de la puissance sans augmenter la masse musculaire. Une pratique totalement novatrice, à contre-courant des modes du moment : « Il faut beaucoup de musculation au joueur très musclé, il en faut moins au joueur moins musclé ». Autre facette de sa méthode, l'accent mis sur l'intelligence psychomotrice du joueur, en s’appuyant sur sa lecture de jeu et sur ses points forts. Ainsi, il préférait compter sur la spontanéité des joueurs plutôt que sur la répétition de séquences de jeu : « le football ne se répète pas, il se crée à chaque instant. A quoi sert de copier des combinaisons qui ne se reproduisent jamais en match... Moi, je me suis toujours enflammé pour l'appel du ballon. C'est lui le dénominateur commun. Ça signifie que les joueurs qui se déplacent sans ballon sont aussi importants que celui qui l'a dans les pieds. Le grand Ivica Osim n'était pas le plus mobile sur un terrain, mais un monstre de précision dans la transmission. A quoi aurait-il servi, lui, l'immense joueur, s'il n'avait pas eu à ses côtés des Huck, Molitor ou Kaniber qui lui offraient les solutions.» S'il admet bien sûr la répétition des gammes à l'entraînement, il a toujours été l'adversaire des exercices technico-tactiques préprogrammés.

Cette nouvelle approche du métier d’entraîneur valut à Paul Frantz d’être souvent critiqué par la presse sportive de l’époque, Le Miroir du Football en tête, qui vantait plutôt le jeu d’une équipe comme le FC Nantes, inspiré du 4-2-4 flamboyant du Brésil. L’Alsacien, guidé par son leitmotiv « la beauté est dans l’efficacité », détonnait donc avec son schéma d’une défense à cinq avec un libero décroché (Denis Devaux), qu’il fut le premier à utiliser en première division, où les équipes jouaient tous avec une défense à 4 en ligne. « On ne comprenait pas que, dans mon organisation, le libero n'était pas un classique « Ausputzer » comme disaient les Allemands (joueur qui ne fait que dégager son camp), mais un homme libre, le premier attaquant ». Quelques années plus tard, un certain Franz Beckenbauer illustrera à merveille ce rôle.

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Paul Frantz et son schéma tactique

Sur le terrain, le jeu est donc avant tout pragmatique, caricaturé comme étant du béton, image il est vrai confortée par les propos de Frantz : « on dit que la meilleure défense, c'est l'attaque, mais c'est faux, c’est l'inverse : la meilleure attaque, c'est la défense. » Pourtant, il était loin de l’anti-football que décrivait parfois Le Miroir du Football, avec une liberté laissée aux joueurs, notamment offensifs : « Les systèmes évoluent, mais les fondamentaux demeurent. La base du jeu est et reste la création offensive. C'est l'attaquant qui entreprend, qui ose. »

Dernière facette de son travail, sa facilité à fédérer une équipe et à la motiver. Paul Frantz tenait ainsi beaucoup aux moments de vie en commun, afin que ses hommes soient le plus souvent ensemble (« une équipe qui ne rigole pas n’est pas une équipe » avait-il ainsi déclaré durant un stage d’avant saison). Le collectif tenait ainsi une place primordiale pour lui, d’autant qu’il a obtenu d’excellents résultats sans véritables stars. L’une de ses phrases les plus emblématique est d’ailleurs « c'est avec des gens ordinaires qu'on va chercher des choses extraordinaires. »

Lors de la saison 1964/1965, ces changements radicaux mettent du temps à produire leurs effets, puisque le Racing débute son championnat par huit matchs nuls lors des dix premières rencontres. Mais la suite est d'un meilleur acabit, avec une série victorieuse au cœur de l'hiver qui conduit le club vers les sommets de la première division. Le 5 mai, le RCS a même l'occasion de prendre un avantage décisif pour le titre de champion de France, en accueillant Nantes, alors leader avec un seul point d'avance. Malheureusement, un but de Jean-Claude Suaudeau en toute fin de match permet aux visiteurs de repartir de la Meinau avec le point du match nul, 1-1. Les hommes de Paul Frantz ne parviennent pas à se relever de cette déception et achèvent la saison à la 5ème place, à cinq unités du champion nantais. Mais la saison est aussi marquée par le magnifique parcours en coupe d'Europe des villes de foire, ancêtre de l'actuelle Europa League. Après avoir éliminé le Milan AC et le FC Bâle, le Racing affronte le FC Barcelone. Après avoir tenu le match nul 0-0 au match aller à la Meinau, les Strasbourgeois parviennent à faire match nul 2-2 au match retour au Camp Nou. A cette époque, pas de tirs au but, la décision se fait lors d'un match d'appui, encore à Barcelone. Pour cette rencontre, Paul Frantz décide de se rendre maître du milieu de terrain, en plaçant trois joueurs à ce poste pour casser continuellement les transmissions de l'adversaire. Un coup tactique payant, puisqu'il lui permet de tenir son pari du début de match, lors de sa causerie: « nous ferons un 0-0, et toujours 0-0 après les prolongations, et ensuite, nous choisirons face. » Et effectivement, lors du lancer de pièce par l'arbitre, seul moyen de départager les deux clubs, le capitaine René Hauss écoute son entraîneur, à raison. En quart de finale, le Racing est surclassé par le Manchester United de George Best, Dennis Law et Bobby Charlton, encaissant un lourd 5-0 à la Meinau, mais tenant le match nul 0-0 à Old Trafford. Une performance saluée par le journal local, le Manchester Guardian, qui décrivit Strasbourg comme « une très belle équipe, une équipe au vrai sens du mot. »

La saison suivante est moins brillante en championnat, avec tout de même une honorable 8ème place, mais elle l'est assurément en coupe de France. Après un brillant parcours, qui la vu éliminer successivement Saint-Etienne, Aulnoye, Saint-Brieuc, Cherbourg et Toulouse (après prolongations), le Racing se retrouve confronté à son rival nantais en finale. L'occasion pour la presse de reparler de l'opposition de style, entre le pragmatisme et la solidité de Paul Frantz et le jeu plus offensif et chatoyant de José Arribas. Conscient de l'avantage technique du double champion de France, le coach alsacien s'adapte et met en place un bloc difficile à bouger. Avant la rencontre, dans le vestiaire, il explique à ses joueurs que « tout ira bien si nous tenons la première demi heure et l'affaire sera dans la poche, si nous marquons dès le début de la deuxième mi temps. » Résultat, Strasbourg tient le match nul à la pause, et marque par Pierre Sbaiz à la .. 51ème minute. Le lendemain, Frantz revient sur ce succès tactique, en indiquant que « notre marquage individuel très serré en défense a terriblement contrarié Gondet, la force vive de leur attaque, ainsi que les deux ailiers Blanchet et Touré. »

A l'issue de cet exercice, il doit quitter le RCS après avoir reçu une lettre signée du CREPS de Koenigshoffen, dont il faisant encore parti, lui recommandant de ne pas poursuivre son expérience d'entraîneur professionnel, en raison notamment des déplacements qu'engendreraient la coupe d'Europe des vainqueurs de coupes. Au mois de novembre, il prend tout de même la direction de Karlsruhe, devenant le premier entraîneur français, et à ce jour encore le seul, à exercer en Bundesliga, et sauve le KSC de la relégation.

Le 1er mars 1968, alors que le Racing lutte pour le maintien, il est appelé au relais de René Hauss et reprend les rennes de l'équipe première. Au prix de matchs de barrages, Frantz et ses hommes parviennent à préserver l'essentiel. Dès lors, l'entraîneur passe quatre saisons sur le banc, en cumulant également avec le rôle de directeur sportif, mais les résultats ne sont plus aussi brillants, à l'exception d'une 5ème place en 1970, d'autant que le club se lance dans une fusion chaotique avec les Pierrots Vauban (lire RPSM, la mariée était trop belle). En 1971, le RPSM est relégué en deuxième division. Resté au club, Paul Frantz contribue à la remontée immédiate, bien aidée par le génial Ivica Osim, dont il dira qu'il fut le meilleur joueur qu'il eut à diriger. Le départ surprise du Bosnien contribua ainsi probablement au départ de l'entraîneur.

Après un court crochet par Mulhouse, en D2, lors de la saison 1974/1975. Au mois de novembre 1975, il est encore une fois appelé par les dirigeants du Racing pour tenter de sauver les meubles, d'abord comme coordinateur sportif, puis pour prendre la suite du néerlandais Hendrikus Hollink. Malheureusement, Paul Frantz ne parvient pas à échapper à une relégation depuis longtemps inéluctable, et achève là sa carrière d'entraîneur professionnel, à 50 ans, malgré une approche du Milan AC, refusée car il ne parlait pas un mot d'italien et qu'il ne concevait pas son métier sans s'entretenir directement avec son groupe.

La carrière d'entraîneur de Paul Frantz fut finalement assez brève, mais elle offrit au Racing quelques unes de ses plus belles pages. Ces succès ont ainsi permis de récompenser les idées novatrices d'un homme qui a su aller à contre-courant des tendances de son époque et imposer sa vision du métier et du jeu. Récompensé du titre de chevalier de l'Ordre national du Mérite en 2004, il fut aussi un grand serviteur du football alsacien et demeure encore aujourd'hui une référence.

Sources: archives DNA, Livre d'Or du RCS 1906-1977, Racing 100 ans de Pierre Perny

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