Les caractères

02/08/2009 03:53
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Je suis retombé récemment dans un de ces livres qu'on nous incitait lire au collège.
La Bruyère était un moraliste de grande race, en plus d'être un styliste remarquable: on peut admirer dans ses lignes tout le travail qui est fait pour les rendre musicales, alors que le français est une langue naturellement atonique.

Mais La Bruyère était d'abord surtout un observateur implacable des moeurs de son milieu. Un milieu où la discussion, l'esprit tenaient une place majeur - comme sur notre petit Stub, dans un mode mineur. Nos petits soucis de cohabitation (topic Michael Jackson, etc...), nos incompatibilités, nos soucis de [login=modération] ont donc déjà été tous explorés de fond en comble, avec une finesse inouïe. Il faut dire que l'époque ne rechignait pas à ce genre de réflexion morale, ne dédaignait pas d'emblée la figure du moraliste.

(mode radotage Zottel on)

Car ce sont bien sûr des questions morales ! Quant à nous, notre dogme "c'est mon droit / je fais ce que je veux / d'où tu me juges" nous interdit de nous y avancer, car il est l'expression d'un relativisme obligatoire et le refus de valeurs supérieures communes. Conformément à ce dogme, on ne se reconnaît comme règles que la Loi (les "règles du forum"), basée sur la démocratie (on tente de rallier les suffrages quand on en est en difficulté, etc). L'Individu, avec tout ses composantes, même ses opinions les plus grotesques sont entourées du Respect le plus sacré ("c'est mon opinion / chacun son avis"). Bref: c'est le règne des individus les plus nombreux, ce qui est bien différent du règne du Bien (qui lui peut être assez pénible à atteindre pour tous les individus).

L'idée même de morale est assimilée bêtement aux tabous sexuels chrétiens (voir Guillaume Dustan, mais il y a des millions d'exemples)... Pourtant, sous ses airs funs et colorés, la pensée-réflexe amorale est issue de la révolution moderne qui commence juste après le siècle de La Bruyère. Ce qui ne nous rajeunit pas.

Dans ces conditions, nous arrivons plus ou moins à circonvenir l'imbécile (le prototype enculcygogne par exemple), à l'appui des fameuses et rares lois imposées par la majorité des individus (i.e. les Règles-du-forum) ; nous y arrivons non sans mal, car ces lois ne font pas référence à une valeur supérieure que serait l'intelligence, l'esprit. Simplement, l'imbécile finit par fauter sur des détails (orthographe, SMS, insultes mal déguisées car le second degré n'est pas maîtrisé etc).

En revanche, il est impossible de piéger l'individu malfaisant qui se conforme au règlement (orthographe correcte, insultes voilées, ...). Ce que nous sommes tous à l'occasion - à commencer par moi.

(mode radotage Zottel off)

Bref, puisqu'en matière de mondanités nous sommes revenus à l'âge de pierre (*) à force d'individualisme et de transgression, puisque nous redoutons régulièrement le naufrage du forum dans la sottise et la violence numérique débridée... il est assez fascinant de lire l'ancêtre La Bruyère. Qui était, lui, le produit le plus abouti de cette vie de salon. Une sorte de Stubiste idéal, respectant évidemment les règles explicites (donc nos Règles du forum) mais également toutes celles, implicites, qui font d'un forumeur quelqu'un de plaisant, agréable, profond, exquis... quelqu'un qui ne se comporte pas uniquement de façon strictement licite, mais qui est également moral - notamment, dans les formes.

C'est un peu décourageant à lire, aussi.

(* même si nous nous en sortons plus ou moins bien sur le Stub, étant tout de même tous, par nature, disposés à la vie collective)


Honnêtement, il est difficile de ne pas se reconnaître, au moins en partie, dans chacun des Caractères - enfin c'est mon cas - et donc de ne pas y retrouver toute la Comédie du Stub. Je choisis donc arbitrairement :

De la société et de la conversation



16 (I)
L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

19 (IV)
Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire.
Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.

20 (I)
Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments.
Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.

21 (I)
Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.
Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.

22 (V)
Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre ; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.

27 (V)
Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive.
Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides : ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence ; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes ? De même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi.

28 (V)
Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison.

29 (V)
Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort.

31 (IV)
Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.

32 (IV)
La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.

38 (IV)
Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès.

41 (I)
Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode ; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges : on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.

56 (IV)
Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots : ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.

57 (I)
La moquerie est souvent indigence d'esprit.

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