Les entrepreneurs à la rencontre des professeurs

10/02/2007 15:08
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Un petit article de notre doux et talentueux Antoine Latham (à qui j'ai déjà serré la main) retrace une expérience intéressante. Deux visions du monde dans le blanc des yeux.
Quand patrons et enseignants devisent
[ 09/02/07 ]

Des patrons alsaciens ont invité des enseignants à déjeuner. Thème de la discussion : l'économie de marché. Une opération qui mêle pédagogie et convivialité.

Les adhérents du Medef Bas-Rhin ont organisé, à l'automne, une opération « cartes sur table » à l'intention du monde de l'éducation. Intitulée « Les boss invitent les profs », cette initiative a permis à 95 patrons d'inviter à déjeuner 220 professeurs et cadres de l'enseignement secondaire. Objectif : un tête-à-tête pour faire passer un discours réaliste sur l'entreprise.

Xavier Berret a trente-quatre ans et l'allure sportive. Ce professeur de maths et de comptabilité au lycée professionnel Oberlin de Strasbourg prépare ses élèves au BEP. Il a choisi comme lieu de rendez-vous « Chez Christian », un salon de thé douillet à deux pas de la cathédrale. Et c'est Frédéric Despas, directeur d'un magasin Leroy Merlin, qui invite. Pressé, Frédéric Despas a conservé la chemise et la cravate verte à rayures de rigueur dans son réseau et il raconte :« On a besoin de tout le monde, de gens qui répondent aux besoins de nos clients. Dans mon métier, on aime les gens... Une entreprise doit prendre le moins de risques possible pour faire le maximum de chiffre d'affaires. Mais vous savez, les patrons, ce n'est pas l'argent qui les motive... Et il y a des choses qui ne s'apprennent que dans l'entreprise. Aucun jeune ne sait, par exemple, que chaque établissement a son règlement intérieur ». Xavier acquiesce. L'enseignant est venu sans brochure ni PowerPoint, mais il sait quelles idées il veut faire passer: « Ce qui me motive, c'est que les jeunes trouvent un emploi. C'est vrai que l'Education nationale n'est pas toujours très réactive ».

Pour sa part, Evelyne Mertz, principale du collège Kléber, a rejoint Christian Buchel, le directeur général d'Electricité de Strasbourg, à la brasserie du Sofitel, en compagnie d'André Kermarrec, proviseur à Emile Mathis. La principale touche à peine au saint-nicolas-de-bourgueil : « Il y a une crainte sous-jacente chez certains profs que l'école ne devienne vassale de l'entreprise. Dans ce cas, le partenariat tellement encouragé deviendrait un déterminisme», lance-t-elle. Christian Buchel reformule aussitôt ce qu'elle vient de dire, fait preuve de curiosité, pousse son interlocutrice à poursuivre : « La formation des enseignants de collège n'intègre pas cette dimension de l'entreprise. Mais, avec l'orientation, on ne peut pas s'en passer. » André Kermarrec fait valoir, pour sa part, sa formation d'économiste et affirme que rares sont les enseignants qui « ont une expérience personnelle de l'entreprise ». Les professeurs se percevraient comme les garants de l'égalité des chances alors que l'économie d'entreprise symbolise un monde d'affrontement, où « le meilleur gagne et écrase l'autre ».

Une des objectifs de ces rencontres est que les entreprises alsaciennes connaissent mieux les attentes des enseignants. L'opération devrait se décliner vers de nouveaux publics : les politiques et les médias. Présentée le 25 janvier lors de l'assemblée générale du Medef au Palais omnisport de Bercy, l'initiative « Les boss invitent les profs » devrait faire école : « C'est une opération concrète qui a obtenu l'adhésion des deux côtés », constate Eric Senet, patron du groupe de restauration Flam's.

Un premier bilan de ces déjeuners montre que certains dirigeants ont rencontré des enseignants conformes à la représentation caricaturale qu'ils s'en faisaient. D'autres ont regretté de ne pouvoir se confronter à des professeurs de l'enseignement général. Mais, pour Yves Brouchet, patron d'Hypromat France, l'expérience est positive : « J'ai été émerveillé devant l'appétence, le goût pour l'entreprise des profs que j'ai rencontrés » commente ce chef d'entreprise. « Ce n'est pas une démarche à sens unique. L'entreprise est trop éloignée du monde enseignant. Nous ne pouvons pas accepter que plusieurs dizaines de milliers de jeunes soient en échec scolaire alors que nous avons d'importants besoins en recrutement », renchérit le président du Medef Bas-Rhin, Jean Schwebel, qui entend continuer à « faire aimer l'entreprise », pour reprendre le nom du groupe de travail patronal qui a planché sur l'opération. Et tout faire aussi pour lutter concrètement contre le fameux « divorce à la française ».
ANTOINE LATHAM (À STRASBOURG)

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