Fiche de lecture

08/06/2008 23:32
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Ca force un peu ma modestie, mais en lisant le dernier Michéa, L'empire du moindre mal, je suis naïf et emerveillé comme devant mon devant mon premier Oui-oui. Pour avoir laborieusement ferraillé sur le contenu politique du rap avec un stubiste patient, ce passage m'a retenu un moment (le thé est froid). Jean-Claude c'est à toi :

«Pour donner une idée de l'univers mental dans lequel pataugent les économistes officiels, on peut se référer à l'exemple élémentaire imaginé par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice dans Les Nouveaux Indicateurs de richesse (La Découverte, 2005, p. 21) :
Citation:
Si un pays rétribuait 10% des gens - notent ces deux auteurs - pour détruire des biens, faire des trous dans les routes, endommager les véhicules, etc., et 10% pour réparer, boucher les trous etc., il aurait le même PIB qu'un pays où ces 20% d'emplois (dont les effets sur le bien-être s'annulent) seraient consacrés à améliorer l'espérance de vie en bonne santé, les niveaux d'éducation, et la participation aux activités culturelles et de loisir.

Un tel exemple permet, au passage, de comprendre l'intérêt économique majeur qu'il y a, d'un point de vue libéral (et comme Mandeville (*) est le premier à l'avoir souligné, dés le début du XVIIIème siècle), à maintenir un taux de délinquance élevé. Non seulement, en effet, la pratique délinquante est, généralement, très productive (incendier quelques milliers de voiture par exemple, ne demande qu'un apport matériel et humain très réduit, et sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l'industrie automobile). Mais, de plus, elle n'exige pas d'investissement éducatif particulier (sauf, peut-être dans le cas de la criminalité informatique), de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s'il commence très jeune (il n'est pas ici, bien sûr, de limite légale au travail des enfants).
Naturellement, dans la mesure où cette pratique est assez peu appréciée des classes populaires, sous le prétexte égoïste qu'elle en sont les premières victimes, il est indispensable d'en améliorer l'image, en mettant en place toute une industrie de l'excuse, voire de la légitimation politique. C'est le travail habituellement confié aux rappeurs, aux cinéastes "citoyens" et aux idiots utiles de la sociologie d'Etat {il cite là un prof de philo auteur d'une très sérieuse Apologie du casseur

(J-C Michéa, L'empire du moindre mal, 2007, p.121)


De là vient sans doute, l'indifférence du pouvoir vis-à-vis la délinquance, malgré ses fructueuses postures répressives : dans une dictature bien tenue ou dans les démocraties d'avant la mondialisation, elle est bien plus marginale. De là aussi la promotion de ces chanteurs "rebelles" - de préférence les plus demeurés -, quelles que soient par ailleurs les réussites artistiques de ce courant.


(*) Un batave du XVIIIème donc, certainement un ancêtre de Marc Van Bommel, surtout connu pour son "paradoxe de la ruche" : si les abeilles étaient parfaitement vertueuses et honnêtes (denuées d'égoïsme), la ruche, pourtant bâtie en apparence sur l'altruisme et la coopération, cesserait d'être productive. Les braves abeilles sont bel et bien menées par leur vice privé...Ca ouvre la voie au concept de "sélection de parentèle", mais bien plus tard.

Commentaires (6)

Flux RSS 6 messages · 318 lectures · Premier message par ulirch-le-pen · Dernier message par zottel

  • D'où les assassinats par la police et les provocations verbales du chef de l'Etat. :D

    Sinon je suis assez d'accord avec ce passage. Bien qu'il soit assez évident qu'il y a d'autres enjeux et raisons liés à cette indifférence.
  • Allons allons, ce sont quelques actes isolés d'une meute aux abois et inégalement compétente.
    Donnes réellement carte blanche à de paisibles flics, tu comptes des morts et des centaines de blessés en quelques heures (le métro de Charonne, les manifs, Gênes en 2001).
    Quand aux provocations verbales, ça fait précisément de ces multiples postures de candidat sans aucune traduction réelle.
  • N'empêche, il donne des chiffres concernant les gains en PIB grâce à la délinquance ? Parce que moi j'ai du mal à imaginer que ce soit énorme.
    Par contre, il y a des raisons sociales bien plus cruciales selon moi. On laisse les classes laborieuses, à la fois principales victimes de la délinquance et principale initiatrices de celle-ci (si les rappeurs cherchent parfois à "excuser", c'est parce qu'ils ont grandi avec des délinquants), dans leur propre merde.

    Après, concernant sociologues et rappeurs, il faudrait pas confondre excuse et explication. Ca me fait penser à une itw de Bourdieu où il disait que le rôle du sociologue était de dévoiler et non de dénoncer. Il y a une légère nuance.
    Puis les rappeurs qui excusent ne sont pas les rappeurs rebelles. Ce sont des religieux ou des pseudo-intellos, genre Akhenaton ou Abd al Malik. Les "rebelles" sont les Booba, Alpa5.20...etc qui ont un côté comique et qui eux ne légitiment rien, ils font simplement l'apologie de la délinquance.
  • Si tu tapes "violence interpersonnelle" sous google, le premier lien est un document de l'OMC ou ils parlent de 300Md$ au EU, soit 2% du PIB. Et encore ne s'agit-il apparemment que de dépenses de santé (?), pas de dégâts matériels, du coût de la répression/prévention, etc. Dans des économies où 2% de croissance du PIB font la différence entre une bonne et une mauvaise année, ça n'est pas anecdotique.
    Je pense que Michéa distingue implicitement les auteurs des violences, minorité qui n'ont aucune activité productive (des apaches de la Belle Epoque à nos racailles), du reste des classes populaires qui les subissent, de par le voisinage forcé. Dire que les classes laborieuses soient "initiatrices" semblent un peu contradictoire, même si toutes les racailles ne sont pas nécessairement au chomdu. Ce sont leurs biens et personnes qui sont en première ligne. Il y a là une distinction entre sociétés traditionnelles, où le hors-la-loi est un héros (Cartouche, Robin des bois) car il n'affronte le pouvoir, et l'émergence d'une frange essentiellement prédatrice dans les sociétés capitalistes. Ceux-ci reproduisent les attitudes standards de l'homme de base capitaliste : primauté de ses droits individuels (qui sont sans fin), comportement fondé sur son seul intérêt,...
    Le traitement politico-médiatique du sujet laisse les victimes devant deux solutions toutes deux impossibles :

    1) supporter leur situation comme un mal inévitable. Au delà même de l'éventuel discours d'excuse des rappeurs, qui est peu audible au delà d'un public assez jeune, il s'agit davantage de leur mise en scène par les médias. Les pires attitudes sont regardées d'un oeil goguenard (Joey qui tabasse sa femme, certains passages des textes) , comme un folklore un peu brutal, alors que ce sont les stigmates du ghetto. La peur qu'ils peuvent inspirer est donnée pour ridicule, voire même suspecte de racisme si la couleur s'y prête. Les cons de Canal + sont très forts là dedans. Le discours d'excuse (plus ou moins complaisant), comme celui plus direct d'apologie de la délinquance contribuent tous deux à figer les choses.
    2) La répression imbécile - enfin l'illusion de. Malgré tout, une part encore non négligeable de ces mêmes prolos devine que ça n'amène rien de bon. De toute façon, le pire est encore qu'il ne s'agit que de slogans et cela leur saute à la gueule depuis quelques mois.

    En conséquence de quoi rien ne bouge effectivement.

    « Après, concernant sociologues et rappeurs, il ne faudrait pas confondre excuse et explication. Ca me fait penser à une itw de Bourdieu où il disait que le rôle du sociologue était de dévoiler et non de dénoncer. Il y a une légère nuance. »

    Un gros reproche qui est fait à Bourdieu (mais c'est très peu développé dans ce que j'ai lu), c'est sa tendance au spinozisme, c'est-à-dire de supposer que tous les actes résultent d'une nécessité vitale; c'était une des façons de nier le libre arbitre chrétien (source du péché, mais aussi de mérite) et de tout subordonner au déterminisme social, familial, etc... ce qui est souverainement séduisant quand on en vient des sciences exactes (voire), mais pas quand on songe aussi à la psychologie, la philosophie, la morale, aux contingences historiques...
    Ce discours a offert une vision de la délinquance qui cadrait avec la pensée dominante : tout est ici l'effet de la double mécanique du droit (« discriminations », « intolérance ») et du marché (chômage) et se résoudra de la même façon (or il faut souligner que le décollage de la délinquance dans le monde occidental a lieu avant le premier choc pétrolier, soit en pleine abondance, et avant aussi l'immigration de masse). C'est le discours de la gauche. Pour Michéa, la délinquance est précisément un des effets historiques du jeu du marché et du droit (destruction des pratiques de don, subordination de la politique à la seule nécessités rationnelle et non plus au bien commun, ajustement des comportements en fonction du seul intérêt individuel, mutilation de l'inconscient, émergence de la société de démons dont parlait Kant dans son traité sur la paix). Là je suis à la limite du bluff, le mieux est de le lire.
  • Je le lirai.
    Sinon, juste une remarque : il est faux de dire qu'il y a d'un côté les classes laborieuses, de l'autre, les auteurs de violence. Ils sont biens sur à distinguer et il ne faut pas faire d'amalgame. Mais ces deux catégories communiquent. Pour prendre un exemple à la con, le mec de cité qui se fait brûler sa voiture, je suis à peu près sur que 9 fois/10 quelqu'un de sa famille a participé aux émeutes et a brûlé d'autres voitures.
    Ce que je veux dire, c'est que la classe sociale est belle et bien la même. Et c'est cette classe sociale qui souffre et qui reste dans ses limites.
  • Bon choix. Je traîne un gros doute avec tout ce qui n'est pas expérimental ou mathématique, mais c'est excitant.

    J'ai l'impression que tu veux sauver l'idée d'une grande masse de pauvres homogène (ce qui n'est valable a priori comme mythe collectif, comme le foot, mais rien ne dit que cela soit suffisant). Du point de vue des ouvriers par exemple (25% de la population active, à la brouette), je ne suis pas sûr que ce aussi nettement perçu. Une des rares certitudes du paysage électoral avec la couleur de Neuilly c'est le partage front national/vote blanc/PS du prolétariat. Même au sein de ces groupes endogames, puisque tu parles de famille, il faut considérer aussi les conflits familiaux, donc la psychologie, etc...

    En pratique, les limites de la classe ne sont pas nécessairement celle d'un seul groupe endogame, d'une grande famille, avec des moeurs homogènes, sauf à en faire l'hypothèse. Ainsi, dans la définition, la classe est basée sur rapport au travail (ce qui était terriblement fécond), qui est sensé faire émerger diverses superstructures (religion, moeurs, ...). De la droite on voit d'ailleurs souvent les choses dans l'autre sens.
    Au sein d'une classe, il faut noter que malgré le voisinage et une expérience commune du travail (chômage et emploi ouvrier) il là dedans des voisins qui s'ignorent, immigrés de xième génération et non immigrés notamment. Même si il y a sans doute mille histoires particulières qui le contredisent.
    De toute façon, les marxistes eux-mêmes faisait la distinction entre un Lumpen non-productif et le reste du prolétariat (qui le haïssait). En fait leurs figures modernes en France, les racailles, désignent quelque chose de très précis (âge, rapport au travail, immigration récente de quelques pays, violence 'gratuite',..) - je crois que c'est ce l'autre appelle un type anthropologique - et moderne, donc un peu plus qu'une question de classe. Michéa s'y interesse surtout sous l'angle d'un phénomène global et daté dans le monde occidental. Le problème des approches classiques (déterministes) de gauche et de droite, qui partagent un même fonds philosophique, étant de rien arranger, rien expliquer, voire même de masquer la lente destruction de la vie collective. Vie collective qui est basée sur les comportements de coopération (mis en évidence notamment avec l'expérience dite du 'dilemme du prisonnier'), notamment la pratique de donner, recevoir et rendre (aucun des trois n'étant facultatif) - au moins autant sinon bien plus que sur les mythes collectifs.

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