14 janvier 1940 : premier acte de résilience du Racing

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Le RCS sera samedi en Nouvelle-Aquitaine pour un 16e de finale de la coupe de France. C’était aussi le cas il y a 80 ans, avec une victoire contre Bordeaux et une différence de taille : la Deuxième Guerre mondiale avait complètement démantelé l’équipe. Retour sur un fabuleux exploit.

Dans les dernières semaines de l’été 1939, la population et l’administration strasbourgeoise se replient en Dordogne pour se protéger d’une guerre qui mobilise notamment ses footballeurs professionnels.

Pour tromper l’ennui et le déracinement, trois hommes parviennent à y reconstituer une équipe pour le Racing, en rassemblant des joueurs que rien ne semblait devoir réunir.
Quelques coups durs plus tard, cette improbable équipe s’en va défier en coupe de France les professionnels bordelais sur leur terrain… et gagne à la surprise générale !

Puis, avec un soutien grandissant au sein de la population alsacienne et périgourdine qui s’est réunie autour du Racing, l'équipe remporte le championnat de Dordogne.

Cette aventure exceptionnelle aura contribué à faciliter la vie quotidienne des Alsaciens loin de chez eux et laissera une trace étonnante au palmarès du Racing : le club est en effet un des rares au monde (le seul ?) qui peut s’enorgueillir d’un titre de champion hors de son territoire administratif.

En route vers Périgueux



Un club à l’arrêt


30 septembre 1939. Auguste Zinsmeister perd la vie lors d’une mission militaire quelque part sur une route près de Stutzheim. Il était le secrétaire du RCS avant le déclenchement de la guerre et l’un des principaux responsables des bons résultats du club (3e du championnat en 1936, finaliste de la coupe de France en 1937).
A la date de son décès, les activités du Racing avaient cessées depuis un mois et une partie importante de la population alsacienne avait quitté la région.

Pour comprendre l’exploit du Racing face aux Girondins de Bordeaux, il faut évidemment avoir à l’esprit le contexte extraordinaire.

Entre l’annonce de la mobilisation générale le 1er septembre 1939 et la déclaration de guerre le 3 septembre à 17h, Strasbourg s’est vidée de plus de 200 000 habitants.
L’évacuation s’est faite essentiellement vers le Sud-Ouest en train, dans des conditions très éprouvantes : à partir du 6 septembre, la gare de Périgueux voit arriver plus de 100 000 Alsaciens, surtout des femmes, des enfants et des personnes âgées avec quelques maigres bagages.

Malgré les efforts administratifs pour anticiper cet afflux et la bonne organisation des différents centres d’accueil mis en place - dans lesquels on aura servi 231 217 repas en un peu plus d'un mois (soit près de 5 500 par jour !) - les capacités d’absorption sont rapidement saturées et un programme de construction de baraquements est lancé.

Dans le même temps, le Maire de Périgueux fait adopter une délibération pour inciter chaque habitant à aménager dans son foyer « la chambre de l'Alsacien ».

Déracinement et choc culturel


Alors que la population périgourdine a plus que doublé en quelques jours, la rencontre entre les deux populations ne se fait toutefois pas sans difficulté.

Périgueux est encore une ville très agricole, l’eau courante n’y est pas la norme, les églises y sont désertées, les institutrices s’y opposent physiquement à la présence de prêtres dans les classes : autant de différences avec les habitudes alsaciennes.

La façon de parler est également une difficulté, d’une part parce que le patois périgourdin est difficilement compréhensible et d’autre part parce que le dialecte alsacien ressemble trop à la langue allemande pour ne pas susciter de la suspicion sur la qualité du patriotisme français de ces arrivants venus de l’Est.

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Trois hommes et un peu de pain



Tinder des Ders


Heureusement, on peut toujours compter sur le pain et les jeux pour améliorer les relations.

Peu à peu, des commerçants alsaciens ouvrent des boutiques et vendent des produits de leur région. Le Monoprix de Périgueux flaire aussi le bon coup en proposant de la choucroute sur ses étals : l’initiative est un triomphe.
Des bistrots et des restaurants alsaciens ouvrent également : Périgueux est devenu un Strasbourg-bis.

Quant aux jeux, s’il est habituellement plutôt question de rugby dans le Périgord, la mobilisation dans l’armée de la plupart des joueurs fait un peu de place.

Paul Wolff, un Alsacien d’à peine 18 ans, va en profiter pour appeler au rassemblement les exilés désireux de jouer au football.
Il publie une annonce – l’ancêtre de applications de rencontres – et l’une des premières personnes à matcher est… l’entraîneur du Racing, l’Autrichien Charles Rumbold, qui a étonnament également été évacué dans le Sud-Ouest.
Ils se fixent un date au Café de Paris à Périgueux, qui devient rapidement le lieu de rassemblement des footeux.

Les deux hommes n’ont pas de mal à s’entendre puisque Paul Wolff, licencié au Racing, est un familier du stade de la Meinau depuis son enfance.
Il est aussi le fils du patron de l’usine de bonbons Loup, située à quelques hectomètres du stade, qui faisait paraître avant la guerre de la publicité dans les bulletins d’avant-match.

La répartition des rôles est naturelle : en plus de jouer, Paul Wolff administre le club qui prend quasi-instantanément la succession des activités interrompues du Racing, avec l’approbation du président du RCS, Charles Belling, resté en Alsace.

Rumbold, quant à lui, reprend son rôle d’entraîneur, abandonné quelques semaines plus tôt à la Meinau.
Réputé pour sa sévérité, il ne quittait jamais son costume et interdisait aux spectateurs de fumer à proximité du terrain.

Une future star dans l’équipe


Pour constituer l’équipe, les deux hommes ne peuvent pas compter sur les joueurs qui composaient le l’effectif strasbourgeois avant le début des hostilités, la plupart d’entre eux étant sous les drapeaux.
Quant à la star allemande du Racing, Oskar Rohr, encore de nos jours le meilleur buteur de l’histoire du club, il est depuis début septembre prisonnier au fort de Mutzig, comme tous les joueurs allemands et autrichiens des clubs de l'Est de la France.

Parmi les licenciés du Racing évacués en Dordogne, on trouve toutefois des membres de la section amateur, des juniors et seulement trois jeunes joueurs de l’effectif destiné à jouer en première division : le gardien Marcel Lergenmuller, Emile Stahl (qui partira rapidement jouer en professionnel à Nice) et l'attaquant Gérard Schaaf, seul professionnel présent.
La participation de ce dernier, le plus grand espoir du club avant la guerre, donne une toute autre dimension à l’équipe : il va étaler sa classe à chaque occasion.

L’équipe est ensuite complétée par des joueurs d’autres clubs de Strasbourg (FCK 06, Red Star, AS Strasbourg), mais aussi des militaires en garnison dans le secteur de Périgueux et des jeunes Périgourdins, dont la présence va contribuer à rapprocher les populations.

Et, au-delà du plaisir de faire du sport, l’objectif est aussi de rassembler des fonds pour envoyer des colis aux sportifs des deux régions qui sont mobilisés sur le front.

Un comité regroupant les clubs sportifs de Dordogne et de Strasbourg est ainsi créé : l'entraînement des équipes, y compris celles des sections d'athlétisme, de rugby et de basket est confié à l’incontournable Charles Rumbold.

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Soudain, une sombre Ruelle



Les valeurs de l’ovalie


Pour le Racing, si un nombre à peine suffisant de footballeurs est rassemblé, il manque encore des éléments essentiels : un terrain et des équipements.

Paul Wolff les obtient grâce au soutien des deux clubs de rugby de la ville, qui mettent à disposition leurs maillots (bleu ciel et blanc) et le stade : le Racing poursuit donc son activité à Périgueux en évoluant à domicile à près de 1 000 km de son stade de la Meinau !

La collaboration des clubs de rugby symbolise l’accueil favorable reçu par le Racing au sein de la population locale et l’initiative de la Fédération française de football, qui souhaite maintenir des rencontres de haut-niveau, va donner au club l’occasion de s’illustrer.

Dans l’optique d’offrir au pays « une jeunesse saine et robuste », la FFF décide d’organiser pour la saison 1939/1940 la coupe de guerre Charles Simon (autrement dit, la coupe de France) et le championnat de guerre à partir du mois de décembre 1939.

Etant donné les circonstances, tous les clubs ne peuvent participer. Pour la coupe, le Racing est retenu aux dépens de Bischwiller qui avait également déposé sa candidature pour l'Alsace.

Le business du football


Le 32e de finale de cette coupe se déroule le 17 décembre et il s’agit de la première rencontre officielle de ce Racing délocalisé en Dordogne (le 1er match s’était déroulé le 20 octobre pour l'inauguration du stade Roger Dantou au cours duquel le RCS a rencontré une équipe de jeunes Périgourdins renforcée par des vétérans de rugby).

Dans leurs tenues de rugbymen, les Strasbourgeois s’imposent 4-0 face à Ruelle, située dans la périphérie d’Angoulême.

Malgré la concurrence d’un match de rugby qui aurait dû attirer plus de monde dans cette région où ce sport domine, c’est bien le match du Racing qui fait la meilleure recette : 1 000 personnes assistent à ce succès, dont le Préfet de Dordogne et un Maire-adjoint de Strasbourg.

La victoire est cependant contestée par Ruelle, qui dépose une réclamation auprès de la Fédération en remettant en cause la qualification de Paul Wolff : sa demande de licence avait en effet été transmise… sur papier à en-tête du CA Périgourdin, l’un des deux clubs de rugby de Périgueux !

Dans un premier temps, la FFF donne raison à cette réclamation pourtant très peu élégante mais, après un appel, la victoire du Racing est finalement entérinée le 4 janvier 1940 au vu de la situation matérielle du club.
Cet épisode démontre en tout cas l’importance accordée à la compétition.

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Huit à un, à Sète



Victoire à Bordeaux (comme d’hab’)


Le tirage au sort des 16e de finale envoie le Racing à Bordeaux et le match s’annonce très déséquilibré.
Au contraire du RCS, les Girondins sont parvenus à garder plusieurs de leurs joueurs professionnels en les faisant s’enrôler dans le corps des pompiers.
On y trouve aussi trois internationaux espagnols dont Paco Mateo qui deviendra quelques années plus tard une légende du Racing.

A la surprise générale, le 14 janvier 1940, devant 5000 spectateurs, le Racing réalise l’exploit en s’imposant 3-2. Le retour à Périgueux est triomphal et la presse s’en fait l’écho :
⦁ « La grosse surprise de la journée a été l'élimination des Girondins de Bordeaux, jouant chez eux, par l'équipe décimée de Strasbourg qui s'est reconstituée, on le sait, à Périgueux. C'est là un admirable résultat et qu'on applaudit sans restriction » (Le Petit Parisien du 15 janvier 1940).
⦁ « La victoire [...] a été accueillie avec allégresse dans le milieu du football et du sport périgourdin [...] c'est merveilleux lorsqu'on considère que les sportifs alsaciens, repliés en Dordogne, ont dû tout recréer pour former un onze homogène » (l'Argus du Périgord, 19 janvier 1940).

De l’avis de tous les participants, si Erwin Pagani (joueur de l’ASS avant la guerre) marque à deux reprises, c’est bien Gérard Schaaf (auteur du troisième but) qui est, comme à chaque match, de très loin le meilleur joueur de l’équipe.

La composition :
Lergenmuller (RCS), Messaoud (militaire), Pebay (militaire), Heitz (RCS ou FCK06), Engel (Red Star), Gall (?), Wolff (RCS), Schaaf (RCS), Pagani (ASS), Führer (RCS), Strub (Red Star).

L’aventure s’arrêtera toutefois au tour suivant face au FC Sète, le champion de France en titre, qui a pu conserver dans son effectif trois champions de France.
Pour donner à cette affiche une dimension symbolique, mais aussi pour offrir une belle fin au parcours en coupe (on se faisait peu d’illusions sur l’issue de la rencontre), Paul Wolff fait une demande officielle pour jouer ce match à Paris : malgré un soutien de la presse nationale, la FFF ne donne pas suite.

Le 4 février 1940, les joueurs arrivent à Sète à 3h du matin et, après un voyage de 12h, ne font pas le poids en s’inclinant lourdement 8-1.

Champion de Dordogne !


Si le Racing a pu disputer la coupe de France, il n’est pas autorisé à disputer le championnat. La FFF privilégie en effet Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Sète, Alès et Nîmes dans le groupe sud-ouest.

Par conséquent, le club s’engage au sein du championnat de Dordogne dans lequel il remporte des victoires faciles face à des équipes faibles, après cependant un démarrage difficile contre Saint-Aulaye (3-3).
Par exemple, début janvier 1940, le Racing écrase 10-1 Saint-Jean-d'Angely. Une autre rencontre, face à Chancelade, se termine par un 21-0.

A la mi-mars 1940, la finale du championnat oppose le Club olympique Périgueux-Ouest (vainqueur de la poule A) et le Racing (vainqueur de la poule B : 5 matchs joués, 4 victoires, 1 nul… 46 buts marqués) : victoire du Racing 4-0, qui devient champion de Dordogne !

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Accroupis : Führer et Lergenmuller. Debouts : Peray, Gall, Wolff, Albertini, Oesch, Pagani, Engel. Derrière : Schaaf (tout au fond), Bury.

Des destins très contrastés



Les manchots rentrent en Alsace


La finale de Centre-Ouest à laquelle le Racing devait participer en tant que champion de Dordogne n’aura jamais lieu en raison de l’offensive allemande de mai 1940 : le Racing quitte Périgueux avec le bilan de 17 victoires en 24 rencontres.

Si Strasbourg et Périgueux sont officiellement des « villes sœurs » depuis 1984, il n’est par contre resté aucun lien entre les clubs sportifs des deux régions.
Il est cependant admis que c’est grâce au Racing que le football a été dynamisé à Périgueux et dans la région : on espère que le club ne s’en mordra pas les doigts ce samedi à Angoulême…
On remerciera tout de même le tirage au sort d’avoir offert au Racing l’occasion de jouer à moins de 100 km de Périgueux en cette semaine de 80e anniversaire.*

Et, paradoxalement, c’est bien au rugby qu’une continuité a eu lieu : le jeune Gilbert Meyer (aucun rapport avec le Maire de Colmar), réfugié à Périgueux avec ses parents, restera dans la région pour finalement pratiquer le rugby à haut-niveau : il deviendra international et participera à la première tournée du XV de France en Nouvelle-Zélande en 1961.

Cette aventure sans lendemain restera donc comme le premier acte de résilience du Racing, qui a continué à prouver par la suite qu’il savait toujours se reconstruire aussi rapidement qu’efficacement.

Que sont-ils devenus ?


Paul Wolff poursuivra les activités de la fabrique de bonbons de sa famille à Strasbourg après la guerre. Il continuera de fréquenter les gradins de la Meinau, anonymement, avant de partir vivre sa retraite dans le sud de la France. Il est mort à Antibes, le 19 janvier 2012, à l’âge de 91 ans.
Charles Rumbold croisera à nouveau la route de joueurs strasbourgeois lors de la période d’occupation allemande. En leur déclarant : « si vous avez des ennuis avec les Allemands, venez me voir à la Stadtkommandantur », il ne laissa guère planer de doute sur la suite donnée à son parcours.
Gérard Schaaf ne fera jamais la grande carrière qui lui semblait destinée. De retour en Alsace, il a été enrôlé de force dans l’armée allemande. Avant de partir sur le front, il adressait ses derniers mots à sa sœur : « occupe-toi bien de maman, je crois que je ne rentrerai pas ».
Il est mort en Pologne, à 22 ans, le 4 août 1943.


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Sources
- « Strasbourg-Périgueux, villes sœurs » Catherine et François Schunck (2019) ;
- « Quand le RC Strasbourg décrochait le titre de champion de Dordogne ! » Sud Ouest (2017) ;
- « Racing 100 ans » Pierre Perny (2006) ;
- « Portrait de Paul Wolff et le Racing en Dordogne » émission de France 3 Alsace (date inconnue) ;
- Divers articles des DNA

* Conformément au rôle de valorisation de l'histoire du Racing de la @fsrcs, nous avions sollicité les dirigeants du club pour discuter d'un projet de célébration de ces événements. Sans réponse de leur part, cet article sera notre seule action commémorative.
Le match à Angoulême, tout proche de Périgueux, permettra, dans l'esprit de ceux qui le souhaitent, un moment de recueillement en souvenir de ce moment d'histoire.


Composition de l'équipe sur la photo principale: accroupis : Peray, Lergenmuller, Messaoud. Debouts : Strub, Schaaf, Albertini, (inconnu), Engel, Führer, (inconnu), (inconnu), Rumbold.


Article rédigé par @filipe

fsrcs

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