Les jeunes ne veulent plus être des laissés-pour-compte

27/12/2006 00:31
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F.Fressoz, dont les interventions recueillent suffrages, hochements de tête de notre stublog propose un texte sur notre génération. Merci à elle.
La pétition circule depuis trois mois. C'est un cri de colère doublé d'un appel à la responsabilité : « nous ne paierons pas vos dettes », clament les adhérents d'Impulsion Concorde, une association de jeunes libéraux outrés par les 2.000 milliards d'euros de dette publique accumulée dans l'insouciance par leurs aînés, et dont la charge, précisent-ils, « représente 45 milliards d'euros chaque année, soit 1.800 euros par seconde ». Derrière le poids de la dette couve le conflit de générations. La guerre n'est pas encore officiellement déclarée, mais les escarmouches se multiplient : mouvement des jeunes chercheurs, révolte des jeunes des banlieues, mobilisation des jeunes contre le contrat première embauche (CPE). En moins de trois ans, les 15-35 ans ont défilé dans la rue ou brûlé des voitures, manifestant le mal-être d'une génération qui peine à trouver sa place.

Quoi de commun entre un jeune des cités confronté à un taux de chômage de l'ordre de 40 % et un jeune diplômé, sans doute plus assuré de trouver un emploi mais à l'issue d'un parcours heurté, ponctué de stages et de contrats à durée déterminée et sans garanties sur le niveau du salaire ? Le même sentiment d'appartenir à une génération déclassée à laquelle on offre peu mais on demande beaucoup : payer l'ardoise de la dette, assurer le financement des retraites et les dépenses de santé d'une population vieillissante. La France a un problème avec sa jeunesse. La crise du CPE l'a montré avec force en 2006, révélant un formidable malentendu entre les jeunes et le gouvernement. D'un côté, un Premier ministre, Dominique de Villepin, qui pensait sincèrement conquérir ses galons de présidentiable en s'attaquant de front au problème du chômagedes moins de 25 ans dont le niveau - près de 22 % - constitue un vrai scandale. De l'autre des jeunes qui n'ont vu dans la démarche gouvernementale qu'une agression de plus : à peine sorti des cartons de Matignon, le nouveau contrat qui combinait une forte flexibilité de départ avec des protections croissant avec le temps a été rebaptisé par les mouvements étudiants « Contrat Précarité Exclusion ». Comme si cet outil n'avait été conçu que pour officialiser une précarité déjà installée. Et c'est sur cette révolte contre la précarité que le mouvement étudiant a pris corps, entraînant derrière lui les syndicats de salariés et l'opinion publique, qui s'est retournée contre le gouvernement, le forçant finalement à renoncer.

La guerre n'a pas eu lieu mais l'alerte a été chaude. Car le mal est profond. En quelques lignes parues dans « Données sociales » (1), l'Insee résume le processus d'exclusion qui a abouti au malaise actuel : « le chômage persistant depuis le milieu des années 1970 s'est traduit par des difficultés d'accès à l'emploi. Les jeunes sont les premiers concernés et leur insertion est devenue plus lente et chaotique. Dans les premières années suivant la fin de leurs études, ils sont plus souvent au chômage que les actifs ayant plus d'ancienneté sur le marché du travail (...). Lorsque les jeunes ont un emploi, celui-ci est plus souvent temporaire ou déclassé, et à diplôme égal les salaires sont inférieurs à ceux des actifs plus anciens. Ils terminent pourtant leurs études de plus en plus diplômés, du moins jusqu'au milieu des années 1990... » En quelques lignes, l'essentiel est dit et la date clef identifiée : c'est au milieu des années 1970 qu'un retournement de tendance s'est produit dans la courbe des revenus. Avant cette date, les pauvres étaient les personnes âgées qui n'avaient pas eu le temps de cotiser suffisamment longtemps pour profiter à plein du système des retraites d'après guerre. Pour les moins de trente ans en revanche, tout allait bien : ils surfaient sur la vague des Trente Glorieuses. Aujourd'hui, les pauvres sont les jeunes, qui accèdent difficilement à l'emploi stable et au logement, alors que les seniors s'installent dans une retraite confortable. La faute à qui ? A l'égoïsme d'une génération, celle des soixante-huitards, est-on tenté de répondre en lisant les travaux de sociologues qui, comme Louis Chauvel, ont parfaitement analysé le processus en cours : « Un choix sociétal, délibéré ou non, a été fait de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance au détriment des intérêts de la suivante », écrit-il (2). Alors qu'en 1977 un quinquagénaire gagnait 15 % de plus q'un trentenaire, l'écart de salaires entre ces deux tranches d'âge est aujourd'hui de 40 %. Même avec deux ou trois années d'étude de plus, les enfants des soixante-huitards peuvent s'attendre en moyenne à un sort moins favorable que celui de leurs propres parents. D'où le sentiment de déclassement et d'injustice qui s'est emparé des jeunes et qui a fini par rejaillir sur le moral de la société tout entière. Car, si des amortisseurs ont été mis en place pour maintenir une paix factice, ils sont en réalité pleins d'effets pervers : la solidarité familiale, qui consiste, par exemple, à loger le jeune ou à compléter ses revenus le temps qu'il trouve un emploi stable, contribue à dévaluer la valeur travail, à maintenir la jeunesse sous une tutelle frustrante et à faire naître de nouvelles inégalités : pour s'élever dans la société ou pour simplement maintenir son rang social, faire de bonnes études ne suffit plus. Il faut aussi pouvoir compter sur le capital économique accumulé par la famille.

La crise du CPE a au moins eu un mérite : celui de faire éclater le malaise. A l'approche de la présidentielle, les jeunes sont devenus un enjeu électoral important. Non qu'ils pèsent beaucoup - les 18-25 ans représentent de 12 % à 13 % des électeurs et ont beaucoup plus tendance à s'abstenir que les seniors - mais les candidats en sont bien conscients : un pays qui se coupe de sa jeunesse est un pays sans avenir. Si Ségolène Royal est beaucoup plus indulgente à l'égard de Tony Blair que la moyenne de ses amis socialistes, c'est parce qu'il « donne confiance aux jeunes, il sait leur faire confiance ». Si Nicolas Sarkozy tente de renouer le fil avec les jeunes des banlieues, c'est qu'il a besoin de leur énergie. Mais les propositions des deux principaux candidats sont-elles à la hauteur ? Oui pour la priorité qu'ils accordent aux dépenses d'avenir comme la recherche ; oui pour l'attention qu'ils portent à l'université, dont les manquements en termes d'orientation et d'insertion frisent le scandale et méritent une vraie réforme. Non, en revanche, lorsqu'ils abordent les questions beaucoup plus difficiles de la dette, du financement des retraites ou des dépenses de santé : là, le flou domine car l'on touche au problème ultra-délicat des solidarités intergénérationnelles : faut-il demander davantage aux seniors pour rendre l'espoir aux juniors ? La question a beau être cruciale, elle n'est pour le moment guère traitée.

FRANÇOISE FRESSOZ est éditorialiste aux « Echos ». ffressoz@lesechos.fr http:/blogs.lesechos.fr/fress

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