Six rondins de Bordeaux

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Par kitl
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© manacor67

Six comme le numéro de la chaîne de télévision anciennement propriétaire du club. Six comme le nombre de titres de champion de France décrochés par les Girondins.

Evidemment, Bordeaux est ce club qu’une génération d’Alsaciens actuellement quadragénaire a appris à détester au cours de la fameuse saison 1991-92. Une rivalité de tribunes a suivi durant quelques années avant de s’estomper. Embarquez pour un voyage apaisé, en six points, sans Gaëtan Huard ni Schtroumpf…

1. 1945 : on se retrouve à la Libération



Etait-ce de l’inconscience ? L’envie de passer à autre chose ? La preuve que la France est davantage qu’on ne le croit un « pays de foot » ? Il n’a fallu que trois mois pour rebâtir un championnat de football professionnel, là où le Tour de France cycliste, autrement dépendant des infrastructures routières, devra patienter jusqu’à 1947 pour redémarrer.
Le dimanche 26 août 1945 à 15 heures, Bordeaux reçoit Strasbourg : les Girondins ont été intégrés à la première division sur la base de leurs résultats avant et pendant le conflit, tandis que le RCS, eu égard au sort particulièrement douloureux de l’Alsace entre 1940 et 1944 est assuré de ne pas descendre en fin de saison – point de règlement valant également pour le FC Metz.

A l’heure où les portraits poignants de disparus sur le front occupent une large partie des rares feuilles des journaux alsaciens, ce Racing de bric et de broc, formé principalement d’anciens amateurs et de pros de 1939, sous la houlette d’Emile Veinante, compte déjà dans ses rangs le duo Heisserer-Mateo qui lui garantira de nombreux moments de bravoure. Paco Mateo vient justement de rejoindre Strasbourg pour les beaux yeux d’une Alsacienne repliée à Bordeaux pendant la guerre.
Le Racing compte également dans ses rangs Alphonse Rolland, qui joua également à Bordeaux sous l’Occupation ou le gardien Lergenmuller, titi strasbourgeois évacué en Dordogne en 1939.

Mené 3-0 à la demi-heure de jeu, Bordeaux s’impose finalement 4-3 pour ce match inaugural.

2. Le béton bordelais des années 1960



Le football français est alors plongé dans une controverse, qui culminera avec l’impression de désordre tactique laissée par l’équipe nationale à la Coupe du monde 1966. Deux tendances irréconciliables s’affrontent jusqu’à la caricature : d’un côté, les tenants de la défense en ligne prônent un 4-2-4 qui n’est pas neuf, puisqu’utilisé par la grande Hongrie des années 1950. Dans l’affaire, ils passent pour les « progressistes » ou les modernes, par opposition aux conservateurs arc-boutés sur le vieux WM. Certaines équipes sont facilement cataloguées : ainsi le FC Nantes d’Arribas, le Stade rennais de Prouff ou le Valenciennes de Domergue ont entrepris le virage vers le 4-2-4 dès le milieu des années 1960. En face, le Racing de Paul Frantz ou surtout le Bordeaux de Salvador Artigas sont accusés de « détruire ».

Les Girondins terminent deuxième du championnat en 1965 et en 1966, à chaque fois derrière Nantes. De même que la bouillie bordelaise protège les tomates des mauvaises herbes, le béton bordelais barricade l’accès au but de Christian Montès : André Chorda, Guy Calleja, Bernard Baudet, Didier Desremeaux, Robert Péri forment cette arrière-garde à cinq. Bordeaux sera l’un des derniers à abandonner le WM au début des années 1970.

3. L’ère Bez : du décollage…



Ce modeste comptable moustachu entré au club comme trésorier fera de Bordeaux le club numéro 1 de France, à la faveur d’une lente montée en puissance. Aidé par son directeur sportif Didier Couécou, Bez chasse de l’international français et n’hésite pas à se servir à Strasbourg – Gemmrich en 1979, Bracci en 1980, Specht en 1982, Dropsy en 1984 – et se constitue une colonie « alsacienne ». L’enfant du club Alain Giresse, quasiment livré à lui-même au cours de la décennie précédente est de mieux en mieux entouré : Marius Trésor, Jean Tigana, René Girard, Bernard Lacombe forment une sacrée ossature avant que Bordeaux ne se fasse une spécialité de déshabiller ses rivaux. Patrick Battiston quitte un Saint-Etienne au bord du précipice en 1983 ; la même année, le Nantais Thierry Tusseau rejoint la Gironde au grand dam de Jean-Claude Suaudeau.
L’Equipe de France d’Hidalgo reprend à son compte cette coloration bordelaise, à l’exception notable des Alsaciens et assimilés, troquant le vert stéphanois pour le bleu marine. Un basculement qu’on peut dater du Mundial 82.

Au rayon des « étrangers », sans doute marqué par la puissance physique dégagée par le Hamburger SV de Kaltz, Hrubesch et Beckenbauer en Coupe UEFA 1982 et encouragé par la présence de Gernot Rohr, le staff bordelais prospecte en Bundesliga. On recense le fantomatique Casper Memering et deux avant-centres plus notables : Dieter Müller et Uwe Reinders. En 1984, alléché par ses prestations à l’Euro, Bordeaux recrutera à prix d’or le pittoresque Portugais Chalana, qui ne disputera que 12 matchs de championnat en deux saisons. Mais le mythique moustachu s’illustra en Coupe d’Europe, sur un penalty décisif à Dniepropetrovsk.

Championnats 1984, 1985 et 1987, Coupes de France 1986 et 1987 : la troupe d’Aimé Jacquet écrase tout sur son passage, entretenant sa rivalité passée avec Nantes et dépoussiérant celle avec Marseille. C’est le tournant du foot-business : bénéficiant des largesses de la mairie, Claude Bez ambitionne d’être le premier président français à soulever une Coupe d’Europe. Une ambition partagée par un trublion qui vient de relancer Bernard Hinault…

4. … à l’atterrissage



Cet homme, c’est Bernard Tapie. Appelé par Gaston Defferre, il débarque à Marseille en 1986 et bâtit d’emblée une équipe d’internationaux, là où Bez était allé crescendo. La tête de gondole de ce recrutement n’est autre qu’Alain Giresse, capitaine et maître à jouer des Girondins depuis une quinzaine d’années…
Bez est furieux, mais il avait assuré ses arrières avec les arrivées de Ferreri, Touré et Vercruysse, les héritiers de Platini. Les jumeaux yougoslaves Vujovic et le météorique Philippe Fargeon assurent encore un doublé à Bordeaux en 1987, assorti d’une demi-finale de Coupe des Coupes homérique contre le Lok Leipzig.

Bordeaux perd ensuite pied. Les cadres prennent de l’âge, les nouveaux peinent. Le millésime 1988-89 est un échec : lancé dans une course à l’armement, Claude Bez met le paquet (Scifo, Stopyra, Allen) mais la greffe ne prend pas. Aimé Jacquet est même renvoyé en milieu de saison. Pour la première fois depuis 1981, il n’y aura pas de Coupe d’Europe.
Le mano à mano haletant avec Marseille en 1989-90 sera un feu de paille. Les deux ennemis ne se privent pas de faire des affaires, cependant le vent a clairement tourné en faveur de l’OM : Bez récupère les indésirables (Cantona prêté après une première crise de nerf en 1989, Klaus Allofs rendu indésirable par l’arrivée de Chris Waddle, Deschamps à son tour envoyé en Gironde pour s’endurcir) et Tapie engage les meilleurs bordelais : Tigana et Roche en 1989, Pardo en 1990, Durand l’année suivante.

Les largesses de la municipalité bordelaise et les errements de la gestion Bez commencent à alerter les instances du football français, lancé dans une opération mani pulite. Brest, Nice et Bordeaux sont rétrogradés à l’été 1991 : les Girondins accusent un passif de 45 millions de francs. Alain Afflelou est appelé à la barre, tandis qu’un procès viendra à la fin de la décennie faire le point sur les dérives affairistes de l’ère Bez.

5. Ronronnement


Dès lors, Bordeaux s’apparente à la belle endormie, surgissant de temps à autre pour un coup. Deux titres en 1999 et 2009, de merveilleux joueurs (Benarbia, Micoud, Gourcuff pour ne citer que les artisans de ces deux titres), et une incapacité manifeste à rompre la monotonie des cinquièmes, sixièmes et septièmes places.

6. Un lieu accueillant pour le Racing ?



Construit à l’occasion de la Coupe du monde 1938, à l’initiative du maire de la ville Adrien Marquet, qui se compromettra ensuite pendant la guerre, le Parc Lescure a pris le nom de Jacques Chaban-Delmas à la mort de l’ancien Premier ministre, ancien grand sportif qui montait les marches de Matignon « quatre à quatre ».
D’une architecture arc-déco, ce stade était avant l’heure multifonctions : comme son contemporain marseillais, il accueillit des courses cyclistes mais encore des finales de rugby. Le vélodrome ceinturant la pelouse fut détruit à la fin des années 1980, pour augmenter la capacité sans toucher au remarquable toit. Cette configuration ne dura qu’une dizaine d’années, le temps de remplir les virages de places assises à la visibilité désespérément plate.

Lescure ou Chaban-Delmas s’est souvent montré accueillant pour les Strasbourgeois :
- Bordeaux 2-5 Strasbourg (1946-47)
- Bordeaux 0-1 Strasbourg (1954-55)
- Bordeaux 0-1 Strasbourg (1959-60)
- Bordeaux 1-2 Strasbourg (1967-68)
- Bordeaux 1-4 Strasbourg (1970-71)
- Bordeaux 1-3 Strasbourg (1979-80)
- Bordeaux 1-2 Strasbourg (1996-97)
- Bordeaux 1-2 Strasbourg (2002-03)
- Bordeaux 0-2 Strasbourg (2004-05)

Ajoutons le fameux 1-5 en Coupe de France 1981 et bien sûr le net succès (0-3) enregistré en décembre 2017 pour la première visite au Stade René-Gallice, nom officieux de cet enceinte, adopté par les supporters suite à une consultation et bien plus adaptée que cet incongru naming : René Gallice était un joueur emblématique de l’après-guerre, champion de France 1950. Il s’était illustré en rejoignant la France libre dès 1940 et ses deux fils Jean et André ont à leur tour porté le maillot au scapulaire.

Dix succès strasbourgeois en terre bordelaise en championnat, c’est sans nul doute le record pour un Racing habitué à souffrir loin de ses bases. On remet ça dimanche ?

kitl

Commentaires (4)

Flux RSS 4 messages · 1.565 lectures · Premier message par chris3fr · Dernier message par sa3ntiago

  • Bravo pour cette belle tranche d'histoire (+)
    Jetzt geht's los !
  • Bel article!
    Si je me souviens bien, le 1-2 de 96-97 est vraiment légendaire dans le sens où l'arbitre accorde un péno au Racing dans les dernières minutes pour un croche patte fait par un défenseur bordelais alors que le ballon était déjà dégagé.
    Courbis avait été assez surpris (comme tout le monde)
  • Voilà pourquoi on aime racingstub. Merci pour cet article.
  • Voilà un joli historique qui met l'eau à la bouche et la main à la buche* en attendant d'aller visiter cette gironde si accueillante : René Gallice, ça glisse et on est déjà jaloux de Claude !

    * Rondin toi-même !

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