Il y a 20 ans... Youri Djorkaeff

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Par matteo
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Il fut l'un des héros de 1998 et a porté le maillot du Racing. Alors que s'ouvre la Coupe du Monde, retour sur l'année strasbourgeoise du Snake tatar.

Au moment où l'impéritie des uns et la désinvolture des autres a conduit une institution centenaire à une situation de faillite sans précédent, il est amer et doux d'évoquer, près des cendres du club qui palpitent et qui fument, le souvenir des grands footballeurs qui portèrent un jour les couleurs du Racing Club de Strasbourg.

Un récent et formidable article rappelait le passage du génial funambule Alexander Mostovoï, roi du dribble chaloupé et tsar des petits matins. Le souvenir du Russe ne doit cependant pas occulter le fait qu'un joueur encore plus extraordinaire fréquentait la Meinau à peine cinq ans auparavant : le futur champion du monde Youri Djorkaeff, autre magicien du ballon rond au patronyme à consonance tolstoïenne.

Youri n'a certes jamais évolué en D1 avec le Racing. Il n'a porté ses couleurs que pendant à peine plus d'un an, à cheval sur deux saisons. Il n'y a remporté aucun titre, échouant même à faire remonter le club. Mais tous ceux qui ont eu la chance de le voir évoluer en gardent un souvenir précieux, et leurs yeux brillent à l'évocation de la machine à marquer qu'était ce Racing de l'orée des années 90.


Youri de Grenoble


Youri Djorkaeff naît le 9 mars 1968 à Lyon. Au moment où il use ses premiers crampons sur les terrains de la banlieue lyonnaise, il n'est alors que le fils de Jean, ancien défenseur de devoir aux 48 sélections et symbole malgré lui des années de lose de l'équipe de France (il fut capitaine des Bleus lors de la World Cup 1966).

Le nom prestigieux de Djorkaeff pèse comme un fardeau sur les épaules du jeune Youri, dont les performances balle au pied, bien que brillantes, restent suspectes aux yeux des recruteurs. Alors que son talent aurait pu lui ouvrir la porte de centres de formation renommés, Youri intègre à 16 ans les rangs du FCAS Grenoble, modeste pensionnaire de D2. Il y devient un titulaire inamovible à 18 ans.

Aux côtés de Didier Christophe, Jean-Pierre Mottet et Plamen Markov, Youri apprend le métier lors de déplacements à Martigues, Alès ou Montceau-les-Mines, loin du strass et des paillettes. Le minot devient même capitaine de la formation iséroise, fait admirer ses qualités techniques et inscrit le joli total de 11 buts en D2 lors de l'exercice 1988-89.

Après trois belles saisons dans le Dauphiné, Youri souhaite progresser et rejoindre un club plus huppé. Ce ne sont pas les propositions qui manquent, mais Marc Braillon, le président du club grenoblois et patron de son principal sponsor R.M.O., se montre inflexible. C'est sans compter sur la détermination du joueur : l'inévitable bras de fer s'engage. Nous sommes à l'été 1989.



De l'Isère au Krimmeri


Et où en est le Racing à l'été 1989 ? En deuxième Division. Si cette situation peut paraître aujourd'hui enviable (au point que certains vendraient bien père, mère et pulls à cols roulés pour s'y retrouver), elle est alors accablante pour le club.

Pour ne pas s'être appuyé sur l'ossature des champions de France de D2 1988 et avoir procédé à une grande lessive (l'erreur historique de ne pas conserver Juan Ernesto Simon), le RCS est redescendu aussi vite qu'il était monté, battu en barrages par Brest.

A l'entame de la saison 1989-90, on assiste à un nouveau chambardement dans l'effectif strasbourgeois. La quasi-totalité des recrues de l'été précédent font leurs valises, et nombre de recrues de poids font le chemin inverse : un gardien et un libéro internationaux espoirs français en titre (Sansone et Leclerc), un meilleur buteur de Bundesliga (Thomas Allofs), un serial-buteur de D2 (Monczuk), un international teuton rugueux et rigoureux (Rolff), un défenseur aguerri de D2 (Dall'Oglio), un ailier feu-follet made in Guy Roux (Géraldès).

L'effectif mis à la disposition de l'entraîneur Gérard Banide a donc fière allure, mais il donne très vite des signes de faiblesse : le Racing est tenu en échec à la Meinau par Gueugnon (2-2) et à... Grenoble (0-0). Le staff doit alors procéder à des ajustements nécessaires : il obtient le prêt du solide stoppeur lillois Buisine, et convainc in extremis Grenoble de laisser filer Youri Djorkaeff contre 5 millions de francs de l'époque.
Le joueur a gagné le duel qui l'opposait à son président, et c'est avec une satisfaction non feinte qu'il rejoint un mastodonte de la D2, avec la montée pour objectif.


Snake plus ultra


L'histoire retiendra que c'est à l'occasion d'un 0-0 à Furiani que Youri revêtira pour la première fois le maillot bleu ciel vintage dessiné par Daniel Hechter, mais c'est pour ses débuts à la Meinau qu'il frappe un grand coup : face à Nîmes, autre poids lourd la division, il signe un doublé spectaculaire, même si le Racing laisse encore échapper un point (2-2).

Youri s'installe, mais Strasbourg patine : de trop nombreux points sont perdus en route tandis que Nancy s'envole en tête du classement. Gérard Banide démissionne et est remplacé par Léonard Specht. Le déclic se produit à Dijon à l'occasion de la 15ème journée : alors que le Racing est tenu en échec 2-2 (doublé de qui vous savez), Youri s'arrache pour inscrire un troisième but dans les arrêts de jeux et signer, en même temps que son premier et unique triplé strasbourgeois, une victoire importante pour le Racing.

Petit à petit, le jeu strasbourgeois se met en place : Youri opère dans une position de « 9 et demi » avant l'heure, derrière un trident offensif constitué de Monczuk, Péron et Géraldès ou Didaux, avec le mythique franco-argentino-helvèto-sundgauvien Nestor Subiat, qui a remplacé le fantôme Allofs, comme joker. Le futur héros de 98 est un électron libre, les sentinelles Wolfgang Rolff et Vincent Cobos assurant ses arrières.

Malgré une défaite douloureuse chez le leader nancéien et sa nouvelle petite merveille David Zitelli (3-4 après avoir mené 3-1 à la pause), le Racing enchaîne les gros scores : Avignon (6-2), Grenoble (4-1), Louhans-Cuiseaux (5-0) passent à la moulinette. Les Strasbourgeois trouvent même le moyen de perdre à Nîmes en inscrivant 3 buts (3-5).
Avec son compère Didier Monczuk, Youri Djorkaeff enfile les buts comme des perles. A la fin 1989, il est désigné meilleur joueur de D2 par l'hebdomadaire alors de référence France-Football.

Youri Djorkaeff est déjà fidèle aux qualités qui en feront l'un des grands joueurs du football français : plus soliste qu'organisateur, il fait déjà montre d'un instinct phénoménal. Sa frappe de balle est presque parfaite, à la fois puissante et précise. Il inscrit un nombre appréciable de buts soit sur coup-franc, soit sur des tirs soudains hors de la surface. Son aisance technique, alliée à un sens inné du dribble, fait tourner bourrique toutes les arrière-gardes de D2. Clairement, il est au-dessus du lot.


Ray, morne plaine


Au printemps 1990, Nancy est hors d'atteinte. Le Racing passe alors le turbo pour assurer la seconde place : Youri signe une fin de championnat canon, battant Avignon quasiment à lui tout seul (3-1), avant de participer de manière très active aux victoires décisives face à Nancy (3-1) et à Gueugnon (3-1).

Les chiffres parlent pour eux : avec un triplé et quatre doublés, Djorkaeff termine troisième meilleur buteur du championnat avec 21 réalisations en 28 matches, juste derrière Monczuk (28 buts) et le Gueugnonnais Caveglia (23 buts). Le Racing, deuxième, accroche les barrages et se débarrasse de Valenciennes au terme d'un match retour homérique.

La saison se joue alors lors d'une double confrontation à la vie à la mort avec le 18ème de D1, l'OGC Nice. Au match aller, devant une Meinau remplie et conquise, Youri brille de mille feux et marque deux buts fantastiques, dont un... de la tête. A 3-0 pour les Bleus, c'est l'euphorie, avant que le Niçois Langers ne réussisse à scorer pour les Azuréens.

Avec deux buts d'avance, les Strasbourgeoise se présentent en position de force au Stade du Ray, mais explosent de manière tout à fait suspecte (0-4 à la mi-temps, 0-6 au final, balles neuves). Djorkaeff, comme les autres, est ectoplasmique. Au terme de ces barrages de cauchemar (évoqués dans le détail par ici), le Racing reste en D2.

Après le match de Nice, il y aura quelque chose de cassé entre Youri et le club alsacien. La saison formidable du natif de Lyon n'est pas passée inaperçue, et les offres affluent. Les supporters allument des cierges à la cathédrale et prient pour que le futur Bleu ne quitte pas Strasbourg. Devant l'intransigeance de ses employeurs, Youri se résigne à rester, et constate les ambitions du club avec le recrutement d'un quart-de-finaliste du la Coupe du Monde, le Tchécoslovaque Ivan Hasek.

Malheureusement, le Racing manque complètement son début de saison (défaites à Valenciennes, Ajaccio et Alès, nuls à domicile contre Louhans et Avignon). Dans le marasme ambiant, Youri maintient son niveau (4 buts lors des 6 premiers matches), mais les approches de l'AS Monaco d'Arsène Wenger se font pressantes. L'appel des sirènes est trop fort pour ce jeune homme ambitieux et sûr de sa valeur, et le Racing ne peut retenir contre son gré un joueur déjà trop grand pour lui. Après une dernière apparition complètement ratée à la Meinau lors d'un triste match nul face à Annecy (1-1), Youri Djorkaeff est transféré à l'AS Monaco en octobre 1990.

Ironie du destin : il croise le chemin de Frank Leboeuf, autre futur champion du monde, transféré quelques semaines plus tard de Laval au Racing. Les deux joueurs n'ont jamais évolué ensemble sous le maillot strasbourgeois.

La suite est connue : meilleur buteur du championnat, le but de la victoire à Naples, le transfert au PSG, la victoire en C2, l'Euro 96, le Calcio, et-un-et-deux-et-trois-zéro, le Fritz-Walter-Stadion, le triomphe de Rotterdam, les clubs anglais glauques, la campagne de Corée, la fuite au US, le crépuscule d'un dieu.

Snake un au revoir, mon frère


Youri Djorkaeff, attaquant d'exception, est entré dans la légende du football français. Tous ceux qui se souviennent de son année strasbourgeoise auront toujours le regret de ne pas l'avoir vu évoluer en D1 avec le Racing. La faute à une défaite cruelle à Nice, la faute aussi à un talent décidément bien trop grand pour un club du calibre du RCS.

Plutôt que des regrets, il faut garder précieusement le souvenir d'avoir eu la chance de voir évoluer un footballeur d'exception qui avait fait de la Meinau, une saison durant, son jardin. Malheureusement, il semblerait que ce ne soit pas demain la veille qu'un footballeur de ce niveau porte à nouveau le maillot strasbourgeois. Youri Djorkaeff, le dernier grand joueur du Racing ?

matteo

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