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- Par vloutch
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Où l’on découvre que la plume ne fait pas le moine.
La Meinau. Prononcer ces trois syllabes, c’est déjà s’évader un peu. C’est sans chichis, sans naming absurde, sans lettre muette. On dit Laméno ; le reste se chante.
Il y a le stade plein, vibrant à l’unisson aux exploits de son équipe. Et il y a l’enceinte au repos, en semaine, pur-sang éreinté qu’il faut brosser, nettoyer avant la prochaine échéance. C’est la Meinau « Bleu de Bresse », blanche à l’extérieur, bleue à l’intérieur. Seuls quelques privilégiés ont l’occasion de profiter de cette intimité.
Intimité troublée, à l’époque incertaine que nous nous efforçons de narrer, par un mystère inquiétant qui alimentait bien des rumeurs délirantes chez les citoyens les plus crédules : quelqu’un, quelque chose avait élu domicile dans le stade, et on ne savait pas encore bien s’il fallait regarder, pour trouver une explication à cela, du côté du Fantôme de l’Opéra ou du Nouvel Ordre Mondial.
La Meinau hantée ? Pour des esprits aussi circonspects que ceux du commissaire Buquet et de son adjoint Wattellier, l’hypothèse ne méritait qu’un haussement d’épaules méprisant. Et c’était un honneur pour les forces de l’ordre françaises que de pouvoir compter alors sur des éléments dotés d’un tel sang-froid. Pour ces deux-là, l’affaire était entendue, le mystérieux hurluberlu qui caracolait de jour comme de nuit dans le stade, celui qu’on surnommait le Hollandais volant, n’avait rien d’un ectoplasme. Il s’agissait tout simplement d’Emanuel Emegha, meurtrier présumé d’une cigogne devant le Musée alsacien, obscur sauveur d’un flic dans les souterrains de la Meinau.
« Atchiii !
- Mais taisez-vous donc, mon vieux !
- Pfff, c’est long, chef… On va attendre longtemps encore ? »
Clic. La lampe-torche se braqua sur le mur d’en face.
« Didiou !… Eteignez-moi ça tout de suite, Wattellier ! Vous voulez nous faire repérer ? »
Clic.
Le Hollandais volant ne pouvait pas être observé à l’œil nu. Quand il traversait le champ de vision, tout ce que la rétine humaine pouvait noter c’était un déplacement furtif, une ombre, un souffle. Il avait fallu réquisitionner des pièges photo chez Alsace Nature pour mettre un visage sur ce surnom. Du moins un bas de visage, car le drôle portait des lunettes noires en pleine nuit. Mais le reste de son accoutrement, notamment ce maillot d’un club londonien, ne laissait aucun doute sur son identité. Il s’agissait bien d’Emegha, unique témoin des intrigues préoccupantes qui se tramaient en-dessous du stade de la Meinau, et dont le témoignage seul pouvait aider le commissaire Buquet à démêler ce paquet de nœuds.
Buquet qui avait eu l’occasion, ce soir-là, de dévoiler à son adjoint une nouvelle facette de sa riche personnalité, lorsqu’il s’était penché pour examiner, à la lumière se sa lampe-torche, des selles encore fraîches au milieu de la coursive sud. La couleur, la consistance, le goût : aucun doute, c’était bien lui. Et il était probable qu’il repassât au même endroit.
« C’est drôle.
- Quoi ? »
Clic.
« Wattellieeeer !
- Chef, jetez juste un œil à ce cadre, après j’éteins. »
Sur le mur des trophées, un cliché des supporters célébrant la dernière victoire en coupe de la Ligue. Des maillots bleus, des drapeaux, et puis Manu, icône de la Meinau, avec sa légendaire cigogne sur la tête.
« L’arrière-plan, chef.
- Nom de nom ! Donnez-moi cette torche maintenant, où je vous la fiche dans l’arrière-plan ! »
Mais soudain il vit. Il vit Storcky, le regard noir, en marge de la foule. Il vit la petite cigogne sur la casquette de Manu. Et tout s’éclaira.
Les deux flics avaient disposé un filet sur toute la largeur de la coursive et s’étaient planqués derrière la maquette du stade. Il suffisait maintenant d’attendre. Wattellier avait émis quelques doutes, ayant assisté lui-même au claquage du Hollandais. Mais Buquet l’avait tranquillisé. Emegha avait échappé au nervi allemand, comme il avait échappé à Balerdi au stade Vélodrome, et à tant d’autres défenseurs rugueux. Ce type-là, c’était une anguille. Une anguille à la viande coriace. Même claqué, un Batave ça court. S’il y avait bien une personne sur cette Terre qui pouvait l’intercepter, c’était lui, Buquet, qui avait regardé tant de reportages animaliers quand il n’était que le petit Rudy, celui qui n’avait pas de copains.
« Wattellier, Storcky avait un frangin.
- Ca y ressemble, chef.
- Storcky avait un petit frère, bordel. Un être aimé, fragile, qui a fini cousu sur un chapeau par la peau du cul. »
La coursive sud, plongée dans l’obscurité et le silence, offrait maintenant aux deux hommes un refuge propice à la méditation. Silence à peine troublé par les réflexions du commissaire. Dehors, la lune était ronde et belle comme une meule d’Edam. Minuit sonna quelque part dans le quartier.
« Ce regard… Cette haine… Mais alors ?... Tout ce temps ?… »
Un tram sur l’avenue de Colmar. Lourd. Sonore.
« Pssst ! Wattellier !
- Hein ? Atchiii !
- Wattellier, Storcky a trahi.
- Ah oui ?
- Sans doute retourné... Mais par qui ?… Il a attendu son heure en tout cas. Il a attendu le moment où il pourrait arrêter son cinéma, venger l’humiliation subie par son petit frère. Frapper le club. L’institution. »
Tum-tum-tum.
« Chut ! Le voilà, souffla le commissaire. »
Tum-tum- - tum.
« Wattellier, quelqu’un qui est l’ennemi de votre ennemi, cela fait-il de lui un ami ?
- Chef, quand vous dites des trucs comme ça, je comprends pourquoi vous êtes chef. »
Tum-tum-tum- -tum
« Sa cuisse droite n’est pas complètement guérie. Mais il approche vite. Tenez-vous prêt, Wattellier !»
Ce fut comme un coup de vent dans la coursive. Un sifflement, puis un grand clac et le filet qui se tend devant les deux flics.
« On le tient, bordel ! Sus, Wattellier ! »
Il y a le stade plein, vibrant à l’unisson aux exploits de son équipe. Et il y a l’enceinte au repos, en semaine, pur-sang éreinté qu’il faut brosser, nettoyer avant la prochaine échéance. C’est la Meinau « Bleu de Bresse », blanche à l’extérieur, bleue à l’intérieur. Seuls quelques privilégiés ont l’occasion de profiter de cette intimité.
Intimité troublée, à l’époque incertaine que nous nous efforçons de narrer, par un mystère inquiétant qui alimentait bien des rumeurs délirantes chez les citoyens les plus crédules : quelqu’un, quelque chose avait élu domicile dans le stade, et on ne savait pas encore bien s’il fallait regarder, pour trouver une explication à cela, du côté du Fantôme de l’Opéra ou du Nouvel Ordre Mondial.
La Meinau hantée ? Pour des esprits aussi circonspects que ceux du commissaire Buquet et de son adjoint Wattellier, l’hypothèse ne méritait qu’un haussement d’épaules méprisant. Et c’était un honneur pour les forces de l’ordre françaises que de pouvoir compter alors sur des éléments dotés d’un tel sang-froid. Pour ces deux-là, l’affaire était entendue, le mystérieux hurluberlu qui caracolait de jour comme de nuit dans le stade, celui qu’on surnommait le Hollandais volant, n’avait rien d’un ectoplasme. Il s’agissait tout simplement d’Emanuel Emegha, meurtrier présumé d’une cigogne devant le Musée alsacien, obscur sauveur d’un flic dans les souterrains de la Meinau.
« Atchiii !
- Mais taisez-vous donc, mon vieux !
- Pfff, c’est long, chef… On va attendre longtemps encore ? »
Clic. La lampe-torche se braqua sur le mur d’en face.
« Didiou !… Eteignez-moi ça tout de suite, Wattellier ! Vous voulez nous faire repérer ? »
Clic.
Le Hollandais volant ne pouvait pas être observé à l’œil nu. Quand il traversait le champ de vision, tout ce que la rétine humaine pouvait noter c’était un déplacement furtif, une ombre, un souffle. Il avait fallu réquisitionner des pièges photo chez Alsace Nature pour mettre un visage sur ce surnom. Du moins un bas de visage, car le drôle portait des lunettes noires en pleine nuit. Mais le reste de son accoutrement, notamment ce maillot d’un club londonien, ne laissait aucun doute sur son identité. Il s’agissait bien d’Emegha, unique témoin des intrigues préoccupantes qui se tramaient en-dessous du stade de la Meinau, et dont le témoignage seul pouvait aider le commissaire Buquet à démêler ce paquet de nœuds.
Buquet qui avait eu l’occasion, ce soir-là, de dévoiler à son adjoint une nouvelle facette de sa riche personnalité, lorsqu’il s’était penché pour examiner, à la lumière se sa lampe-torche, des selles encore fraîches au milieu de la coursive sud. La couleur, la consistance, le goût : aucun doute, c’était bien lui. Et il était probable qu’il repassât au même endroit.
« C’est drôle.
- Quoi ? »
Clic.
« Wattellieeeer !
- Chef, jetez juste un œil à ce cadre, après j’éteins. »
Sur le mur des trophées, un cliché des supporters célébrant la dernière victoire en coupe de la Ligue. Des maillots bleus, des drapeaux, et puis Manu, icône de la Meinau, avec sa légendaire cigogne sur la tête.
« L’arrière-plan, chef.
- Nom de nom ! Donnez-moi cette torche maintenant, où je vous la fiche dans l’arrière-plan ! »
Mais soudain il vit. Il vit Storcky, le regard noir, en marge de la foule. Il vit la petite cigogne sur la casquette de Manu. Et tout s’éclaira.
Les deux flics avaient disposé un filet sur toute la largeur de la coursive et s’étaient planqués derrière la maquette du stade. Il suffisait maintenant d’attendre. Wattellier avait émis quelques doutes, ayant assisté lui-même au claquage du Hollandais. Mais Buquet l’avait tranquillisé. Emegha avait échappé au nervi allemand, comme il avait échappé à Balerdi au stade Vélodrome, et à tant d’autres défenseurs rugueux. Ce type-là, c’était une anguille. Une anguille à la viande coriace. Même claqué, un Batave ça court. S’il y avait bien une personne sur cette Terre qui pouvait l’intercepter, c’était lui, Buquet, qui avait regardé tant de reportages animaliers quand il n’était que le petit Rudy, celui qui n’avait pas de copains.
« Wattellier, Storcky avait un frangin.
- Ca y ressemble, chef.
- Storcky avait un petit frère, bordel. Un être aimé, fragile, qui a fini cousu sur un chapeau par la peau du cul. »
La coursive sud, plongée dans l’obscurité et le silence, offrait maintenant aux deux hommes un refuge propice à la méditation. Silence à peine troublé par les réflexions du commissaire. Dehors, la lune était ronde et belle comme une meule d’Edam. Minuit sonna quelque part dans le quartier.
« Ce regard… Cette haine… Mais alors ?... Tout ce temps ?… »
Un tram sur l’avenue de Colmar. Lourd. Sonore.
« Pssst ! Wattellier !
- Hein ? Atchiii !
- Wattellier, Storcky a trahi.
- Ah oui ?
- Sans doute retourné... Mais par qui ?… Il a attendu son heure en tout cas. Il a attendu le moment où il pourrait arrêter son cinéma, venger l’humiliation subie par son petit frère. Frapper le club. L’institution. »
Tum-tum-tum.
« Chut ! Le voilà, souffla le commissaire. »
Tum-tum- - tum.
« Wattellier, quelqu’un qui est l’ennemi de votre ennemi, cela fait-il de lui un ami ?
- Chef, quand vous dites des trucs comme ça, je comprends pourquoi vous êtes chef. »
Tum-tum-tum- -tum
« Sa cuisse droite n’est pas complètement guérie. Mais il approche vite. Tenez-vous prêt, Wattellier !»
Ce fut comme un coup de vent dans la coursive. Un sifflement, puis un grand clac et le filet qui se tend devant les deux flics.
« On le tient, bordel ! Sus, Wattellier ! »
