Elsass Blues

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Par strohteam
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© rachmaninov

Deuxième volet des pérégrinations autour de l'identité de notre Racing. On s’attaque cette fois au mammouth dans le vestibule avec l’épineuse question du rapport à la région.

C’est entendu, le Racing club de Strasbourg, seul club de football professionnel entre Rhin et Vosges, est une “institution régionale”, “cher au cœur des Alsaciens”, un “monument du patrimoine” presque placé sur un pied d'égalité avec les fameux 5C : coiffe, colombages, cigogne, choucroute & cathédrale. Ces clichés, assénés jusqu’à plus soif, reflètent en creux une fierté assumée et massivement bénigne, un profond attachement à un territoire et ses traditions dans lequel le marketing s’engouffre, la fibre localiste constituant une évidente source de popularité extra sportive, particulièrement depuis le rebond de 2011. Elle a en sus le grand avantage d’être en partie décorrélée des résultats du moment. Pour un club qui est un peu un bébé von dem Hasard, voilà une trame bien pratique à laquelle se rattacher et les drapeaux, bretzels et autres formules dialectales de fleurir dans un joyeux fatras sur les différents supports de communication. Au fond, personne ne s’en plaindra, à part peut-être quelques jaloux qui peinent à incarner leurs clubs perdus dans les monotones plaines du bassin parisien. Tout au plus certains observateurs taquins s’amuseront-ils de cette irrépressible tendance à sauter sur sa chaise comme un cabri en disant “L’Alsace, l’Alsace, l’Alsace”.

Dès qu’on commence à gratter cela devient néanmoins un tantinet plus complexe. Bashung le chantait magnifiquement et fort à propos, c’est pas facile d’être de nulle part mais le contraire peut aussi se révéler parfois pesant quand l’évidence serinée à l’extrême prend des contours nébuleux. Dans certaines bouches, le Racing est parfois indifféremment revendiqué comme “le club alsacien”, “le club des Alsaciens” ou “le club de l’Alsace” alors que ces trois formules renvoient à des réalités bien distinctes. Essayons d’y voir plus clair en prenant les précautions qui s’imposent. On ne s'attaque pas ici au colossal sujet de l’analyse de la psyché régionale, on cherche plus prudemment à identifier les rapports qu’un club de football très populaire entretient avec son environnement géographique et culturel immédiat. Et c’est déjà pas mal.

Gentillet gentilé



Commençons par un peu de chronologie. L’association d’idées ramenant le Racing à l’Alsace et ses habitants, pour évidente qu’elle paraisse, est le fruit d’un parcours de plus de 70 ans, des premiers ballons échangés rue d’Erstein jusqu’à un train en provenance de Lyon qui remonte une région en liesse. Ce n’était pas écrit d’avance et ce ne fut pas sans compétition, qu’il s’agisse des concurrents à échelle régionale ou au contraire d’autres loyautés qui ont été, ou auraient pu, être revendiquées.

Le Racing n’est pas à sa fondation un club alsacien, puisqu’il n’y a en rigueur de termes pas d’Alsace. Il est un club de quartier, fondé dans un territoire qui s’appelle le Reichsland Elsass-Lothringen, dont l’Alsace constitue le plus gros morceau mais auquel on a rattaché d’autres entités pour des raisons plus stratégiques que culturelles : des bouts de vallées dans les Vosges pour rectifier la frontière selon la ligne de crête ainsi que Metz, ville qui n’est pas germanophone pour un sou mais militairement significative. Pour embrouiller encore un peu plus le tableau, le club s'affilie à une ligue qui est celle de l’Allemagne du Sud, autre entité géographique, englobant certes la première mais avec une tonalité particulière. Fondée en 1897 à Karlsruhe, le Süddeutscher Fußball-Verband est du sud par opposition au septentrion, c’est à dire à la confédération d’Allemagne du nord d’avant 1871. Cette ligue est centrée autour du Bade, de la Hesse et de la Bavière. Si des Hohenzollern y figurent c’est de façon marginale : petit confetti souabe de la branche catholique ou bouts de provinces rhénanes pièces rapportées. Et si on veut parachever le capharnaüm en s’intéressant aux modalités pratiques, on constatera que, dès le départ, le FC Neudorf s’en va jouer dans l'Ortenau voisin plutôt qu’aux quatre coins des anciens départements du Bas et du Haut-Rhin, ce qui est somme toute logique en cette ère de transports collectifs balbutiants. Le mille feuilles territorial n’est de loin pas une invention contemporaine.

Toujours est-il qu'il n'y a pas ou peu d’Alsace dans tout ça. Si le futur RCS est alsacien, c’est uniquement en creux comme déjà évoqué : il est un peu éloigné de la nouvelle élite impériale locale et n’a pas de lien historique avec l’Hexagone, il serait donc régional faute de mieux. Ses dirigeants ne semblent pas en avoir eu plus que conscience que ça. Il l’ont en tous cas peu clamé, même au soir de leur vie quand les premiers livres d’or et autres plaquettes du club étaient couramment dédicacés par le préfet du Bas-Rhin, figure s’il en est de l’État central. Un temps, on se revendique même d’un patronage continental avec un rôle d’éminent supporter pour le tout nouveau président de l’assemblée consultative du Conseil de l'Europe Paul-Henri Spaak. La concurrence locale est par ailleurs féroce, le pionnier local du professionnalisme n’est pas le Racing mais le FC Mulhouse et, en 1949, c’est une fusion avec les SR Colmar de feu le président Lehmann qui sauve le Racing de la relégation en D2.

L’équipe qui remporte son premier trophée national en 1951 est ainsi une entité un peu hybride, et une nouvelle fois alsacienne par accident via un étrange collage Strasbourg + Colmar qu’illustre d’une certaine façon le fameux blason à la double cigogne. L’entraîneur et le capitaine sont des anciens des SRC mais le reste de l’effectif est de souche strasbourgeoise... et en fait majoritairement composé de joueurs recrutés ailleurs. Contrairement à son homologue de 1947 organisé autour des Heisserer, Heckel, Lergenmuller, Woehl, Heiné, le RCS qui s’en va à Colombes en 1951 relève davantage du ramassis de mercenaires. Son attaquant vedette, René Bihel, en est déjà son cinquième club pro depuis l'après-guerre, ce qui nous rappelle que Xavier Gravelaine n’a rien inventé. On pourrait s’en tenir là s’il n’était le contexte extra sportif, gros des préparatifs du procès de Bordeaux et générant la première grande crispation entre l'Alsace et le reste de la France après 1945. Tout juste auréolés de leur victoire, les Strasbourgeois s’en vont directement au monument aux morts de la place de la République, le même qui dix-huit mois plus tard sera drapé de noir en réaction un verdict qui fait toujours beaucoup parler de nos jours, et qu’on ne commentera pas davantage ici.

Voilà néanmoins une première incursion du club dans le subconscient régional, qui plus est en position de monopole, car Mulhouse a rendu les armes en 1946 et ne redeviendra pro qu’au tout début des années 1980. Cette position favorable n’est toutefois pas pleinement exploitable car les années 1950-1960 en Alsace sont avant tout la très grande époque du football amateur. La densité de la région, sa relative aisance économique et la dynamique de son tissu associatif engendrent une authentique réussite sportive doublée d’un engouement populaire attisé par les rivalités microlocales. Les exploits des Pierrots Vauban en coupe de France puis leurs deux triomphes au Parc des princes en constituent l’archétype mais aussi un dernier souffle, car il y eut auparavant La Walck, Wittelsheim, Wittisheim ou Mutzig avec au milieu de tout ça quelques passeurs bien connus sur les bords du Krimmeri : Max Hild, Paco Mateo ou encore Paul Frantz. Dans tout cela, le Racing est évidemment important, et pas en reste dans les années 1960, mais il partage l’affiche. Les moyens de communication et de transport sont tout autres et, pour l’amateur de football, il est souvent plus naturel de payer son billet pour encourager le club du village ou du gros bourg d’à côté plutôt que d’entreprendre un voyage jusqu'à Strasbourg. On ne parle même pas de s’enticher à distance des exploits du Barça ou de Manchester United.

That 70’s show



C’est donc seulement en 1979 que le Racing entre pour de bon dans toutes les maisons alsaciennes, et il le fait de façon absolument fracassante. Tout dans le triomphe des Bleus est propre à flatter le sentiment d’appartenance, à commencer en début de saison par l’attitude tiédasse de la presse nationale vis-à-vis de l’équipe de Gilbert Gress. Les meinauviens sont vu comme des joueurs, besogneux, rugueux, certes bien organisés mais loin d’une certaine flamboyance stéphanoise ou nantaise. La critique est un puissant aiguillon et le stigmate est immédiatement retourné. Les Alsaciens gagnent car ils sont plus sérieux, plus travailleurs ce qu’illustre la célèbre formule revancharde de Roland Wagner le soir du titre : “Nous, les paysans, sommes champions de France”.

Ce complexe d’infériorité/supériorité du laborieux, qui perdure, révèle aussi la blessure narcissique d’une région se sentant chroniquement mal aimée, sans doute plus à l’époque qu’en 2020. L’Alsace est aujourd'hui starifiée par les émissions à châteaux, les berneries à plus beaux villages et globalement toute la tendance insistant sur l’art de vivre et le patrimoine. A l’échelle de la fonction publique ou des grandes groupes, on s’y fait muter plus qu’on cherche à en partir, ce qui n’était pas le cas dans les années 1960-1970 lorsque le souvenir lugubre de la guerre était bien plus vivace. Une seule autre région française a fait encore mieux pour redorer son blason : la Bretagne, passée en cinquante ans de trou à ploucs humide et arriéré à nouvel eldorado authentique et tempéré pour temps de canicule ou de confinement. Dans les deux cas, il y a une part de sympathique escroquerie, mais ces appendices semblent définitivement condamnés à un destin commun.

La coalition alsaco-alsacienne contre la France de l'intérieur ne marche néanmoins pas à tous les coups, la faute aux sempiternelles querelles de clochers qui feraient passer les bisbilles du village d’Astérix pour le summum de la bienveillance. Pas forcément facile de s’unir quand les gens de Geispolsheim village méprisent cordialement leurs concitoyens de gare, que certaines habitantes de Soufflenheim prennent ombrage d’un parcours de Schirrhein en coupe de France ou que certains départements s’obstinent à maintenir une appellation hérétique des brioches anthropomorphes de la Saint-Nicolas. Cette mosaïque où “le contraire est toujours vrai” s’est à maintes reprises divisée, éparpillée, embrouillée et ce faisant tiré dans le pied quand il s‘agissait de défendre ses intérêts. C’est même plutôt la règle que l’exception dans la relation avec la capitale. Mais avec le Racing de 1979 c’est tout le contraire, il y en a littéralement pour tout le monde. Ce bon vieil Alles Gemmrich vient de l’Outre-Forêt et un peu d’Haguenau aussi, Roland Wagner de la bande rhénane, le très consensuel Léon Specht est de Mommenheim, donc plus tout à fait le Kochersberg mais pas encore le pays de Hanau. On a des strasbourgeois aussi bien pur jus (Gress, Vogel, Deutschmann) que de la petite couronne en voie de rurbanisation (Jean-Jacques Marx de Fegersheim) avec un peu plus à l’ouest le Arsène Wenger de Duttlenheim. Le centre Alsace a son naturalisé avec un Duguépéroux ayant pris racine à Kertzfeld et les Obernois chérissent quelques souvenirs de Francis Piasecki. Les Haut-Rhinois ne sont pas en sus avec Ypfa Ehrlacher mais aussi quelques jeunes dont le colmarien Wiss et le mulhousien Glassmann. Bref, le moindre supporter à un joueur auquel s'identifier et qu’il peut même se vanter de connaître via le cousin d’un beau-frère qui va chez le même coiffeur. Le casting est absolument parfait.

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Allégorie d’un camion Kronenbourg remontant le Faubourg National le 2 juin 1979. On reconnaît, à gauche, Raymond Domenech, à droite, Yves Ehrlacher.

Nuançons toutefois. Comme en 1951, le Racing triomphant est au moins autant un assemblage de pièces rapportées qu’une phalange alsacienne. Les Gemmrich, Wagner, Specht jouent déjà ensemble depuis de nombreuses saisons et n’ont pas spécialement affolé les compteurs de la Division 1 jusque-là. Francis Piasecki, caustique comme souvent, ne se privait pas de faire remarquer que les locaux n’avaient pas souvent gagné les fameux matches Alsace contre le reste du monde à l'entraînement. De fait, ce sont des professionnels aguerris venus d’ailleurs qui ont permis au Racing de franchir un cap. Outre Piasecki, il est impossible de passer sous silence la contribution du camarguais Jacky Novi, déjà double champion de France en 1978, ou du lyonnais Raymond Domenech rejoignant l’épopée en cours de saison 1977-78. La colonne vertébrale 1-5-10 de cette équipe mythique n’est pas alsacienne pour un sou et s’il y a quelque chose de notable d’un point de vue géographique dans ce titre de champion c’est plutôt le fait - inédit depuis - qu’il soit obtenu avec onze titulaires… français.

Cette petite réserve mise à part, il ne fait guère de doute qu’à compter de 1979 le Racing devient une institution locale par la grâce de ce triomphe inattendu et de l’immense mais très fugace succès populaire qu’il suscite. On le reconnaît à une caractéristique simple mais très parlante : même des personnes qui ne s’intéressent pas au football savent situer l'événement dans son époque et y rattacher quelques personnages, à commencer évidemment par la figure aux accents christiques de l'entraîneur. L’incrustation si profonde de 1979 dans la mémoire tient justement à la chute brutale précipitée en 1980 par le limogeage de Gilbert Gress et “l’Affaire Racing” qui s’ensuivit sur fond de déclin sportif. Singulier, bref et paroxystique, l'événement n’en a que plus de valeur. Les chansonniers, politiciens, journalistes et globalement tous les bardes du coin s’en sont emparé et l’ont ressassé ad nauseam dans les années 1980 et 1990. Le Racing l’a longtemps porté comme un boulet avant de faire, enfin, la paix avec ce passé après 2011.

Volapük désintégré



Se trouver le plus souvent en situation de monopole à échelle régionale en matière de football de haut niveau est une chose, même si la rigueur pousse à rappeler que le phénomène est rendu discontinu par la belle décennie du FC Mulhouse d’André Goerig ou plus récemment par la brève hypertrophie des SR Colmar de Christophe Gryczka. Susciter un engouement populaire autour d’un mythe fondateur en est un autre, bien plus difficile à obtenir. Cela ne saurait toutefois suffire à propulser le RC Strasbourg comme le club de l'Alsace. Une transposition hautement simplificatrice des exemples du FC Barcelone ou de l’Athletic Bilbao relève du fantasme. Il manque pour cela l’articulation avec un territoire qui lui-même doit être cerné, et c’est là que l'équation devient franchement insoluble.

Il faudrait déjà que l’échelle géographique se traduise de façon concrète, c'est-à-dire que la ville s’efface au profit de la région. Or, le football est, pour des raisons historiques, sociales et économiques un sport urbain. Pour former un club, il faut rassembler au moins onze acteurs en bonne santé et disposant de temps libre dans des infrastructures dédiées qui consomment de l’espace et des équipements. Ces ressources sont peu disponibles dans les campagnes quand le sport naît en Europe continentale à la fin du XIXème siècle. La discipline rurale par excellence est plutôt le cyclisme, pratiqué individuellement et sur la voie publique. C’est elle qui produit des “régionaux”, du sympathique échappé sur ses terres jusqu'aux grands champions : Bartali le Toscan, Bobet le Breton, à une autre échelle Hassenforder l’Alsacien. C’est elle également qui incarne des territoires par des épreuves emblématiques : Tour des Flandres, de Lombardie, Flèche wallonne, Critérium du Dauphiné. A contrario, le tropisme citadin du football est accentué par le tournant du début du XXème siècle, quand un peu partout le monde ouvrier s’empare de ce sport en lieu et place des élites anglophiles d’antan. Les affluences permises par la densité ouvrière deviennent le premier moteur de l'explosion économique et engendrent de façon indirecte le professionnalisme. Cela ne signifie pas que le football des campagnes n’existe pas, mais il pèse nettement moins, et avec lui le rattachement à saute-mouton envers une contrée plutôt qu’une commune. Il est à ce titre frappant de constater le côté marginal des épreuves de sélections régionales, une des rares trames jamais vraiment exploitées par les promoteurs en tous genres.

Il en résulte un phénomène tellement massif que plus personne ne le remarque : quasiment tous les clubs de football sont désignés de façon raccourcie par le nom de leur ville, accompagné éventuellement d'un acronyme ou d'une abréviation pour éviter des confusions. C’est même une tendance générale pour tous les sports collectifs professionnels à l’exception des provinces du rugby irlandais ou de quelques franchises nord-américaines revendiquant le nom de leur état. Dans quelques rares cas, une dénomination régionale va venir s’accoler au nom de la ville au point, parfois, de le supplanter. Dans le football européen, les deux plus fameux exemples sont la Società Sportiva Lazio et le Fußball-Club Bayern München e.V. Cela ne suffit cependant pas à en faire des clubs “régionaux” par opposition à la ville où ils basent leurs activités. Les partisans de la Roma prennent certes un malin plaisir à caricaturer leurs rivaux laziale en habitants plutôt campagnards du Latium tandis qu’eux, les Giallorossi, seraient les authentiques romains du cœur de ville mais le cliché ne résiste guère à une analyse historique et géographique sérieuse. Quant au Bayern, il affiche certes les losanges chers aux Wittelsbach dans son blason, mais n’est en réalité ni plus ni moins munichois que son confrère du 1860. Revendiquer une appartenance régionale n’obère pas les prétentions sur une ville, le FC Barcelone l’a sagement compris en évitant toute revendication régionaliste dans son nom alors que c’est son rival qui par un intrigant pied de nez est Español puis Espanyol - en catalan ! - en 1992.

Cet état de fait est fortement accentué en France par une réplique à échelle locale du jacobinisme et de la structure en étoile prévalant de manière générale dans le pays. Le sport professionnel ayant été longuement porté à bout de bras par les municipalités, ces dernières, soucieuses d’éviter l’émiettement, ont favorisé une structure où un club majeur est chargé de porter le haut niveau tandis qu'une myriade de clubs amateurs gèrent la pratique loisir. Il n’y a pas dans l’Hexagone de rivalités intra muros à l’exception notable d’Ajaccio et brièvement de Paris et Vannes. La Ligue avait même un temps un règlement en ce sens qui a empêché en 1999 l’accession du Gazélec Ajaccio en deuxième division. Les journalistes n’ont donc même pas besoin d’acronymes dans leurs classements et comptes-rendus, quand “Strasbourg” ou “Marseille” est évoqué, tout le monde sait qu’il s’agit du RCS ou de l’OM. De même que la loi-écran a longtemps fait obstacle au contrôle de constitutionnalité par le juge, la commune se révèle un puissant frein interstitiel à l’institutionnalisation de clubs authentiquement régionaux, et pas seulement en France. Pour un rare contre-exemple dans un sport collectif professionnel, il faut à nouveau se tourner vers nos rugbymen irlandais. Le Munster, par exemple, joue aussi bien à Cork qu’à Limerick tout en évoluant dans un cadre sportif qui ne reconnaît pas la partition étatique de l'île. Ce qui est tout de même assez exotique.

Il serait néanmoins absurde de nier le fort sentiment régional en Alsace et tout aussi malvenu d’ignorer les nombreux supporters qui projettent sur le club leur attachement au terroir. Le souci, c’est que l’objet ne se laisse pas facilement saisir et que derrière un unanimisme de façade se cachent des définitions très variables. Contrairement à la Bourgogne, la Bretagne ou la Lorraine, le territoire ne peut se revendiquer d’une histoire ducale autonome aux marges du royaume de France. Pour retrouver une vague entité de ce type il faut remonter aux temps mérovingiens. Par la suite, c'est Paris qui, à plusieurs reprises, octroie une simple subdivision, du temps de Louis XIV ou de celui de Gaston Defferre, avant de la reprendre sans trop d’égards. Cette bonne vieille cour d’appel de Colmar reste ainsi le marqueur le plus ancien et continu d’un introuvable régionalisme. On a vu plus flamboyant. Dans le même ordre d’idée, la géographie physique est plus univoque mais n’est pas non plus le produit d’un enclavement comme en Corse ou au Pays Basque, avec la forte homogénéité culturelle qui en découle. Entre Rhin et Vosges, on est plutôt dans le couloir autoroutier principal de la banane bleue brassant constamment les populations, et qui n’est pas pour rien dans un patrimoine bâti et culturel fait avant tout de pluralité - religieuse, linguistique, sociologique. L’omniprésent folklore, qui va du très sympathique au souvent lourdingue, relève en ce sens d’une forme de plus petit dénominateur commun et sonne in fine comme un aveu de faiblesse. Ce qui fait l'Alsace c’est le sentiment diffus d’adhésion de ses habitants et les manifestations de celui-ci bien plus que des caractères supposés objectifs ou intangibles.

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Verdammi, va encore falloir faire des tours de terrain en K-Way !

On va donc chercher bien plus chez Renan que chez Fichte et c’est en ce sens seulement que le Racing se trouve propulsé dans une arène trop grande pour lui. Manifester son adhésion à titre régional est un moyen et non une conséquence. Le soutien au club est à ce titre un vecteur pour être ou devenir “alsacien” - charge à chacun-e d’essayer de caractériser ce que cela peut bien vouloir dire. La chose fonctionne moins bien en sens inverse, ce que démontrent en creux les nombreuses entailles faites par d’autres clubs sur ce qui n’a jamais été un pré carré. Sochaux a de nombreux supporters au sud du Haut-Rhin, toute une partie de l’Outre-Forêt vibre pour le Bayern et Marseille, voire Bordeaux, ont des sections locales assez anciennes et structurées. En sens inverse, le Racing peut s’enorgueillir d’avoir une fanbase outrepassant légèrement les départements 67 et 68, dans les Vosges, l’est de la Moselle voire à Paris avec une cohorte assez bigarrée mais active de supporters dont le lien à l'Alsace se résume parfois à une ascendance (Christian Prudhomme) ou à quelques années étudiantes ayant laissé de très bons souvenirs.

Ironie suprême, l’axiome élevant le Racing au rang de symbole régional, et pour certains régionaliste, est donc le produit à la fois d’un jacobinisme achevé lui ayant conféré une position de monopole, mais aussi d’une conception assez idéalisée, et très franchouillarde, de l'appartenance à une population. Ce qui n’est pas plus mal, car au fond très peu excluant et reposant sur le volontarisme. Ce joyeux foutoir est donc très difficile à cerner avec précision mais ça n’est pas un très gros problème. Club alsacien, sans que cela veuille dire grand chose, mais évidemment club des Alsaciens, lesquels mettent un peu ce qu’ils veulent de l'Alsace dedans, selon leurs envies. On retrouve le même phénomène en musique ou en cuisine, les genres les plus populaires sont aussi ceux qui sont les plus résistibles aux pulsions des puristes voulant normer à outrance en limitant les ingrédients ou les façons de faire. Mettez dix personnes dans une salle et demandez leur la recette du gratin dauphinois ou si Johnny Hallyday c’est vraiment du rock’n’roll. Il est fort probable qu’on s’écharpe, mais aussi qu’on rigole si l'on n'est pas entre esprits trop chagrins. Avec le RCS (sans le A bien sûr), c’est pareil - mais quand même c’est meilleur quand on fait cuire les patates dans le lait en écoutant plutôt Fantaisie militaire.

strohteam

Commentaires (1)

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  • Exclu-Photos-Delphine-Wespiser-Miss-France-2012-digne-representante-de-l-Alsace-.jpg
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    echouafni
    Magnifique article qui comporte pas mal d'hypothèses qui mériteraient des recherches d'historien et de sociologue pour les étayer.

    Il me semble que le statut du Racing dans les années 1950 mériterait d'être creusé : j'ai toujours eu l'impression que le club était le porte étendard de la fierté blessée et humiliée des alsaciens de l'après guerre allant jouer dans la France de l'intérieur (indépendamment de la question de savoir s'il était ou non composé de joueurs alsaciens) : chaque victoire du Racing était une manière de redonner de la fierté aux alsaciens et de rendre la monnaie de sa pièce à une France post procès de Bordeaux qui ne la comprenait pas et qui continuait à ne pas la respecter (alsacien interdit dans les cours d'écoles, etc.). Et chaque défaite du Racing suscitait un rejet de dépit à l'égard d'un club qui n'arrive pas à leur redonner de la respectabilité.

    Et encore aujourd'hui il y a ce comportement : en témoignent les réactions des alsaciens sur France Bleu Alsace ou à la Meinau après une victoire ou une défaite.

    Voilà je lance un peu le débat, je serais curieux de connaître les opinions des anciens notamment.

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