- Note
- 5 / 5 (3 notes)
- Date
- Catégorie
- Portrait
- Lectures
- Lu 566 fois
- Auteur(s)
- Par vloutch
- Commentaires
- 2 comm.
Dans lequel un malentendu est dissipé, et un individu dessoudé.
Canicule oblige, sept heures n’avaient pas sonné quand le stade de la Meinau commença à s’animer. Une dizaine de jardiniers avait repris les travaux de terrassement de la nouvelle pelouse, torse nu sous leur salopette rouge et jaune.
Tribune sud, siège 97, rang 7. Un flic à la mine fripée – le genre de type qu’on ne veut pas voir torse nu dans une salopette rouge et jaune – tirait la langue en griffonnant quelque chose sur un calepin.
Un autre flic fit irruption dans le vomitoire attenant, un café dans chaque main. Descendit les marches jusqu’au rang 7, et fit quelques pas chassés pour parvenir à la place 98.
« On en est où, Wattellier ?
- On a presque fini, chef. On vérifie les participes passés.
- Bien. Tenez. Attention c’est chaud. »
Wattellier, en portant le gobelet à ses lèvres, jeta un regard en coin au commissaire.
« Slurp. Le Hollandais ?
- En sécurité. Maintenant je vous écoute. »
L’adjoint s’éclaircit la gorge, fit craquer ses cervicales et ferma les paupières pour se détendre.
« L’an 2026, le 26 juin à minuit trente, Nous, commissaire Rudy Buquet, lieutenant…
- Passez, mon vieux, passez !
- Je passe, je passe. Voilà, ici. L’intéressé, Emanuel Emegha, déclare avoir été victime d’une tentative de modification génique.
- Oh bordel…
- C’est pas ça ? »
Buquet s’était pris le visage à deux mains, visiblement très las.
« Si, bien sûr que c’est ça. J’imagine juste la tête de la hiérarchie quand ils vont lire ça… Continuez Wattellier.
- J’ai été conduit, comme les autres joueurs, dans des sous-sols secrets situés sous le stade de la Meinau, pour recevoir une injection d’enzymes directement sous la cornée, afin d’obérer puis combler une partie infime de mon ADN.
- Faut avouer un truc, il jacte français comme il faut. Quand tu compares avec l’autre pipe de Rosenior...
- La finalité de ce traitement expérimental, ce sont les relances depuis l’arrière. Les propriétaires du club veulent des joueurs qui se trouvent les yeux fermés, même pris au piège dans leur surface ou au poteau de corner.
- Une équipe transgénique...
- Et encore, chef, ici c’est de l’expérimentation. L’équipe qui doit dominer le football mondial, c’est pas le Racing.
- C’est le grand frère, petit, c’est le grand frère. »
Les deux flics se plongèrent un instant dans leurs pensées. Le café avait un goût de pisse. Le monde entier avait un goût de pisse. Sur le terrain, les jardiniers s’activaient. Un grand costaud aux pectoraux saillants ratissait avec une belle énergie sous leur nez, non loin des panneaux publicitaires. Un pigeon déféqua, perché 40 mètres au-dessus de leurs têtes, et se désintéressa aussitôt des conséquences de son acte.
« Emegha y a échappé.
- Il s’est carapaté, oui. À la vitesse où il va !
- Lisez.
- Pardon. L’intéressé, Emanuel Emegha, déclare n’avoir pas supporté l’application du collyre.
- Un fond d’œil. Ces bouchers devaient dilater les pupilles avant d’injecter leur saloperie d’OGM.
- D’où les lunettes noires, chef. Il ne supporte plus la lumière…
- Tout s’éclaire, mon vieux. Tout s’éclaire.
- L’intéressé déclare avoir craint des représailles s’il dénonçait le club. C’est à partir de ce moment-là qu’il aurait célébré ses buts en faisant les 3 singes.
- Rien vu, rien entendu. Et je ne dirai rien. Le bougre craignait pour sa sécurité.
- Et celle de sa famille... »
À dix centimètres de la cuisse de Wattellier, le siège 99 fut soudain moucheté de blanc par une fiente d’oiseau. Le brave flic y vit un bon signe pour la suite de sa journée. Buquet, lui, commençait à suivre avec une attention redoublée les allées et venues du ratisseur en salopette. L’impression que celui-ci, insensiblement, se rapprochait.
« Je reprends ?
- Allez-y, Wattellier, répondit Buquet sans quitter l’autre du regard.
- L’intéressé, Emanuel Emegha, affirme que ce laboratoire top-secret nécessite une quantité d’énergie électrique peu commune. Énergie fournie exclusivement par le pédalage d’une unité entière d’hommes de force, enchaînés contre leur gré à leurs vélos, sous le fouet du directeur du projet, un Allemand qui aime jouer les garde-chiourmes.
- Allemand dont on n’a pas le nom…
- Non, mais on a des indices.
- Il est brutal.
- Il parle allemand.
- Ce qui, pour un Allemand, est original, convenez-en Wattellier.
- Et il est pris régulièrement d’un rire machiavélique qui fait, attendez je lis : « Hahaha ! Scheisse Liénard ! »
- Mmh... »
Les trois hommes s’absorbèrent à nouveau dans leurs pensées. Trois hommes, oui, car le jardinier en salopette avait enjambé le panneau publicitaire et se tenait maintenant à quelques mètres, regard noir, bras tendu, un Luger Parabellum braqué directement sur eux.
« Jawohl meine Herren ! Haha! Liénard frabber moi dans ma visache, in Frankfurt. Scheisse Liénard ! Scheisse Racing ! »
La détonation retentit dans le stade, assourdissante. Puis une deuxième, et une troisième. Quand Buquet reprit ses esprits, son adjoint gisait sur son siège, livide, une balle entre les deux yeux. Le commissaire toussa, se pencha en avant, tenant d’une main son épaule en sang. Il chercha l’assassin du regard. Dominik Kohr, milieu défensif du FSV Mainz O5, celui qu’on surnommait le « charcutier de Francfort » en Bundesliga, s’engouffrait déjà sous le quart nord-ouest à grandes enjambées.
Aussitôt, n’écoutant que son devoir, Buquet se lança à sa poursuite.
Tribune sud, siège 97, rang 7. Un flic à la mine fripée – le genre de type qu’on ne veut pas voir torse nu dans une salopette rouge et jaune – tirait la langue en griffonnant quelque chose sur un calepin.
Un autre flic fit irruption dans le vomitoire attenant, un café dans chaque main. Descendit les marches jusqu’au rang 7, et fit quelques pas chassés pour parvenir à la place 98.
« On en est où, Wattellier ?
- On a presque fini, chef. On vérifie les participes passés.
- Bien. Tenez. Attention c’est chaud. »
Wattellier, en portant le gobelet à ses lèvres, jeta un regard en coin au commissaire.
« Slurp. Le Hollandais ?
- En sécurité. Maintenant je vous écoute. »
L’adjoint s’éclaircit la gorge, fit craquer ses cervicales et ferma les paupières pour se détendre.
« L’an 2026, le 26 juin à minuit trente, Nous, commissaire Rudy Buquet, lieutenant…
- Passez, mon vieux, passez !
- Je passe, je passe. Voilà, ici. L’intéressé, Emanuel Emegha, déclare avoir été victime d’une tentative de modification génique.
- Oh bordel…
- C’est pas ça ? »
Buquet s’était pris le visage à deux mains, visiblement très las.
« Si, bien sûr que c’est ça. J’imagine juste la tête de la hiérarchie quand ils vont lire ça… Continuez Wattellier.
- J’ai été conduit, comme les autres joueurs, dans des sous-sols secrets situés sous le stade de la Meinau, pour recevoir une injection d’enzymes directement sous la cornée, afin d’obérer puis combler une partie infime de mon ADN.
- Faut avouer un truc, il jacte français comme il faut. Quand tu compares avec l’autre pipe de Rosenior...
- La finalité de ce traitement expérimental, ce sont les relances depuis l’arrière. Les propriétaires du club veulent des joueurs qui se trouvent les yeux fermés, même pris au piège dans leur surface ou au poteau de corner.
- Une équipe transgénique...
- Et encore, chef, ici c’est de l’expérimentation. L’équipe qui doit dominer le football mondial, c’est pas le Racing.
- C’est le grand frère, petit, c’est le grand frère. »
Les deux flics se plongèrent un instant dans leurs pensées. Le café avait un goût de pisse. Le monde entier avait un goût de pisse. Sur le terrain, les jardiniers s’activaient. Un grand costaud aux pectoraux saillants ratissait avec une belle énergie sous leur nez, non loin des panneaux publicitaires. Un pigeon déféqua, perché 40 mètres au-dessus de leurs têtes, et se désintéressa aussitôt des conséquences de son acte.
« Emegha y a échappé.
- Il s’est carapaté, oui. À la vitesse où il va !
- Lisez.
- Pardon. L’intéressé, Emanuel Emegha, déclare n’avoir pas supporté l’application du collyre.
- Un fond d’œil. Ces bouchers devaient dilater les pupilles avant d’injecter leur saloperie d’OGM.
- D’où les lunettes noires, chef. Il ne supporte plus la lumière…
- Tout s’éclaire, mon vieux. Tout s’éclaire.
- L’intéressé déclare avoir craint des représailles s’il dénonçait le club. C’est à partir de ce moment-là qu’il aurait célébré ses buts en faisant les 3 singes.
- Rien vu, rien entendu. Et je ne dirai rien. Le bougre craignait pour sa sécurité.
- Et celle de sa famille... »
À dix centimètres de la cuisse de Wattellier, le siège 99 fut soudain moucheté de blanc par une fiente d’oiseau. Le brave flic y vit un bon signe pour la suite de sa journée. Buquet, lui, commençait à suivre avec une attention redoublée les allées et venues du ratisseur en salopette. L’impression que celui-ci, insensiblement, se rapprochait.
« Je reprends ?
- Allez-y, Wattellier, répondit Buquet sans quitter l’autre du regard.
- L’intéressé, Emanuel Emegha, affirme que ce laboratoire top-secret nécessite une quantité d’énergie électrique peu commune. Énergie fournie exclusivement par le pédalage d’une unité entière d’hommes de force, enchaînés contre leur gré à leurs vélos, sous le fouet du directeur du projet, un Allemand qui aime jouer les garde-chiourmes.
- Allemand dont on n’a pas le nom…
- Non, mais on a des indices.
- Il est brutal.
- Il parle allemand.
- Ce qui, pour un Allemand, est original, convenez-en Wattellier.
- Et il est pris régulièrement d’un rire machiavélique qui fait, attendez je lis : « Hahaha ! Scheisse Liénard ! »
- Mmh... »
Les trois hommes s’absorbèrent à nouveau dans leurs pensées. Trois hommes, oui, car le jardinier en salopette avait enjambé le panneau publicitaire et se tenait maintenant à quelques mètres, regard noir, bras tendu, un Luger Parabellum braqué directement sur eux.
« Jawohl meine Herren ! Haha! Liénard frabber moi dans ma visache, in Frankfurt. Scheisse Liénard ! Scheisse Racing ! »
La détonation retentit dans le stade, assourdissante. Puis une deuxième, et une troisième. Quand Buquet reprit ses esprits, son adjoint gisait sur son siège, livide, une balle entre les deux yeux. Le commissaire toussa, se pencha en avant, tenant d’une main son épaule en sang. Il chercha l’assassin du regard. Dominik Kohr, milieu défensif du FSV Mainz O5, celui qu’on surnommait le « charcutier de Francfort » en Bundesliga, s’engouffrait déjà sous le quart nord-ouest à grandes enjambées.
Aussitôt, n’écoutant que son devoir, Buquet se lança à sa poursuite.
