June 2010


Harder, better, stronger

13/06/2010 23:28
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Il doit y avoir une sorte fond critique, qui deviendra peut être un jour politique ou post-politique, qui se constitue lentement en réaction aux développements infinis du modernisme. Il y a là, réunis autour de la philosophie (dans les auteurs francophones ; J.-C. Michéa, le Montpellierain), l'écologie et les sciences de l'évolution, la psychologie, sociologie, critique littéraire...

Un stubiste (fuchsi je crois), tombé récemment sur Ravage (René Barjavel), livre écrit en 1943, m'a rappelé que cette affaire-là n'est pas jeune.

http://sf.emse.fr/AUTHORS/RBARJAVEL/RB-R2-B.GIF

Toujours impliqués dans la vie intellectuelle de Montpellier, où l'on trouve un petit public d'universitaires, J.-C. Michéa et Sauramps avaient invité la semaine passé un auteur méconnu en France, Christian Marouby. Méconnu, mais étonnamment en harmonie avec ce qui peut s'écrire dans les différents champs disciplinaires sus-mentionnés pour ce qui concerne les problèmes modernes.

Le gonze Marouby vient des Etats-Unis et de l'anthropologie ; une discipline qui ne s'interdit, il me semble, pas beaucoup de questions liées à l'Homme. Justement, il s'agissait ce soir là d'Histoire, et de relecture d'Adam Smith, philosophe, économiste, un des père fondateurs du libéralisme et donc de l'occident moderne et... anthropologue.

En particulier, Marouby essayait de retracer la construction du mythe moderne du progrès ; il est assez trivial que, excepté en science on l'on préfère la formulation neutre d'"évolution" (changement), nous préférons généralement interpréter d'une chaîne d'évènements passés, avec un sens et une direction : le Progrès (yeah).
C'est à dire qu'en dehors de domaines préservés par l'obligation de neutralité scientifique, et le contact assez froid avec la réalité (car en effet, le progrès ne peut pas se mesurer ou se quantifier dans les systèmes naturels), nous accordons, dès qu'il s'agit plutôt de spéculation et d'imaginaire, une valeur incroyablement positive à tout ce qui passe pour un progrès.

Bien sûr, c'est un cliché, un présupposé. Mais quiconque ose, dans un moment d'égarement, hasarder que nous pouvons aussi régresser sur certains sujets se voit rétorquer la blagounette inoubliable des Guignols : "C'était mieux âvaaant".

http://twils06.free.fr/images/Cabrel.%20Frame691.jpg

... Sans que rien ne permette d'affirmer, a priori, qu'au contraire "ce sera mieux aprèèèès".

Bref. Pour Marouby, le mythologie du progrès, essentiellement occidentale, a des bases anthropologiques : il a fallu le choc de la découverte du Nouveau Monde pour permettre l'élaboration d'une sorte de patron d'évolution à plusieurs étapes temporelles.
La plupart du temps, et notamment chez Adam Smith, le patron est celui-là :

1) Le stade des chasseurs (éventuellement aussi cueilleurs),
2) Le stade des pasteurs, de l'élevage,
3) Le stade des cultures végétales,
4) Le commerce, l'industrie.

Quand on suit le scénario, la satisfaction de l'intérêt des individu va croissante - le rêve, pour un Adam Smith...
Ce patron et ses déclinaisons, nous les trouvons dans toutes les idéologies modernes, en plus bien sûr de les trouver dans "l'esprit Canal" des Guignols - ce qui n'est pas une référence très érudite.
Il y a le marxisme, bien sûr. Mais les féministes admettent couramment que l'oppression masculine a duré des millénaires (stade 1), avant l'accès des femmes aux travaux manuels salariés, généralement situé pendant la Première Guerre Mondiale (stade 2) puis l'accès aux métiers du tertiaire, et des postes de cadres, présenté souvent comme le grand moment de l'épopée des femmes (stade 3) ; à terme, la science-fiction imaginerait l'affranchissement total des contraintes du sexe, à commencer par la maternité (cf. Corinne Maier, Elisabeth Badinter,...) (stade 4 ?).

Vive le progrès. Bien qu'il soit difficile de découper le livre de Marouby "L'économie de la nature", en partie à cause de sa lenteur et sa prudence dans les développements (putain d'anglo-saxons, toujours des handicapés du lyrisme), ce passage-là, introduit par une citation de Smith, n'est pas mal :

===

"Les troupeaux sont donc la première ressource vers laquelle les hommes se tourneraient quand ils éprouveraient de la difficulté à subsister par la chasse (...) Mais quand une société deviendrait trop nombreuse, ils éprouveraient de la difficulté à subvenir à leurs besoins grâce à leur troupeaux (...)" (Adam Smith)

[Marouby poursuit]
Et ainsi de suite (...)

Spectaculaire précipitation de l'histoire, propulsée depuis l'origine vers de nouveaux modes de subsistance et d'échange, mais dans laquelle, c'est le point pour nous le plus important, chacun des stades, aussi distinct, aussi productif soit-il par rapport aux précédents hérite de la logique du manque (...).

D'autant plus "naturellement", faut-il ajouter, qu'un certain glissement doit encore être observé dans la description smithienne du passage entre le premier et le deuxième stade. Ou plutôt une confusion qui va se révéler cruciale (...).

Lors de la transition entre l'état de nature et le stade des chasseurs, en effet, il était question d'improvment, d'amélioration des conditions naturelles, un terme qui fait écho à l'expression si souvent employée par Smith d' "améliorer (better) notre condition". Quand Smith introduit, pour motiver le passage au deuxième stade, puis au troisième, le "nombre" de la population qui "se multiplie", il s'agit bien évidemment d'un accroissement numérique, quantitatif. Mais déjà, quand il insistait sur l'insuffisance des ressources inhérente au stade des chasseurs, il était question de quantité, et pas seulement de la qualité de leur vie. Ainsi observe-t-on depuis le début un glissement implicite du qualitatif au quantitatif, de l'amélioration à l'accroissement. Confusion , ou amalgame entre qualité et quantité qui se retrouve partout dans l'oeuvre d'Adam Smith, et qui, bien sûr - c'est pour cela qu'il faut le souligner - facilite encore le passage, la continuité, entre l'anthropologie et l'économie (...).

Ce glissement du qualitatif au quantitatif (est) lourd de conséquences. La plus importante, non seulement pour la pensée économique mais pour l'histoire des idées et des mentalités, en est que dès lors, le progrès sera toujours conçu sur le mode de la croissance.
Assimilation (...) entre le mieux et le plus, qui (...) aurait semblé impensable, du moins profondément erronée sur le plan de la logique - voire moralement scandaleuse - pour toute la pensée de l'âge classique (...).

(Christian Marouby, L'Economie de la Nature)
===

Pour mesurer la légèreté de nos certitudes progressistes, il faut en effet se rappeler qu'elles sont loin d'être partagées ou d'avoir été toujours à la mode. Pour les Grecs, la vision du monde n'était pas tant structurée dans le temps que dans l'espace, de cette manière :
1) Les Grecs au milieu
2) Les plus-ou-moins-Grecs ; Thraces, Macédoniens, Epirotes,...
2) Les Barbares tout autour

Seul concession me semble-t-il, les Egyptiens, une civilisation étrangère mais néanmoins très estimée des Grecs, probablement parce qu'elle leurs était antérieure. Platon se réfère à des sources égyptiennes quand il évoque l'Atlantide, par exemple. En revanche, la perception par les Grecs de l'histoire du monde ne porte pas de trace d'une obsession du progrès ; pour commencer, ils s'accommodaient très bien, comme dans toutes les civilisations antiques, du fait que les mythes des origines soient spécifiques à chaque peuple. Pas d'histoire universelle, donc, pas de généralisation d'un modèle progressiste. Par ailleurs, les Grecs étaient volontiers portés vers des conceptions basées sur le déclin ; on le perçoit dès l'Illiade d'Homère, avant que ne soit théorisé par Hésiode la décadence de l' "âge d'or", en âges d'argent, de bronze, des héros (celui de la guerre de Troie), puis du fer (l'âge contemporain d'Hésiode).

Il faut se rappeler aussi que les certitudes progressistes n'auront qu'un temps ; le monde étant limité, le "progrès" le sera aussi. Mais bon, wait & see.
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