Quelques miettes de légende

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Souvenir/anecdote
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Par strohteam
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Le Racing affrontera Alfortville samedi au stade Yves-du-Manoir de Colombes. Un lieu délabré mais chargé d'histoire. Le club y a notamment remporté son premier trophée national, la coupe de France 1951.

On n'a pas tous les jours l'occasion d'évoluer dans un stade ayant accueilli une finale de coupe du monde ou des jeux olympiques. La dernière fois que le RCS a eu cet honneur c'était en novembre 2005 au Stadio olimpico des jeux de Rome. Il y avait bien sûr eu auparavant la victoire face à Caen en finale de la coupe de la ligue, au stade de France - qui accueille depuis 1998 les matches de l'équipe de France et les finales des grandes compétitions nationales. Un rôle de stade national autrefois dévolu à l'enceinte de Colombes, au cours de la période allant des années 1920 à la fin des années 1960. Le Racing y défiera Alfortville samedi, loin des fastes d'antan mais avec tout de même quelques effluves de légende flottant dans l'air.

Colombes illustre la splendeur passée et quelque peu surannée du plus grand club omnisport hexagonal : le Racing club de France, modèle avoué de notre Racing lorsque Strasbourg revint dans le giron national après la première guerre mondiale. Cette institution parisienne quelque peu élitiste fut l'un des lieux prioritaires d'introduction du sport en Europe continentale, et participa dans ce cadre à la relance de l'Olympisme. Il n'est donc guère surprenant de la voir étroitement mêlée à l'organisation des Jeux d'été de 1924 à Paris. Quelques mois avant le début des épreuves, le projet patine, et notamment le stade olympique qui tarde à sortir de terre. C'est finalement le RCF qui fait pencher la balance de son côté en construisant, moyennant subvention, une grand enceinte pouvant accueillir 45.000 personnes à Colombes, où son équipe de football évoluait déjà depuis une douzaine d'année. Le stade prend en 1928 le nom d'Yves du Manoir, international de rugby décédé dans un accident d'avion la même année. En 1938, il accueille la finale de la coupe du monde, remportée par l'Italie face à la Hongrie (4-2).

La solution Colombes a le mérite de la facilité et d'être économique pour les pouvoirs publics mais comporte également de gros inconvénients, le principal étant son éloignement de Paris intra-muros. Enclavée dans une boucle de la Seine, dans l'angle nord-ouest de la petite couronne, Colombes n'est pas facilement accessible depuis le coeur de Paris. Cette distance pèsera sur le devenir du stade et les footballeurs du Racing Paris, devenu professionnels, partiront dès 1932 pour le vélodrome du Parc des Princes, bien mieux situé dans l'ouest parisien. L'équipe de France continue cependant de disputer l'essentiel de ses rencontres à Colombes, qui est également le lieu incontournable de l'événement le plus populaire du football français : la finale de la coupe.

C'est dans ce contexte que notre Racing, celui d'Oskar Rohr, Oscar Heisserer et Fritz Keller, découvre les lieux en 1937, face à son grand rival de l'époque : le FC Sochaux. Une finale entre « burgraves du Rhin et paladins franc-comtois », selon la formule de la presse parisienne, qui suscite un énorme engouement. Le stade est comble (39640 spectateurs payants) et bat pour l'occasion son record de recette. Strasbourg ouvre le score par Ossi Rohr mais est rapidement rejoint. La décision se fait en fin de match sur un but de Williams pour le favori sochalien qui, une fois de plus, prive le Racing de sa première grande ligne de palmarès. En prélude, un autre club alsacien a eu l'occasion de fouler la pelouse : le Sporting Schiltigheim emporte la coupe nationale des juniors au dépend de l'Olympique de Marseille.

A nouveau finaliste de la coupe en 1947, le Racing revient à Colombes dès les quarts de finale de l'épreuve. Il est alors l'usage de faire jouer les rencontres à partir dès 1/8e en terrain neutre, souvent à mi-chemin entre les deux protagonistes. La télédiffusion en direct n'existe évidemment pas à l'époque, et il y a un public connaisseur prêt à se rendre au stade pour voir n'importe quel match de haut niveau, ce qui garantit aux deux clubs engagés une recette respectable. Le Racing aura ainsi souvent l'occasion d'évoluer à Nancy, Mulhouse, Lyon, Reims et donc en région parisienne jusqu'à la fin des années 1960 et l'instauration des matches aller-retour.

Le quart de finale face au Stade français, remporté 2-1, est surtout resté fameux pour l'anecdote qui vit Paco Matéo sauter dans l'Oise à L'Isle d'Adam, où l'équipe était au vert, pour obtenir de Joseph Heckel une valise en cuir similaire à celle réalisée pour son coéquipier Oscar Heisserer. En demi-finale, les Racingmen écartent facilement (6-0) l'équipe de D2 d'Angoulême, qui avait réussi l'exploit face à Reims au tour précédent. La finale offre une nouvelle fois une grande affiche puisque c'est le mastodonte lillois, meilleure équipe française du moment, qui se dresse devant les Strasbourgeois. On n'est donc guère surpris de voir que le record d'affluence (59.852 spectateurs) et celui de la recette (près de 5 millions de francs de l'époque) sont allégrement battus. Hélas, Heisserer et ses partenaires encaissent un but dès la 29ème seconde de jeu et ne parviennent pas à rattraper leur retard (score final 2-0). En dépit de la défaite, le symbole est fort pour un Racing qui brille sur la scène nationale deux ans seulement après la fin du dur épisode de la guerre mondiale.

Le souvenir de la guerre figure toujours en toile de fond en 1951 quand le Racing évolue à nouveau sous les yeux du président de la république Vincent Auriol à Colombes, mais avec plus d'amertume cette fois. L'actualité est alors dominée par la question des malgré-nous et ses suites judiciaires, particulièrement par la polémique à propos du renvoi devant le tribunal militaire de Bordeaux de plusieurs Alsaciens ayant participé au massacre d'Oradour sur Glane. Seul club professionnel de la région à ce moment, le Racing est inévitablement investi d'un rôle de porte-drapeau alsacien, qu'il revendique même à travers le célèbre blason à double cigogne. Sur le terrain l'équipe, emmenée par René Bihel, s'impose 3-0 contre Valenciennes, qui évolue alors en deuxième division. Près de 5.000 supporters alsaciens ont fait le déplacement, auxquels il faut ajouter un invité de marque : l'ancien président de l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe Paul-Henri Spaak, qui avait déjà soutenu l'équipe à Colombes en quarts, contre Nice (5-3). Les joueurs reviennent à Strasbourg dans une atmosphère de liesse populaire et se rendent immédiatement au monument aux morts de la place de la République, où ils déposent une gerbe. Tout le monde a compris le message.

Le Racing revient une dernière fois à Colombes en 1955, toujours en coupe de France. La superbe équipe constituée autour d'Ernst Stojaspal court deux lièvres puisqu'au printemps elle est en position d'emporter à la fois la coupe et le championnat. Parvenue en demi-finale au terme d'un match épique face à Nancy (4-3 après prolongations), elle retrouve à Colombes une équipe de Lille qui a perdu de sa superbe entretemps. Favoris, les Strasbourgeois ne sont pas à la hauteur de l'événement. En deuxième mi-temps, ils encaissent trois buts en douze minutes et s'inclinent finalement 0-4. Une claque qui s'accompagne d'un coup de mou en championnat, le Racing achevant ainsi sans trophée ce qui constitue sans nul doute l'une de ses plus fantastiques saisons.

L'échec de l'équipe de 1955 marque le début d'une traversée du désert qui ne s'achèvera vraiment qu'en 1964 avec l'arrivée de Paul Frantz. Le RCS n'est pas toujours médiocre durant cette période mais il n'arrive jamais à dépasser le stade des quarts de finale de la coupe et passe son temps à faire le yo-yo entre D1 et D2. Dans le même temps, le Racing Paris disparaît brusquement du tableau et le centre de gravité du football national se déplace progressivement vers le Parc des princes, où le RCS dispute la finale de la coupe de France 1966. L'enceinte de la porte d'Auteuil est reconstruite au début des années 1970 et devient officiellement le stade national, plongeant Colombes dans l'oubli et le délabrement.

C'est dans ce cadre décati que les fidèles strasbourgeois auront l'occasion de se déplacer samedi. Les anciens grands virages debout ont été démolis à la fin des années 1980 afin de se mettre en conformité avec les réglementations post-Heysel et seule subsiste aujourd'hui l'ancienne tribune d'honneur. En 2002, le RCF a cédé les lieux au conseil général des Hauts de Seine et, en 2009, le stade a bénéficié de quelques travaux d'aménagement pour pouvoir accueillir les matches du Racing métro de rugby. Il demeure néanmoins vieillot, ce qui participe de son charme. En entrant sur le terrain, Milovan Sikimic et ses partenaires suivront d'une certaine façon les traces de René Hauss et de leurs glorieux prédécesseurs, soixante ans après un premier triomphe national que la direction du club n'a pas jugé bon de commémorer. Les supporters y pensent, eux.

Sources



Le stade Yves du Manoir, sur le très complet site Allez Racing, consacré au Racing club de France football.
Armand Zuchner, Le Livre d'or du Racing club de Strasbourg, 1977.
Pierre Perny, Racing 100 ans, 2006.

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