Le Brest Armorique ou le syndrome d’Icare

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Par kitl
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Le club finistérien a connu ses heures les plus riches au cours de la décennie 1980, lorsqu’il était incarné par le pittoresque président François Yvinec, un homme en avance sur son époque dont la mégalomanie a fini par brûler les ailes.

Du quintette breton du football français, composé du FC Nantes, du Stade Rennais, d’En Avant Guingamp et du FC Lorient, le Stade brestois fut certainement l’élément le plus dissipé. Il est à noter que ces cinq clubs n’ont jamais évolué ensemble en première division. Il n’y eut même jamais plus de trois formations bretonnes dans une même saison : Rennes fut habitué au yo-yo, tandis que Guingamp et Lorient ont émergé durant la période de purgatoire du football brestois, puni en 1991 après une dizaine d’années hautes en couleurs.

A l’instar de Laval ou Toulon, Brest est incontestablement associé à la Division 1 des années 1980. Promus pour la première fois en 1979 sous la houlette d’Alain de Martigny, entraîneur-joueur, les Finistériens vivront une saison galère, riche de seulement 4 succès en 38 journées. Les Bretons sont des hommes opiniâtres et retrouvent l’élite en 1981, au moment où un industriel du biscuit du nom d’Yvinec prend la tête du club.

C’est le début d’une aventure fantasque dans laquelle, plus qu’une idée du football, on retrouve des « tronches » mythiques du football français. Les premières années, Brest survit essentiellement grâce au génie du Yougoslave Dragutin Vabec, ailier gauche moustachu dont les buts furent insuffisants pour empêcher la relégation de 1980, mais qui parviendra ensuite à ancrer le club en D1. Autre élément emblématique de ces toutes premières années, le solide Yvon Le Roux, appelé à devenir stoppeur international, champion d’Europe 1984 et troisième du Mundial 1986.

Brest fut une terre d’accueil pour des Sudistes comme le petit meneur de jeu Gérard Bernardet, le buteur Gérard Buscher ou Bernard Pardo, incarnation de l’aboyeur qui prouva que la grinta était une qualité suffisante pour devenir international. Il y avait évidemment des Bretons, comme Le Roux, Jean-Pierre Bosser ou Jean-Luc Le Magueresse (père de Nolwenn Leroy) et un peu plus tard Paul Le Guen, Yvon Pouliquen et le jeune et teigneux ailier gauche Patrick Colleter.
En effet, les malheurs du Stade rennais font régulièrement de la sous-préfecture finistérienne le porte-drapeau du foot régional, si on s’en tient au découpage administratif écartant Nantes. François Yvinec décide de renommer le Stade brestois en Brest Armorique FC en 1983.

Soutenu depuis le début par les centres Leclerc, Yvinec s’engage résolument dans la voie du foot business, dans le sillage certes lointain des mastodontes Lagardère et Tapie. Les premières diffusions de matchs par Canal+ ou les contrats publicitaires négociés avec Jean-Claude Darmon participent de cette quête de revenus supplémentaires, non sans tendre la sébile auprès de municipalités alors conciliantes.
L’été 1986 marque le coup d’envoi symbolique de cette ère nouvelle : le Matra Racing est promu en première division, il recrute Fernandez, Littbarski et Francescoli. Tapie débarque à Marseille avec Giresse, Förster et Sliskovic. A son niveau, le Brest Armorique réalise deux jolis coups recrutant le libero argentin José Luis Brown et le Brésilien Julio Cesar, deux héros de la récente Coupe du monde.

Les clubs sont en effet enclins à casser leur tirelire pour les deux « étrangers », censés apporter une nette plus-value à leur effectif. On recherche en priorité des joueurs dont ne regorge pas le football français : un libero, un numéro 10, un buteur… Et on compose son équipe autour de ces deux vedettes. Après un succès remarquable avec des Yougos – outre Vabec, Slavo Muslin et Vladimir Petrovic –, François Yvinec va bâtir une filière sud-américaine.

Puissance émergente, Brest commence à se servir chez d’anciens concurrents, dont la surface financière modeste ne permet pas de changer de dimension. Ainsi les cadres lavallois Michel Sorin et Thierry Goudet rejoignent la rade en 1986. Yvon Pouliquen fera le chemin inverse l’année suivante, après une saison passée sur le banc. Plus assez bon, Yvon ? Les jeunes poussent, comme Vincent Guérin ou Maurice Bouquet, et les fidèles joueurs de club ne sont plus forcément retenus.

Huitième en 1986-87, le Brest Armorique regorge d’ambition mais vient de connaître son apogée. Figure du football breton, disciple de Jean Prouff – l’artisan des Coupes de France rennaise 1966 et 1971 –, sorte de Gilbert Gress tendance maoïste, l’inclassable Raymond Keruzoré s’est fâché avec le président Yvinec. E.Leclerc décide parallèlement de couper les vivres.

Sans sponsor ni entraîneur, Brest va vivre une saison pénible. Contraint de réduire la voilure, le club ne peut s’appuyer que sur un seul étranger, le défenseur argentin Jorge Higuain, père de. Décidé à relancer la machine, Yvinec se rend lui-même en Amérique du Sud pour dégoter la perle rare. Inconscient ou fou génial, il se met en tête d’embarquer l’attaquant vedette de l’America Cali, au nez et à la barbe des cartels qui gèrent le club ! Retenu dans son hôtel, le Breton parvient finalement à ses fins non sans avoir alimenté un feuilleton à rebondissements. Malheureusement pour lui, la Ligue ne valide pas le transfert au regard des conditions rocambolesques et le Paraguayen Robert Cabanas ne peut donc porter le maillot brestois. Yvinec réagit en engageant Hector Tapia, qui fit partie du groupe argentin de 1986, dans l’ombre de Maradona.

Relégué, Brest n’est pas loin de rester à quai en 1988-89, la faute au FC Mulhouse. En dépit de l’efficacité du tandem Binic-Cabanas (les filières ont été mixées), les Finistériens doivent recourir aux barrages, qu’ils remportent face au RC Strasbourg, donnant naissance à un complexe persistant côté alsacien. Le Stade Francis Le Blé est en liesse, la reconquête est en marche, pense-t-on.

S’appuyant à nouveau sur ses jeunes – Corentin Martins, Pascal Pierre, Ronan Salaün, Stéphane Guivarc’h… –, un peu plus modeste dans ses ambitions, le Brest Armorique continue d’attirer : à l’été 1990, les prometteurs Bernard Lama et David Ginola rejoignent un club que la Ligue a menacé de rétrograder pour raisons financières. La sentence tombera finalement l’année suivante, dans le cadre d’une opération d’assainissement qui touchera également Bordeaux et Nice, autre récent tourmenteur du Racing en barrages…

Expédié en D2, Brest ne finira même pas la saison. Au cours de ce qui devait être le dernier match du Brest Armorique FC, des supporters excédés prirent d’assaut la pelouse guingampaise. Il était clair dans leur esprit que les instances du football français avaient intérêt à envoyer Brest par le fond, de manière à faciliter l’émergence de Guingamp. Les développements suivants, avec la montée en D1 du club du président de la LNF en 1995 pendant que Brest s’enlisait en National 1, purent donner corps à ces théories du complot.

Le dépôt de bilan du Brest Armorique eut pour effet de libérer tous les joueurs. La fin d’année 1991 prit des allures de Black Friday avant l’heure – un peu comme lorsque les clubs de Bundesliga se battirent pour récupérer les stars de la DDR-Oberliga Thom, Kirsten, Sammer et autres Doll…

Corentin Martins endossa le numéro 10 d’Auxerre. Pascal Pierre devint arrière droit de Metz pour la décennie. David Ginola fit enfin un choix de club judicieux et Guivarc’h rejoint… Guingamp. Le gardien argentin Sergio Goycochea, héros de la précédente Coupe du monde et ultime rêve de grandeur d’Yvinec, atterrit au Cerro Porteño, club formateur de Roberto Cabanas, sans doute l’élément le plus emblématique du Brest Armorique.

Enivré par sa folie des grandeurs, François Yvinec emporta son club vers les abysses. La recherche frénétique d’argent frais le mena vers le sulfureux Charly Chaker. Défricheur d’une certaine idée du football professionnel, il sombra au moment des premières tentatives de régulation. Lassé d’échouer piteusement, Lagardère avait déjà jeté l’éponge. Tapie mélangea les genres jusqu’à épuiser tous ses recours. Yvinec fit apparemment un tour par la case prison et s’est retiré en Espagne.

Redevenu Stade brestois, le club a gravi les échelons jusqu’à retrouver l’élite en 2010, pour trois saisons. Et Leclerc est redevenu sponsor.

kitl

Commentaires (10)

Flux RSS 10 messages · 981 lectures · Premier message par gohelforever · Dernier message par clutch

  • Chapeau!! On retrouve la qualité des articles qui font le sel du stub'.
  • Et après tous cela certains se demandent encore pourquoi il existe une telle animosité entre supporters Brestois et guingampais ?
    Tout est dit bravo pour ce très juste et bien bel article.
  • Tiens, la case prison. Je me suis laissé dire qu'il y eut des évasions spectaculaires en hélicoptère dans certaines prisons. A quand la livraison d'un détenu par hélicoptère en prison?

    Dingue cette idée qu'en associant les mots "président", "foot" et "prison" on pense "hélicoptère".
  • Gilbert Gress tendance maoïste, bien vu :)
  • Je suis breton, brestois de cœur, et j'avoue que votre culture sur le Stade Brestois et le Brest-Armorique est énorme.

    Vous auriez pu,cependant, ajouter Claude Makélélé à la liste des joueurs "vendus" pour 0 centimes à Montpellier (idem pour Ginola au PSG, Coco Martins à l'AJA, etc).

    Sinon c'est parfait
  • Oui oubli difficilement pardonnable de Makélélé naturalisé Nantais :p
  • Excellent cet article sur le Brest Armorique
    A mettre dans le TOP 10 de l'année
  • Superbe article, qui rapelle combien ce club a éy=u de beaux et bons jeunes joueurs en son temps. Quel dommage que ça ai si mal fini.
  • Bonjour, Excellent article sur le Stade Brestois. C'est mon club de coeur , je suis né dans cette ville que l'on dit "moche"....Content de la victoire de mon club, mais je n'aime pas les gros scores. Je respecte énormément votre club et je me souviens de la fin des années 70 où le RC Strasbourg tenait le haut du pavé. Longue vie à nos deux clubs représentatifs de deux régions à forte personnalité.
  • Excellent article, qui m'a remis en place certains souvenirs que j'avais de cette période

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