Chroniques d'un confiné alsacien, acte#2

23/03/2020 22:25
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Episode 2: Mal aux dents
Chroniques d’un confiné alsacien, acte #2.

La nature m’a doté d’une bonne constitution, et je l’en remercie. Passé la quarantaine, à part quelques pépins mineurs, je n’ai jamais trop fréquenté les cabinets médicaux. Je remarque quand même depuis quelques temps que ça couine d’un peu partout au réveil, que j’ai l’arrière-train qui tire les lendemains de balade à vélo, et que le quadruple merguez/harissa du stade la Meinau engendre quelques incommodités que ma fierté refuse de détailler ici.
J’ai une hygiène bucco-dentaire correcte (cf. ma chérie, qui ne m’a encore jamais refusé un bisou le matin), et ça fait un petit moment que je n’ai pas vu de dentiste. Tellement longtemps, en fait, que le cabinet dentaire du coin ne me connaît pas. En 6 avant J.C. (rien à voir avec Jésus : « J.C. » c’est les Journées de Confinement, notre nouveau système universel de datation), j’ai ressenti un petit quelque chose. La douleur dentaire, c’est comme l’avis des impôts : Tu sais qu’il va arriver, mais tant qu’il n’est pas là, tu l’ignores. Quand il arrive, tu le mets de côté en espérant qu’il parte tout seul. Et quand la date d’échéance est arrivée, tu ne peux que te rendre à l’évidence, il va falloir traiter. En J-3 avant J.C, j’ai donc appelé le cabinet dentaire, qui avait l’air ravi, en cette période de sérénité nationale, d’accueillir un nouveau patient en urgence. J-2 avant J.C., mon chirurgien-dentiste me détecte une solide infection, et, comme il m’a casé sur sa pause de midi, fait au plus vite, sans anesthésie. Faisons un peu de conversion mathématique, en ces temps d’éducation numérique : Quand un dentiste t’annonce que « ça va être un peu sensible, Monsieur », sur l’échelle de l’homme douillet, ça signifie que tu vas crier ta race. Et pleurer d’un seul œil, du côté opposé de là où tu as mal, je n’ai jamais compris ca non plus. Si j’étais à sa place, je m’abstiendrai du « Ça va mieux ? » de fin d’intervention, alors que toi, tu ressens les sensations du champ d’asperge qui vient d’être labouré au motoculteur. Mais soit, j’ai de la chance, dans mon malheur, hein : Je suis passé avant le jour 0, et je vais pouvoir profiter, serein, d’un confinement douillet.
J+6 après J.C. Je le soupçonne de s’être vengé de son repas manqué en traitant la mauvaise dent. Ma vie est rythmée par l’alternance : Paracétamol / Ibuprofène / Clous de girofle. Ces derniers ont trouvé leur place dans ma cuisine depuis l’été, quand les vers de farine ont élu domicile dans la boîte de corn-flakes. Ils sont désormais mes bonbons quotidiens. J’ai une pensée pour mon grand-père, mon pâ-pa-pâ comme on dit chez nous, en Alsace. Il avait une sainte horreur du riz, parce qu’il en avait trop mangé à l’orphelinat, puis à la guerre. Quand tout ça sera derrière nous, par pur respect de la tradition, je prends l’engagement solennel devant vous de ne plus toucher un clou de girofle. Il est dans mon esprit assimilé au mal de dents, aux vers de farine, et au confinement, ça sera suffisant pour l’exclure définitivement de ma vie. Extraordinaire aliment malgré tout, que ce clou de girofle, puisque vous avez l’impression de croquer dans votre dentiste. Si vous ne me croyez pas, essayez !
Ah, je précise qu’il y a une nouveauté depuis J+3 après J.C. Je me suis rendu à la pharmacie, pour faire le plein de mes précieuses pilules. J’ai longtemps réfléchi, et mesuré l’urgence de mon cas, avant de me décider. J’espérais que la pharmacienne ne m’accueillerait pas trop mal et qu’elle soit sympa. En ces temps difficiles, un sourire, c’est assez rare et ça fait du bien. Coup de bol, je passe après le p’tit monsieur du coin, qui a déjà visité la pharmacie 4 fois dans la matinée. Après le fil dentaire, la crème pour les durillons et le gel douche pour peau atopique, il a demandé conseil pour savoir si le lait infantile dans le Ricoré du matin ne pourrait pas lui faire du bien, en ces temps d’épidémie. Le sourire que j’espérais attendra, et franchement, je n’avais plus trop envie de rire non plus.
Quand on est bien éduqué, on a toujours ce dilemme en nous : Faire comprendre qu’on a mal, tout en étant digne et sans en faire trop. J’avais envie de crier à la pharmacienne : « Oh bord.. de m… !, j’ai trop mal ! » mais j’ai opté pour un timide « C’est quand même assez douloureux ». Pandémie oblige, j’ai une nouvelle directive, qui m’enchante : J’ai le droit de prendre des médicaments pour soigner mon bobo, mais pas tout le temps. Je dois, une fois par jour, laisser venir la douleur pour savoir que je n’ai pas un truc plus grave. Concrètement, j’ai le choix entre la crainte d’avoir le coronavirus sans le savoir, ou avoir mal aux dents et risquer la septicémie. Drôle d’époque.
Ah, je dois aussi prendre ma température. Bien évidemment, je n’ai pas de thermomètre et j’ai oublié d’en acheter un à la pharmacie. Comme ma chérie n’est pas là (toute confinée qu’elle est), le seul être vivant à sang-chaud de mon appartement, c’est Quenotte, le lapin de ma fille (qui est-elle-même confinée chez sa maman). Je viens donc de lui trouver une nouvelle utilité, en plus de celle de saloper mon parquet par des projections de litière : Je calibre ma température grâce à lui. J’ai bien pensé à lui raser les poils du front pour plus de précision dans la mesure, mais je pense que ma fille m’en aurait voulu. Tout va bien, je n’ai pas de fièvre là. Mais j’ai mal aux dents, du coup, forcément.

Bon, je retourne à mes clous, et ca n’est pas pour du bricolage, hein. Portez-vous bien, et à demain.

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