Du piment dans mon brouet

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Par strohteam
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Ce soir, le Racing retrouve son rival préféré et son fidèle compagnon de galère. L'occasion de faire le point sur l'histoire des contentieux entretenus par le RCS, pour se rendre compte que le « derby de l'Est » relève surtout de l'ersatz.

Introuvables derbies



Le souci de s'opposer, de se trouver un adversaire est en quelque sorte inscrit dans le génotype du Racing. Dès la genèse, on trouve un méchant dans l'histoire. En l'occurrence, le rôle est joué par le Fussball Club Frankonia, dont le déménagement au jardin Haemmerlé pourrait bien, selon Pierre Perny, avoir précipité la fondation officielle du 1. Fussball Club Neudorf (FCN), le qualificatif « Ersten » (« premier ») étant bien destiné à démontrer la supériorité mais surtout l'antériorité de l'association nouvellement créée. Frankonia - fondé en 1900 - est, comme son nom l'indique, un club « allemand » formé par des gens venus d'outre-Rhin après 1871. Il n'a pas de lien particulier avec ce quartier et s'y installe surtout par manque de place ailleurs. En face, le FCN se pose comme l'authentique club du Neudorf, une institution aux racines populaires et alsaciennes, peut-être même déjà francophile mais sur ce point l'historiographie n'est pas claire. En tous cas, cette opposition entre locaux et arrivés de fraiche date, entre « Alsaciens » et « Allemands » si l'on ne craint pas de simplifier, dépasse largement le cadre du football qui, comme souvent, se fait le reflet de crispations sociales plus générales. On imagine la jubilation chez les Neudorfois historiques quand ils parviennent, un peu avant la Première Guerre mondiale, à évincer les Franconiens du jardin Haemmerlé après un conflit qui est allé jusqu'au tribunal. Le derby s'est en fait joué presque essentiellement dans les prétoires puisque les deux clubs n'ont évolué dans la même division qu'une seule saison, en 1912/1913. En 1919 les deux clubs reprennent néanmoins leur guéguerre en adoptant par un étrange mimétisme les noms des deux grands rivaux parisiens de l'époque, ce sera donc désormais « Racing » contre « Red Star ».

Rapidement cependant, le Red Star strasbourgeois périclite et n'est plus de un rival de taille pour un Racing qui se paye le luxe d'éliminer son modèle de la capitale en coupe de France (1926). L'adversaire devient dès lors fatalement le colosse local, un des doyens du football en Europe continentale : l'Association Sportive de Strasbourg (ASS), fondée en 1889. C'est l'ASS qui domine le football strasbourgeois depuis l'apparition du sport dans la région. C'est elle qui fournit à l'équipe de France ses premiers internationaux alsaciens, une décennie avant Fritz Keller ou Oscar Heisserer. Il s'agit en outre d'une institution élitiste, bien davantage prisée des bourgeois, des étudiants et des habitants du centre-ville que le Racing, qui reste à l'époque un club périphérique sur le plan géographique comme social. L'ASS constitue alors un modèle mais aussi un ennemi intime avec qui on brûle d'en découdre, d'autant plus que durant les années 1920 les deux clubs se disputent - avec le puissant Football club de Mulhouse (FCM) - la tête du championnat d'Alsace. Un compte-rendu du match nul (1-1) du 20 février 1927 prend soin de préciser que l'affrontement entre les deux équipes fut - « une fois n'est pas coutume ! » - correct. Mais l'antagonisme, aussi vivace soit-il, ne durera pas car l'ASS refuse de prendre le virage du professionnalisme. Avec sa grande équipe des années 1930, le Racing a dès lors vite fait de s'imposer comme le club de la ville et plus seulement de son versant sud. Il y avait pourtant là la matrice de ce qui aurait pu constituer le derby strasbourgeois au sens fort, une rivalité qui va jusqu'à marquer la sociologie et la géographie d'une ville en même temps qu'elle en est tributaire comme à Séville, Buenos Aires ou Manchester : Rouges contre Bleus, centraux contre périphériques, riches contre pauvres, cosmopolites contre locaux. Dans une région aussi amatrice d'arguties, où « le contraire est toujours vrai » et où les querelles de clocher sont légion, on a guère de peine à imaginer ce qu'aurait pu être la vigueur de la rivalité entre ASS et RCS. Peut-être même faut-il se réjouir qu'elle ne se soit pas installée, Strasbourg ayant gagné en sérénité ce qu'elle a perdu en folklore et en culture footballistique, tout en sachant qu'elle s'est probablement aussi évité la litanie d'incidents plus ou moins crétins qui se greffent sur l'antagonisme sportif.

La politique sportive à la française a par la suite profondément réduit la probabilité de voir surgir une telle division au sein d'une même ville. L'implication croissante des collectivités publiques dans le sport professionnel a poussé à la reproduction à échelle locale de la structure jacobine en étoile qui prévaut en général dans le pays : un seul club tête de pont pour le haut niveau et une myriade de petits derrière pour le sport loisir. Si la commune n'est pas assez grande pour soutenir le professionnalisme le même schéma se produit à l'échelon supérieur, il suffit pour s'en convaincre de faire la liste des clubs de seconde zone qui arborent fièrement le numéro de leur département dans leur dénomination officielle. Et si, par malheur, un club amateur montre le bout de son nez, le plus probable est que le pouvoir politique et économique local poussera à la fusion, quand bien même il s'agirait de l'alliance de la carpe et du lapin. Il n'est pas arrivé autre chose en 1969-1970 quand les brillants succès des amateurs des Pierrots poussèrent à la création du bancal Racing Pierrots Strasbourg Meinau (RPSM), aventure déjà contée ici. Cette tendance centralisatrice fait que la France est particulièrement pauvre en rivalités intra muros. Paris, Ajaccio et Vannes sont les seuls exemples récents de cités ayant connu à un moment donné deux clubs de même niveau entrant en compétition. La Ligue disposait même un temps d'une réglementation particulièrement stupide empêchant l'existence au sein d'une commune de moins de 100 000 habitants de deux clubs de Division 1 ou Division 2 (D2). Le Gazélec Ajaccio fut ainsi privé en 1999 de la montée acquise sur le terrain en raison de la présence à l'échelon supérieur de son voisin de l'Athlétic club. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que les journalistes d'une célèbre chaîne cryptée en soient réduits à s'enflammer pour un pseudo « Clasico » relevant surtout de la création marketing ou à parler de « derby de l'Atlantique » lorsque Bordeaux et Nantes s'affrontent, alors même que les deux villes sont distantes de plus de 300 km et qu'aucune ne borde directement l'océan en question !

Si le terme « derby » est, en rigueur de termes, impropre à désigner un affrontement hors les murs, il décrit cependant assez bien la vigueur de l'affrontement qui peut exister pour une suprématie régionale. Celui-ci n'a souvent rien à envier à l'acrimonie pouvant exister au sein d'une agglomération. Lyon contre Saint-Etienne ou Lens contre Lille sont d'authentiques derbies qui opposent deux communes aux racines culturelles et économiques largement opposées, avec tous les regrettables débordements que cela entraîne. Cela étant, l'inclusion au sein d'une même région ne suffit guère à créer un vrai derby si les autres ingrédients n'y sont pas. L'animosité entre Nancy et Metz semble ainsi déjà moins convaincante et les multiples derbies bretons que l'on peut inventer ne suscitent guère que l'intérêt de plumitifs en mal d'accroche pour faire vivre leur papier. En Alsace, l'exemple se rapprochant le plus d'une rivalité régionale est bien entendu l'opposition entre FCM et RCS. Celle-ci fut particulièrement vivace lorsque les deux clubs furent amenés à se rencontrer régulièrement, dans les années 1920 puis dans les années 1980 - quand le derby d'Alsace pouvait sans problème attirer 30 000 personnes à la Meinau, même en D2. Pour autant, les ennuis mulhousiens ont vite fait de la ramener à ses proportions réelles : quand le FCM n'est pas là, de nombreux Haut-Rhinois ne voient aucun problème à soutenir le RCS. Alors si l'on veut faire prendre à la rivalité les contours d'une aire géographique encore plus large et sans cohérence, comme c'est le cas du contentieux supposé avec l'autre FCM - celui de Metz - on tombe vite dans la querelle grotesque et sans saveur.

Le terrain prime



Il devient dès lors plus fructueux de s'intéresser aux véritables rivalités sportives plutôt qu'aux derbies frelatés que la presse tente paresseusement de faire vivoter. Un authentique antagonisme peut en effet s'installer entre les clubs de deux villes distantes pour peu que les deux équipes se rencontrent régulièrement lors de matches à enjeu et qu'un contentieux naisse entre joueurs et dirigeants. Les Nords-Américains – qui ne connaissent que peu la notion européenne de derby – en sont friands. Les affrontements entre franchises d'une même poule deviennent souvent légendaires : Canadiens de Montréal contre Maple Leafs de Toronto, Redskins de Washington contre Cowboys de Dallas et surtout l'intense rivalité des Yankees de New York avec les Red Sox de Boston, bien plus qu'avec les voisins des Mets. Pour peu que l'enjeu soit grand, la rivalité dépasse même les frontières des conférences, par exemple entre les Lakers de Los Angeles et les Celtics de Boston. De telles rivalités existent également dans le football européen et, en France, l'une des premières compta le Racing comme acteur principal. La belle équipe des années 1930 dut en effet son absence de palmarès à un seul adversaire principal, le Football club de Sochaux qui la priva notamment du championnat 1935 et de la coupe 1937. Défaites d'autant plus rageantes qu'elles marquaient la supériorité de la famille Peugeot sur son concurrent Emile Mathis, également constructeur automobile et mécène du Racing. On retrouve entre Sochaux et Strasbourg dans les années 1930 tous les éléments d'une intense rivalité : on s'épie, on se copie et, surtout, on se pique des joueurs tant on est envieux du voisin. Lucien Laurent, Emile Harthong, Roger Magnin, Raoul Sbarra, Curt Keller ou Josip Humpal eurent ainsi l'occasion de bien connaître le chemin entre Alsace et Franche-Comté.

L'inconstance sportive du Racing l'a privé d'aussi vivaces rivalités par la suite. Le club retrouva régulièrement Lille, Valenciennes ou Nantes mais sans que véritablement l'opposition décolle, même si le contentieux fut parfois profond sur le moment. Il paraît ainsi que certains parents nantais intimeraient toujours à leurs enfants l'ordre de manger leur soupe sinon le méchant Paul Frantz viendra les dévorer tout cru avec son jeu physique et son marquage individuel, mais il s'agit peut-être d'une légende urbaine. Il faut en fait attendre le début des années 1990 pour voir ré-émerger une authentique rivalité sportive et c'est avant tout comme ça qu'il faut appréhender l'affrontement face à l'adversaire du soir, le Football club de Metz. Bien plus que les plaisanteries idiotes qu'Alsaciens et Mosellans aiment à se jeter à la figure, Metz-Strasbourg est l'histoire de deux clubs qui se marquent à la culotte depuis le début des années 1990. A cette époque, les deux rivaux retrouvent les voies de l'ambition, se qualifient régulièrement en coupe d'Europe et produisent même à nouveau des internationaux français. Forcément, leurs rencontres prennent du sel, d'autant plus que l'on renoue avec l'habitude de s'échanger joueurs et techniciens - un traître ça fait toujours bien dans le scénario. Par la suite, les choses se gâtent et, d'affaires en incompétences, les deux clubs se retrouvent aujourd'hui à languir en D2, tout en continuant à aller régulièrement piquer chez le voisin. Tableau forcément moins réjouissant pour les supporters des deux équipes mais il demeure que le Racing et Metz sont un excellent étalon l'un pour l'autre puisqu'ils sont les seuls à s'affronter chaque saison depuis 2003/2004. Ce n'est pas un derby mais c'est quand même un moment très important.

(Et puis zut, allez Racing hein ! Une victoire ne nous fera sans doute pas monter au classement, mais ça sera toujours le moyens de clouer le bec à mes amis mosellans)

Sources



Racing 100 ans, de Pierre Perny (2006), particulièrement pp. 15-20.
Le Livre d'or du Racing club de Strasbourg, d'Armand Zuchner (1977), notamment p. 33

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