Le stublog de zottel


Il naît un voisin chaque minute

17/01/2013 18:45
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Tout immeuble bien tenu héberge une Mme Legru, représentant les copropriétaires. C'est le binôme indispensable du gardien, la petite main qui gribouille "bonne année à tous" sur l'ascenseur, "17/12/12 la voiture APKE IRU 37 avait les phares allumés jusqu'à 14h45, merci de respecter le voisinage", qui a trouvé un abat-jour presque neuf dans la poubelle à recyclable, etc. Comme l'immeuble est bien tenu je m'attendais à la rencontre.

C'était un dimanche après-midi pendant la sieste à cause d'une fuite d'eau. Bien sûr, j'étais un peu fâché d'avoir un sinistre à cause de Mme Legru. Après avoir inspecté tous les tuyaux de mon appartement je comptais avoir gagné le droit de la foutre gentiment à la porte, mais je compris vite que non. Son insistance à décrire la fuite et la grosse tache étaient éloquents. Elle savait, comme toute femme en pareille situation, qu'un homme en pleine sieste résiste mal à la promesse d'une belle fuite d'eau à réparer. Je l'accompagnai donc, légèrement alarmé quant à l'avenir de l'océan Atlantique. Et le proverbe Chinois disait vrai : "Quand l'homme regarde la fuite, l'eau est quand même moins mouillée". Satisfaite, Mme Legru s'apprêtait à partir avant que je réussisse à la convaincre d'appeler un plombier ou de visiter l'autre appartement, celui situé au dessus de la fuite, à trois portes du mien.

On aura noté qu'aucun autre mâle de l'immeuble n'était dérangeable ce dimanche-là. J'en déduis que Mme Legru est bien isolée dans ses fonctions de déléguée du syndicat. C'est sûrement elle, plutôt qu'un de ses vieux complices du deuxième - j'ignore tout du deuxième, je suis du premier - qui se dérange en cas de tapage nocturne.

La voisine au tapage nocturne met un honneur de coq à réveiller ses contemporains. Elle s'exprime par cris qui diffusent par des chemins contournés dans toute la structure du bâtiment (tuyaux, vides, etc). La matière première du cri est incertaine, mais le résultat ne correspond pas à l'offre habituelle des cris d'immeubles. On reconnaît des insultes; des éléments de raisonnement étayés d'exemples tirés d'une vie quotidienne de prolétaire; le récepteur primaire serait, dans la meilleure hypothèse, un homme. Il est d'une infinie discrétion. Même si la comparaison est sans risque on l'entend à peine à côté.

Cette nuit, Mme Legru décide d'y intervenir pour tapage nocturne. Seule donc. Elle a un certain courage. Elle est sûrement veuve de guerre ou quelque chose d'équivalent, ça fait une expérience mais quand même, notons bien que le souvenir de la fuite est à peine sec.

Elle se voit répondre "Casse toi, je paye mes impôts, connasse", je l'entends distinctement (pas d'erreur, c'est donc bien de Mme Legru qu'il s'agit). Nullement impressionné par l'exploit des impôts, je tiens moi aussi à participer, cette nuit-là, le tapage est un concert de marteau, c'est pour monter un meuble, personne ne peut dormir, nous sommes déjà deux à protester, je suis certain d'avoir du renfort, plusieurs divisions vont jaillir sur le palier en robe de chambre et t-shirts Ricard.

Je suis à la bonne porte et en jogging. Mais soudain j'ai le sentiment de n'avoir rien préparé, comme avant un entretien quand vous revient une question oubliée. "Bonjour Madame, j'ai le plaisir d'être locataire de l'appartement qui jouxte votre menuiserie", "Madame, seuls un mur, un marteau et une étagère Ikea nous séparent, il est grand temps que nous fassions connaissance", "Madame, il va faire jour, pourrions nous remettre notre tapage nocturne à ce soir ?"
Mais la porte ne s'ouvrit jamais. Je promets à tout hasard que je ne viens pas pour les impôts, mais plus un seul son au moment du face-à-face avec l'oeil de boeuf, plus une seule cheville en balsa ne chuinte dans son logement d'aggloméré. Deux fois de suite, et malgré un argumentaire de plus en plus subtil et construit contre la menuiserie nocturne que je muris entre jogging et pyjama. Rien à faire; dissimulé derrière l'oeil de boeuf, la voisine respire à peine quand je suis sur son palier, et martèle de plus belle quand je suis chez moi.

C'est la vie d'immeuble ordinaire ! A sept heures, l'accouchement de l'étagère est en vue , je dois partir travailler et les voisins eux vont bientôt dormir.

Trois serviettes éponge roulées en boule, l'option de séchage 'lyophilisation - spécial bandelettes à momie', mais en bloquant la température maximale de 18°C. Mon programme préféré; il peut mettre seize heures à sécher un mouchoir. Et la bouboule à lessive brinquebale tout du long sur l'inox, scandant sans relâche le ressac de serviettes mouillées et les suraigus de pignons chauffés à blanc... Du Mozart ! En 120 décibels, et autorisé bien sûr par le syndicat des copropriétaires entre 7h et et 22h... Et la civilisation peut savourer à cet instant ce qui la sépare, depuis la révolution de l'hygiène, de ses voisins qui ne disposent pas de machine lavante/séchante, ou dédaignent trop de s'en servir.

Comment manger en avion

03/06/2012 22:31
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Umberto Eco est toujours vivant. C'est cet universitaire qui avait écrit le Nom de la Rose (film avec Sean Connery). Couvert d'hommages, italien, plein d'esprit et génial - je pense pas qu'on puisse fantasmer plus haut quand on évolue dans ce milieu ?
A côté de ça il a aussi commis quelques textes plus légers qui paraissaient dans un journal italien. Certaines ont été traduites dans le recueil "Comment voyager avec un saumon ?".

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Le Diable dans le jeu

16/06/2011 20:38
902 lectures
C'est le titre du livre de Lanza Del Vasto, un moraliste intransigeant qui a sévi dans les années 60 et après.
A peu près rien n'y échappe, au point - comme souvent avec ce genre de lecture - de se demander ce qui est encore légitime. La réponse est dans la vie même de Del Vasto ; elle est en accord avec la critique, puisqu'il a mené des années durant une communauté d'inspiration gandhiste fondée sur le labeur commun et non-violence. Une existence qu'il a lui-même partagée à plein temps avec les membres. Ce qui le distingue de la masse des gourous ordinaires.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fb/Lanza.jpg
Attention, il va sortir une blague belge. Ah ben non.


Quand même, les années 60, c'était quelque chose... Il devait exister un public pour cette littérature tout droit inspirée de textes sacrés.
Ce n'est sûrement plus le cas : Del Vasto est jugé, sur sa page wikipedia, à l'aune de son homophobie et du "rôle effacé des femmes" dans la communauté. Ce sont là l'alpha et l'oméga de notre morale en 2011. En dehors de ça, point de salut ?
Admettons. Mais je me souviens qu'à Montpellier, durant les grèves universitaires de 2006, le porte-parole du groupe - qui existe toujours - était une femme, le plus effacé dans le débat étant le public (clairsemé). J'inclue tout le public, tous sexes confondus, bien sûr. Et je peux attester de la véracité de ce que j'avance.

Quelques extraits :


Du football-----------



"A l'homme intelligent le pain ne suffit pas. [...]

(C'est) un grand bébé, présentez-lui vos hochets. [...]

Encouragez de toutes vos forces ce que, d'un vieux mot français dûment barbarisé, l'on appelle aujourd'hui les Sports. Approuvez avec emphase tous les discours où l'on soutient que les sports profitent à la santé de la nation, voire même à l'éducation de la jeunesse, et tâchez au moins d'en profiter vous-même. C'est le signe d'une des plaie du siècle.

La plaie dont les Sports sont le signe, c'est la dégradation du travail. C'est parce qu'il n'y a plus aucune joie dans le travail que les jeux sont à ce point exaltés. Les sports furent inventés par une classe de privilégiés pour parer à la dégénérescence corporelle qui menace les oisifs. Si certains d'entre eux, comme le ballon, le cycle et la boxe, ont pris l'aspect d'une passion populaire, c'est que le travail manuel lui-même est mutilé par l'usine, l'intellect vidé par la routine des bureaux.

Quant aux sports pratiqués par des professionnels, brutes célébrées comme des héros et des modèles, ils se réduisent pour le peuple à une occupation sédentaire, à un échauffement agressif sur place, à une excitation insensée et malsaine. Mais c'est un excellent stimulant aux rivalités internationales et une bonne préparation à la guerre."


Du rire------------



"Le Rire c'est l'extase de la distraction. Le public qui mord à cet appât ne risque pas d'en être rassasié jamais, car il est totalement vide".


Du progrès------------



"Le principal but du "Progrès", c'est l'accélération toujours croissante des communications et des transports. [...]

La preuve en est vite faire : les pays où l'on prend les plus grandes peines, s'expose aux plus grands risques, se livre aux plus lourdes dépenses pour se procurer des machines rapides afin de gagner du temps, sont ceux où tout le monde est toujours en hâte et en retard, où les gens hagards et comme traqués vous disent : nous n'avons pas le temps. Ils ont l'air de ne pas savoir ce qui leur arrive. Cela n'est pourtant pas difficile à comprendre : le temps, la vitesse ne sont pas des objets, des richesses qu'on puisse accumuler ni surtout posséder en commun. Le temps est une mesure, un rapport, et d'une réalité relative : si je possède une voiture et gagne du temps, ce ne peut être que par rapport à ceux qui vont à pied. Si tous montent dans des voitures, je ne gagne plus rien."


Lanza Del Vasto, Le diable dans le jeu, 1959

Il doit donner avant de recevoir. C'est la loi.

26/11/2010 00:55
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Pourquoi Emile Chartier se faisait appeler Alain ? Je l'ignore, mais Alain Fontenla se faisait bien appeler Roman. J'aime beaucoup ce grand pédagogue, adversaire convaincu de l'enseignement ludique. Est-il possible de travailler avec légèreté ? N'y-a-t-il pas une once de jeu qui revient chez le scientifique, un adulte qui rejoue la comédie de l'écolier ? Écrire un article pour le stub est-il un jeu (de grand), ou une vraie épreuve intellectuelle, une de plus ? Je l'ignore itou.

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« Nous préférons avoir dix diables »

10/10/2010 22:37
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« Nous préférons avoir dix diables qui se contrôlent mutuellement plutôt qu'un ange disposant du pouvoir absolu ».

Telle était la devise de trois intellectuels chinois dissidents, dont le dernier prix Nobel de la paix, Liu Xiaobo. La phrase est écrite en 1989, dans la période troublée appelée en Occident « les évènements de la place Tien an Men ».


Auto stoppeur chinois revenant du Monoprix, été 1989


Tien An Men
envoyé par Lartmement. - L'info video en direct.



Ce fameux ange disposant du pouvoir absolu, c'est le fonctionnement imposé par le Parti communiste chinois.
Les « dix diables qui se contrôlent mutuellement », c'est le modèle de société dont ces dissidents rêvaient, c'est donc la notre, l'Occident. Les diables, c'est nous.

On ne peut s'empêcher de penser que ces Chinois-là avaient lu Kant (Vers la paix perpétuelle). Pourquoi des "diables" ? A l'origine de notre pensée politique moderne, il fallait d'abord poser comme principe que l'homme est fondamentalement mauvais. Il fallait pour cela, en arrière plan, un christianisme fatigué et désenchanté. Ce qu'écrivait Kant :

« C'est par le mal que commence l'histoire de la liberté, car elle est l'oeuvre de l'homme. Si on la raconte empiriquement, l'histoire de l'humanité ne peut donner lieu qu'à un récit privé de sens, plein de bruit et de fureur ».

Ces conditions sont-elles vraiment favorables à l'émergence de l'ordre ? Kant répondit que oui :

« Quant au problème de la constitution des sociétés humaines, il est si peu d'ordre rationnel et moral qu'il pourrait être résolu par un peuple de démons pourvu qu'ils fussent intelligents, puisqu'il s'agirait de trouver un système garantissant leurs vies et leurs biens à des êtres dont chacun voudrait s'exempter des lois permettant d'y parvenir ».

Bien qu'étant peuplée des "démons", ou des "diables" pour Liu Xiaobo, une société devrait tenir par le contrôle mutuel, puisque chacun poursuit son intérêt personnel (garantir "sa vie et ses biens") et cherche à s'exempter des lois. Kant écrivit encore :

« L'homme est un animal qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce, a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables; et quoique en tant que créature raisonnable il souhaite une loi qui pose les limites de la liberté de tous, son inclination animale égoïste l'entraîne cependant à faire exception pour lui-même quand il le peut. Il lui faut donc un maître pour briser sa volonté particulière, et le forcer à obéir à une volonté universellement valable ; par là chacun peut être libre. Mais où prendra-t-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Or ce sera lui aussi un animal qui a besoin d'un maître ».
Si chacun est le maître de ses semblables, l'ordre émerge au sein de la société de démons (une constitution, etc).


Encore un Chinois, Liu Xiaobo

http://www.lefigaro.fr/medias/2010/10/08/6332edd4-d2c1-11df-8d15-...


C'est ainsi que nous vivons, en France, aujourd'hui. Prenons par exemple le thème de la diffamation, cher à Jafar Hilali.

Il est illégal de traiter un quidam de "mafieux", d'"escroc" ou même sans doute de "trader à coup roulé sans scrupule". Ces expressions, même si elles sont fondées, portent atteinte à l'honneur de notre quidam et tombent donc sous le coup de la diffamation.

Sommes nous pour autant débarrassés des escrocs, pour la seule raison que nous n'avons plus le droit de les désigner par des mots ? Non, bien sûr. La loi sur la diffamation ne rend pas les gens plus moraux ; elle ne rend pas plus honnêtes, partageurs, sensibles, bienveillants, etc. Les victimes de l'escroc n'ont pas le droit de diffamer, mais peuvent continuer à souffrir de la malignité de l'escroc. Dans ces conditions, rien ne peut réellement tempérer la haine des victimes, qui est aussi immorale. La loi ne change pas les démons en anges, elle ne fait que garantir l'ordre. Nous vivons donc tous, en quelque sorte, dans l'utopie de Kant.


Quelque part, à Londres


Il y a un autre exemple d'utopie politique, plus proche de nous et pourtant mal comprise ; il s'agit de 1984 d'Orwell. L'oeuvre est souvent citée comme une représentation, un peu facile, de la dictature stalinienne. Elle a été déclinée sous de nombreuses formes, depuis le Brazil de Terry Gilliam jusqu'à des oeuvrettes non moins esthétiques, mais plus adolescentes si c'est possible, comme V comme Vendetta, ou Equilibrium. Ce genre d'image sert même parfois de formation politique à nos contemporains, de gauche ou de droite, surtout s'il s'agit de démontrer que – Dieu merci – nous ne vivons ni sous Staline ni sous l'Ancien Régime.

Un V qui veut dire Zorro
http://www.photoscinema.net/photos/0-fonds-ecran-v-vendetta.jpg

C'est en fait une mauvaise interprétation de 1984, et la lecture de Jean-Claude Michéa ou Simon Leys m'avait conforté dans ce sens. Comme dans la philosophie pratique de Kant, le monde de 1984 est simplement le notre , malgré des parentés avec le défunt régime soviétique.

De nombreux indices vont en fait dans ce sens. On passera sur le plus évident, comme le fait que l'action se passe à Londres et non pas à Moscou. Il y a mieux ; le lecteur se souvient que pendant une large partie du livre, le héros de 1984 est enfermé en prison, dans le ministère de l'Amour. Il est vrai que ce thème (prison/torture) est largement ressassé dans les lectures modernes de 1984 et symbolise souvent la société totalitaire. Ainsi, dans le film Brazil, le prisonnier est torturé, dans le but d'obtenir des aveux et pour le punir, puis – probablement – est tué.

Dans ces versions modernes de 1984, pour justifier la brutalité des vilaines sociétés futuristes, le héros doit forcément être quelqu'un de dangereux ; on songe notamment au dénouement un peu ridicule de V comme Vendetta, ou même carrément crétin comme celui d'Equilibrium. Plus fin, Terry Gilliam préfère imaginer un système fondamentalement absurde, qui tue donc le héros mais sans raison. L'amitié sincère de son tortionnaire est même le comble de l'absurde.

Y-a-t-il un docteur Parnassus dans la salle ?
http://homepages.stmartin.edu/fac_staff/dprice/Brazil-torture.jpg

En revanche, dans le livre 1984, le héros est torturé dans un but clair. Les ignorants et les imbéciles, qui règnent en maîtres dans la bureaucratie de Brazil, ne jouent aucun rôle dans 1984 ; ce ne sont que des prolétaires, victimes éternelles et passives. Le but avoué du pouvoir est très poétique, et il ne s'agit pas de tuer le héros. A quoi bon ? Il n'est pas dangereux pour ce pouvoir. On le surveille depuis longtemps, on l'arrête sans difficulté alors qu'il est allé très loin dans l'imprudence et la sédition. Car il faut en fait qu'il apprenne à aimer ; le « ministère de l'information » de Brazil s'appelle bien « ministère de l'Amour » dans 1984. Au cours de sa détention, le pouvoir demande au héros Winston de renoncer à ce qu'il admettait jusqu'alors comme des valeurs ; la solidarité, l'amour (pour Julia).

Apprendre à aimer... Est-ce là des préoccupations dignes d'un Stalinien ? Pourquoi tout ce déploiement d'énergie pour s'occuper d'un imbécile comme Winston ? Pourquoi un cadre important du Parti, O'Brien – fatigué et écrasé par sa tâche – lui consacre autant de temps ?

C'est qu'il ne s'agit pas de promettre d'y renoncer à soi-même, de donner l'apparence de la soumission. Il ne s'agit pas simplement de filer doux, une balle dans le crâne suffirait. Du reste, Orwell montre que la révolte de Winston est ridicule (ce n'est qu'un flirt !) et sans danger pour le pouvoir (son corps même est difforme et malade). Le changement qu'on lui demande est psychologique, il est donc long et douloureux. En réalité, il s'agit pour Winston de changer pour de vrai, de s'amputer de ces penchants ordinaires qui correspondent à ce que nous appelons amour. C'est sûrement là le sens du nom du ministère où il est torturé. On peut même penser que de manière étrange, son tortionnaire aime aussi l'idée qu'il se fait du Winston « guéri » par la torture. Car après son séjour au ministère, il ne reste à Winston que sa vie (il est même nourri et bien traité !) et l'amour abstrait de Big Brother, c'est à dire la haine de tout (« L'amour, c'est la haine »). C'est devenu un monstre de haine.

A travers lui, le pouvoir tente de se prouver que l'être humain peut renoncer à toute idée de solidarité pour ne poursuivre que son seul intérêt égoïste. Winston et sa conversion sont une nécessité idéologique vitale pour le système. Elle est aussi importante que le présupposé qui sert de départ à Kant ; l'homme est là aussi mauvais, et c'est inéluctable. Dans un moment d'exaltation, le cadre du Parti O'Brien nous révèle le futur imaginé par le pouvoir qu'il sert: « Si vous désirez une image de l'avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement ».

Ouille. Il s'agit là d'un monde d'éternel recommencement, bien loin du monde immuable comme la bureaucratie de Brazil. O'Brien l'explique plus loin :
« Tel est le monde que nous préparons, Winston. Un monde où les victoires succéderont aux victoires et les triomphes aux triomphes ; un monde d'éternelle pression, toujours renouvelée, sur la fibre de la puissance. Vous commencez, je le vois, à réaliser ce que sera ce monde, mais à la fin, vous ferez plus que le comprendre. Vous l'accepterez, vous l'accueillerez avec joie, vous en demanderez une part.
Winston avait suffisamment recouvré son sang-froid pour parler.
– Vous ne pouvez pas, dit-il faiblement.
– Qu'entendez-vous par là, Winston ?
– Vous ne pourriez créer ce monde que vous venez de décrire. C'est un rêve. Un rêve impossible.
– Pourquoi ?
– Il n'aurait aucune vitalité. Il se désintégrerait. Il se suiciderait.
– Erreur. Vous êtes sous l'impression que la haine est plus épuisante que l'amour. Pourquoi en serait-il ainsi ? Et s'il en était ainsi, quelle différence en résulterait ? »

On le comprend bien, Winston devient dans ses mains le monstre de haine qu'il était au fond de lui.

On ne peut pas s'empêcher de songer à Kant ou Liu Xiaobo. Le monde d'Orwell est un monde de démons, dont chacun ne veille qu'à ses propres intérêts, dont chacun se consacre à la haine des autres. Ces démons se contrôlent donc globalement en s'écrasant mutuellement. Il s'agit là d'un système extraordinairement ordonné et stable – le Parti de 1984, où toutes les carrières sont permises - et où les individus luttent en permanence. Dans le même temps, ceux qui, comme Winston sont des faibles et des anomalies, des échos d'un passé révolu, sont voués à être écrasé. Kant affirme que « L'homme est un animal qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce, a besoin d'un maître » ; dans l'utopie d'Orwell, « la liberté c'est l'esclavage ».

Big Brother en a trop marre

http://extraordinaryintelligence.com/files/2010/07/1984-movie-orw...


Ce monde de brutes est donc bien le notre, celui des traders triomphants, avec leur immoralité parfaite que protège la loi sur la diffamation, et toute la mécanique des intérêts économiques.

Aucune interprétation de 1984 à ma connaissance, pas même Brazil, n'a réellement saisi le caractère subversif de Winston, et l'importance vitale pour un pouvoir basé sur une idéologie de nier ses contradictions, même sous une forme aussi futile que le fluet Winston son amourette. Nous aussi, nous souhaitons absolument nous persuader que l'homme est mauvais. Même sur un malheureux forum, nous chassons la subversion. Toute discussion morale est d'emblée décrétée interminable et source de conflit. Toute indignation signale un lamentable Bisounours. Toute colère, même la saine colère du supporter du Racing, est tempérée par le rappel de la loi sur la diffamation, qui assure – quel bonheur - la cohabitation pacifique des démons, des diables, des imbéciles, des salopards, etc.

Vaudrait-il mieux être chinois ? Je l'ignore. Faudrait-il pouvoir dire « Va chier » aux traders importuns, dans cette belle position d' « ange au pouvoir absolu » ?
Que nous disait Desproges ?

« Ah ! Cornegidouille, si j'étais le bon Dieu ou Jaruzelski, si, au lieu d'être ce misérable bipède essentiellement composé de 65% d'eau et de 35% de bas morceaux, je détenais la Toute-Puissance Infinie, ah ! Avec quelle joie totale j'userais de ma divine volonté pour vous aplatir, vous réduire, vous écrabouiller, vous lyophiliser en poudre de perlimpinpin ou vous transformer en rasoirs jetables ».

Ah quand même. Et Napoléon ?

« La première des vertus est le dévouement à la patrie ».
« La morale est bien souvent le passeport de la médisance ».

Ah bon. Il est vraisemblable que tous les systèmes sont les pires. Dans le doute, je préfère me fier aux rares individus parmi ce milliard d'êtres humains qui ont été distingué par l'Occident et le comité Nobel, comme ce Liu Xiaobo ;
« Nous préférons avoir dix diables qui se contrôlent mutuellement plutôt qu'un ange disposant du pouvoir absolu ».

Harder, better, stronger

13/06/2010 23:28
550 lectures
Il doit y avoir une sorte fond critique, qui deviendra peut être un jour politique ou post-politique, qui se constitue lentement en réaction aux développements infinis du modernisme. Il y a là, réunis autour de la philosophie (dans les auteurs francophones ; J.-C. Michéa, le Montpellierain), l'écologie et les sciences de l'évolution, la psychologie, sociologie, critique littéraire...

Un stubiste (fuchsi je crois), tombé récemment sur Ravage (René Barjavel), livre écrit en 1943, m'a rappelé que cette affaire-là n'est pas jeune.

http://sf.emse.fr/AUTHORS/RBARJAVEL/RB-R2-B.GIF

Toujours impliqués dans la vie intellectuelle de Montpellier, où l'on trouve un petit public d'universitaires, J.-C. Michéa et Sauramps avaient invité la semaine passé un auteur méconnu en France, Christian Marouby. Méconnu, mais étonnamment en harmonie avec ce qui peut s'écrire dans les différents champs disciplinaires sus-mentionnés pour ce qui concerne les problèmes modernes.

Le gonze Marouby vient des Etats-Unis et de l'anthropologie ; une discipline qui ne s'interdit, il me semble, pas beaucoup de questions liées à l'Homme. Justement, il s'agissait ce soir là d'Histoire, et de relecture d'Adam Smith, philosophe, économiste, un des père fondateurs du libéralisme et donc de l'occident moderne et... anthropologue.

En particulier, Marouby essayait de retracer la construction du mythe moderne du progrès ; il est assez trivial que, excepté en science on l'on préfère la formulation neutre d'"évolution" (changement), nous préférons généralement interpréter d'une chaîne d'évènements passés, avec un sens et une direction : le Progrès (yeah).
C'est à dire qu'en dehors de domaines préservés par l'obligation de neutralité scientifique, et le contact assez froid avec la réalité (car en effet, le progrès ne peut pas se mesurer ou se quantifier dans les systèmes naturels), nous accordons, dès qu'il s'agit plutôt de spéculation et d'imaginaire, une valeur incroyablement positive à tout ce qui passe pour un progrès.

Bien sûr, c'est un cliché, un présupposé. Mais quiconque ose, dans un moment d'égarement, hasarder que nous pouvons aussi régresser sur certains sujets se voit rétorquer la blagounette inoubliable des Guignols : "C'était mieux âvaaant".

http://twils06.free.fr/images/Cabrel.%20Frame691.jpg

... Sans que rien ne permette d'affirmer, a priori, qu'au contraire "ce sera mieux aprèèèès".

Bref. Pour Marouby, le mythologie du progrès, essentiellement occidentale, a des bases anthropologiques : il a fallu le choc de la découverte du Nouveau Monde pour permettre l'élaboration d'une sorte de patron d'évolution à plusieurs étapes temporelles.
La plupart du temps, et notamment chez Adam Smith, le patron est celui-là :

1) Le stade des chasseurs (éventuellement aussi cueilleurs),
2) Le stade des pasteurs, de l'élevage,
3) Le stade des cultures végétales,
4) Le commerce, l'industrie.

Quand on suit le scénario, la satisfaction de l'intérêt des individu va croissante - le rêve, pour un Adam Smith...
Ce patron et ses déclinaisons, nous les trouvons dans toutes les idéologies modernes, en plus bien sûr de les trouver dans "l'esprit Canal" des Guignols - ce qui n'est pas une référence très érudite.
Il y a le marxisme, bien sûr. Mais les féministes admettent couramment que l'oppression masculine a duré des millénaires (stade 1), avant l'accès des femmes aux travaux manuels salariés, généralement situé pendant la Première Guerre Mondiale (stade 2) puis l'accès aux métiers du tertiaire, et des postes de cadres, présenté souvent comme le grand moment de l'épopée des femmes (stade 3) ; à terme, la science-fiction imaginerait l'affranchissement total des contraintes du sexe, à commencer par la maternité (cf. Corinne Maier, Elisabeth Badinter,...) (stade 4 ?).

Vive le progrès. Bien qu'il soit difficile de découper le livre de Marouby "L'économie de la nature", en partie à cause de sa lenteur et sa prudence dans les développements (putain d'anglo-saxons, toujours des handicapés du lyrisme), ce passage-là, introduit par une citation de Smith, n'est pas mal :

===

"Les troupeaux sont donc la première ressource vers laquelle les hommes se tourneraient quand ils éprouveraient de la difficulté à subsister par la chasse (...) Mais quand une société deviendrait trop nombreuse, ils éprouveraient de la difficulté à subvenir à leurs besoins grâce à leur troupeaux (...)" (Adam Smith)

[Marouby poursuit]
Et ainsi de suite (...)

Spectaculaire précipitation de l'histoire, propulsée depuis l'origine vers de nouveaux modes de subsistance et d'échange, mais dans laquelle, c'est le point pour nous le plus important, chacun des stades, aussi distinct, aussi productif soit-il par rapport aux précédents hérite de la logique du manque (...).

D'autant plus "naturellement", faut-il ajouter, qu'un certain glissement doit encore être observé dans la description smithienne du passage entre le premier et le deuxième stade. Ou plutôt une confusion qui va se révéler cruciale (...).

Lors de la transition entre l'état de nature et le stade des chasseurs, en effet, il était question d'improvment, d'amélioration des conditions naturelles, un terme qui fait écho à l'expression si souvent employée par Smith d' "améliorer (better) notre condition". Quand Smith introduit, pour motiver le passage au deuxième stade, puis au troisième, le "nombre" de la population qui "se multiplie", il s'agit bien évidemment d'un accroissement numérique, quantitatif. Mais déjà, quand il insistait sur l'insuffisance des ressources inhérente au stade des chasseurs, il était question de quantité, et pas seulement de la qualité de leur vie. Ainsi observe-t-on depuis le début un glissement implicite du qualitatif au quantitatif, de l'amélioration à l'accroissement. Confusion , ou amalgame entre qualité et quantité qui se retrouve partout dans l'oeuvre d'Adam Smith, et qui, bien sûr - c'est pour cela qu'il faut le souligner - facilite encore le passage, la continuité, entre l'anthropologie et l'économie (...).

Ce glissement du qualitatif au quantitatif (est) lourd de conséquences. La plus importante, non seulement pour la pensée économique mais pour l'histoire des idées et des mentalités, en est que dès lors, le progrès sera toujours conçu sur le mode de la croissance.
Assimilation (...) entre le mieux et le plus, qui (...) aurait semblé impensable, du moins profondément erronée sur le plan de la logique - voire moralement scandaleuse - pour toute la pensée de l'âge classique (...).

(Christian Marouby, L'Economie de la Nature)
===

Pour mesurer la légèreté de nos certitudes progressistes, il faut en effet se rappeler qu'elles sont loin d'être partagées ou d'avoir été toujours à la mode. Pour les Grecs, la vision du monde n'était pas tant structurée dans le temps que dans l'espace, de cette manière :
1) Les Grecs au milieu
2) Les plus-ou-moins-Grecs ; Thraces, Macédoniens, Epirotes,...
2) Les Barbares tout autour

Seul concession me semble-t-il, les Egyptiens, une civilisation étrangère mais néanmoins très estimée des Grecs, probablement parce qu'elle leurs était antérieure. Platon se réfère à des sources égyptiennes quand il évoque l'Atlantide, par exemple. En revanche, la perception par les Grecs de l'histoire du monde ne porte pas de trace d'une obsession du progrès ; pour commencer, ils s'accommodaient très bien, comme dans toutes les civilisations antiques, du fait que les mythes des origines soient spécifiques à chaque peuple. Pas d'histoire universelle, donc, pas de généralisation d'un modèle progressiste. Par ailleurs, les Grecs étaient volontiers portés vers des conceptions basées sur le déclin ; on le perçoit dès l'Illiade d'Homère, avant que ne soit théorisé par Hésiode la décadence de l' "âge d'or", en âges d'argent, de bronze, des héros (celui de la guerre de Troie), puis du fer (l'âge contemporain d'Hésiode).

Il faut se rappeler aussi que les certitudes progressistes n'auront qu'un temps ; le monde étant limité, le "progrès" le sera aussi. Mais bon, wait & see.

Fuckin' boulangerie

23/03/2010 15:52
442 lectures
Ce type me fait toujours autant pisser de rire. J'imagine que ce sera le tour de Muriel Robin quand je construirai une maison, ou que j'aurai des domestiques difficiles. Ça sera peut être Dieudonné quand il arrêtera de se prendre pour BHL (qui lui même...). Mais pour l'instant, j'achète des pains au chocolat.

http://nsa14.casimages.com/img/2010/03/23/1003230352041600.jpg

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Now, that's what I call a dead parrot !

09/02/2010 02:29
584 lectures





Je copie-colle un bouquin écrit par un Anglais, Perry Anderson - et c'est là qu'on s'aperçoit combien ce pays, comme sa langue, est peuplé d'hideux faux-amis - bouquin auquel me font parfois penser, en vrac :

- les arabesques rhétoriques de Furlan ;

- le "débat" sur l'identité nationale, globalement tenu pour "nauséabond", dans la mesure où il possible de débattre entre diplômés ès-show business aux muqueuses nasales irritées (exemple parmi mille, l'appel de Pierre Arditi, Josiane Balasko et Jane Birkin) ;

- la dernière boulette de BHL, qui a cité dans son dernier bouquin l'oeuvre d'un philosophe, Botul, qui est en fait un canular du journaliste Frédéric Pagès. Plus drôle, peu de gens s'en sont aperçu, soit pour avoir négligé de lire le livre de BHL soit pour être incapable de repérer cette référence "trop belle pour être vraie". Perry Anderson, qui parlait de Lévy dans l'extrait ci-dessous, fait partie de l'arsenal habituel du Monde Diplo ; sans surprise, son nom a resservi dans l'article du Diplo qui a salué la sortie du bouquin douteux de BHL. Par contre, dans le Diplo, pas de commentaire narquois sur Botul. Il est stupéfiant que mêmes des critiques aussi acharnés et prestigieux n'aient pas eux-mêmes levé le lièvre ; est-ce qu'eux non plus ne prennent pas/plus la peine de lire leur cher ennemi ? Mieux encore, il n'y a eu aucune réaction durant ses conférences botuliennes à Normal Sup.




S'il y avait un pays, à cette époque [i.e. l'après guerre], auquel ne s'appliquait pas la notion de déclin, c'était bien la France. Dotée d'une économie vigoureuse, d'un État exceptionnellement fort, d'une politique extérieure intrépide, elle n'avait jamais fait preuve d'autant de dynamisme depuis la Belle Epoque.

Le rayonnement du pays était aussi culturel. La création de la Vème République coïncida avec un épanouissement d'énergies intellectuelles qui mit la France à part pendant quarante ans. Rétrospectivement, le nombre des oeuvres et des idées qui ont connu un retentissement mondial est saisissant. On pourrait soutenir qu'on avait rien vu de tel depuis un siècle. Traditionnellement, la littérature a toujours occupé le sommet du Parnasse culturel français. Juste en dessous se trouve, dans son nimbe, la philosophie, les deux voisinant depuis l'époque de Voltaire et Rousseau jusqu'à celle de Proust et Bergson. A l'échelon suivant, se tiennent les "sciences humaines", l'histoire en tête, la géographie et l'ethnologie la serrant de près, l'économie d'un peu plus loin.

Sous la Vème République, cette hiérarchie traditionnelle subit de notables changements. Sartre refusa le prix Nobel de littérature en 1964 ; après lui, aucun autre écrivain français n'atteignit jamais le même degré d'influence dans son pays ou à l'étranger. Le Nouveau Roman resta un épiphénomène plus circonscrit, loin de faire l'unanimité en France et encore moins à l'étranger. Les lettres, au sens classique du terme, perdirent leur suprématie dans la culture en général. A leur place, on célébra, devant l'autel de la littérature, un mariage exotique entre pensée sociale et philosophie. Ce sont les fruits de cette union qui donnèrent à la décennie durant laquelle De Gaulle fut au pouvoir son intensité et son éclat particuliers. Ce fut pendant ces années-là que Lévi-Strauss devint le plus célère anthropologue du monde ; que Braudel fut consacré comme l'historien le plus influent ; que Barthès acquit le statut de critique littéraire le plus original ; que Lacan commença à établir sa réputation de mage de la psychanalyse ; que Derrida devint le philosophe antinomique de son temps ; que Bourdieu développa les concepts qui allaient faire de lui le sociologue le plus connu. Ce concentré d'idées est étonnant.
[...]
Il ne semble du coup pas tellement surprenant que, l'année suivante [en 1968], une fièvre révolutionnaire se soit emparée de la société elle-même.



[Si] la littérature a perdu sa position dominante dans la culture française, la conséquence ne fut pas tant son bannissement que son déplacement. Pour qui compare les ouvrages majeurs de sciences humaines et de philosophie publiés pendant cette période, leur caractère frappant est la tendance qu'ils ont eue à se présenter de plus en plus à la façon d'exercices de style d'une grande virtuosité, utilisant bien davantage les ressources et licences des formes littéraires que celle de la prose universitaire.
[...]
Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présent à l'esprit le rôle formateur que joua la rhétorique, via la dissertation, aux niveaux supérieurs du système éducatif français par lesquels ces penseurs - pratiquement tous khagneux ou normaliens - sont passés.
[...]
C'est cette caractéristique de la culture française d'alors qui, à l'étranger, a si souvent polarisé des réactions balançant entre adulation et méfiance. La rhétorique est conçue pour envoûter, et un culte s'établit facilement chez ceux qui y succombent.



Tout cela, aujourd'hui, c'est du passé. Le sentiment est général que la Vème République, alors qu'elle approche le demi-siècle, offre un paysage déchu.
[...]
On pourrait faire observer que la pression économique et la corrosion politique laissent intactes les valeurs essentielles de la France, telles qu'elle-même et le reste du monde les conçoivent. Aucune nation, après tout, n'a aussi ouvertement fondé son identité sur sa culture, la notion étant aussi comprise au sens le plus large. Mais ici encore, autant et sinon plus qu'en ce qui concerne l'économie et la politique, le tableau pris dans son ensemble est consternant : pour beaucoup, il s'agit même d'une véritable "dégringolade".
[On] a le sentiment que le "toc", l'abêtissement, ainsi que la confusion des choses intellectuelles avec une politique et un argent corrupteur envahissent tout.
[...]
Le monde des idées va à peine mieux.
[...]
Mais si l'on continue à produire ça et là des oeuvres d'une qualité incontestable, l'état général de la vie intellectuel est suggéré par l'importance étrange accordée à Bernard-Henri Lévy, de loin le "penseur" de moins de soixante-dix ans le plus connu du pays. Il serait difficile d'imaginer une inversion plus radicales des normes nationales en matière de goût et d'intelligence que l'attention accordée par la sphère publique en France à ce grand nigaud, en dépit des preuves innombrables de son incapacité à saisir correctement un fait ou une idée. Une telle caricature pourrait-elle exister dans une autre grande culture occidentale aujourd'hui ?

Perry Anderson, La pensée tiède, 2005

Nostalgie

09/08/2009 17:27
502 lectures
Une chanson pour gifler la nostalgie en pleine gueule.
Ginestet, Gress, Furlan, Specht: douze balles, et droit au coeur soldats!


--- Le lien pour les non-sourds ---



Madame Nostalgie
Depuis le temps que tu radotes
Et que tu vas de porte en porte
Répandre ta mélancolie

Madame Nostalgie
Avec tes yeux noyés de brume
Et tes rancoeurs et tes rancunes
Et tes douceâtres litanies

Madame Nostalgie
Tu causes, tu causes, tu causes, tu causes
De la fragilité des roses
Je n'entends plus ce que tu dis

Madame Nostalgie
Depuis le temps que tu m'accables
J'ai envie d'envoyer au diable
Ton mal d'amour si mal guéri

Madame Nostalgie
Tu pleures sur un nom de ville
Et tu confonds, pauvre imbécile
L'amour et la géographie

Madame Nostalgie
Tu rêves, tu rêves, tu rêves, tu rêves
Mais tes arbres n'ont plus de sève
Et tes branches n'ont plus de fruits

Madame Nostalgie
Pardonne-moi si j'en ai marre
De tes dentelles grises et noires
Il fait trop triste par ici

Madame Nostalgie
Je veux entendre des orages
Respirer des jardins sauvages
Voir le soleil et la pluie

Madame Nostalgie
Tu pleures, tu pleures, tu pleures, tu pleures
Mais ce soir je n'ai plus le coeur
De partager tes insomnies

Madame j'ai envie
Ce soir d'être infidèle
Dans les bras d'une belle
Qui ressemble à la vie


(de Moustaki, chanté par l'idole de fidelio Serge Reggiani)

Les caractères

02/08/2009 03:53
560 lectures
Je suis retombé récemment dans un de ces livres qu'on nous incitait lire au collège.
La Bruyère était un moraliste de grande race, en plus d'être un styliste remarquable: on peut admirer dans ses lignes tout le travail qui est fait pour les rendre musicales, alors que le français est une langue naturellement atonique.

Mais La Bruyère était d'abord surtout un observateur implacable des moeurs de son milieu. Un milieu où la discussion, l'esprit tenaient une place majeur - comme sur notre petit Stub, dans un mode mineur. Nos petits soucis de cohabitation (topic Michael Jackson, etc...), nos incompatibilités, nos soucis de [login=modération] ont donc déjà été tous explorés de fond en comble, avec une finesse inouïe. Il faut dire que l'époque ne rechignait pas à ce genre de réflexion morale, ne dédaignait pas d'emblée la figure du moraliste.

(mode radotage Zottel on)

Car ce sont bien sûr des questions morales ! Quant à nous, notre dogme "c'est mon droit / je fais ce que je veux / d'où tu me juges" nous interdit de nous y avancer, car il est l'expression d'un relativisme obligatoire et le refus de valeurs supérieures communes. Conformément à ce dogme, on ne se reconnaît comme règles que la Loi (les "règles du forum"), basée sur la démocratie (on tente de rallier les suffrages quand on en est en difficulté, etc). L'Individu, avec tout ses composantes, même ses opinions les plus grotesques sont entourées du Respect le plus sacré ("c'est mon opinion / chacun son avis"). Bref: c'est le règne des individus les plus nombreux, ce qui est bien différent du règne du Bien (qui lui peut être assez pénible à atteindre pour tous les individus).

L'idée même de morale est assimilée bêtement aux tabous sexuels chrétiens (voir Guillaume Dustan, mais il y a des millions d'exemples)... Pourtant, sous ses airs funs et colorés, la pensée-réflexe amorale est issue de la révolution moderne qui commence juste après le siècle de La Bruyère. Ce qui ne nous rajeunit pas.

Dans ces conditions, nous arrivons plus ou moins à circonvenir l'imbécile (le prototype enculcygogne par exemple), à l'appui des fameuses et rares lois imposées par la majorité des individus (i.e. les Règles-du-forum) ; nous y arrivons non sans mal, car ces lois ne font pas référence à une valeur supérieure que serait l'intelligence, l'esprit. Simplement, l'imbécile finit par fauter sur des détails (orthographe, SMS, insultes mal déguisées car le second degré n'est pas maîtrisé etc).

En revanche, il est impossible de piéger l'individu malfaisant qui se conforme au règlement (orthographe correcte, insultes voilées, ...). Ce que nous sommes tous à l'occasion - à commencer par moi.

(mode radotage Zottel off)

Bref, puisqu'en matière de mondanités nous sommes revenus à l'âge de pierre (*) à force d'individualisme et de transgression, puisque nous redoutons régulièrement le naufrage du forum dans la sottise et la violence numérique débridée... il est assez fascinant de lire l'ancêtre La Bruyère. Qui était, lui, le produit le plus abouti de cette vie de salon. Une sorte de Stubiste idéal, respectant évidemment les règles explicites (donc nos Règles du forum) mais également toutes celles, implicites, qui font d'un forumeur quelqu'un de plaisant, agréable, profond, exquis... quelqu'un qui ne se comporte pas uniquement de façon strictement licite, mais qui est également moral - notamment, dans les formes.

C'est un peu décourageant à lire, aussi.

(* même si nous nous en sortons plus ou moins bien sur le Stub, étant tout de même tous, par nature, disposés à la vie collective)


Honnêtement, il est difficile de ne pas se reconnaître, au moins en partie, dans chacun des Caractères - enfin c'est mon cas - et donc de ne pas y retrouver toute la Comédie du Stub. Je choisis donc arbitrairement :

De la société et de la conversation



16 (I)
L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

19 (IV)
Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire.
Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.

20 (I)
Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments.
Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.

21 (I)
Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.
Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.

22 (V)
Cléon parle peu obligeamment ou peu juste, c'est l'un ou l'autre ; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.

27 (V)
Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers ; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe : la raillerie, l'injure, l'insulte leur découlent des lèvres comme leur salive.
Il leur serait utile d'être nés muets ou stupides : ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence ; ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes ? De même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi.

28 (V)
Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible, contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison.

29 (V)
Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m'a toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort.

31 (IV)
Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l'on peut être insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.

32 (IV)
La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement.

38 (IV)
Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès.

41 (I)
Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode ; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges : on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.

56 (IV)
Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots : ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.

57 (I)
La moquerie est souvent indigence d'esprit.

Moderateur nous emmerde

15/07/2009 18:47
536 lectures
Sleon une edtue de l'Uvinertisé de Cmabridge, l'odrre des ltteers dnas les mtos na pas d'ipmrotncae, la suele coshe improtnate est que la pmeirère et la drenèire siot à la bnnoe pclae. Le rsete puet êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porbèlme. C'est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot.

Etonnant, non ? On remarquera que, comme toutes les saloperies anti-françaises, ça vient des anglo-saxons. Car voilà presque de quoi consacrer l'usage du SMS, n'est-il pas ? A la nuance près qu'en général, les SMS-première langue ne connaissent pas l'orthographe véritable des mots, et aurait bien du mal à en mélanger les lettres. On comprend en fait que la lecture est un processus purement visuel, où seules la première et la dernière lettre sont importantes - ce n'est pas, a contrario, un processus phonétique, d'où le travail harassant que représente la lecture du SMS. De même, quand vous lisez un texte en vous le récitant dans la tête, en vous écoutant vous-même, vous n'êtes déjà plus concentré.

D'ailleurs, il fait un temps à écouter Manitas de Plata, je recommande Chilipoum. Je pense que c'est tout.

Our body

22/04/2009 21:55
5.968 lectures
Ces derniers jours, une micro-polémique agite les sphères de la Culture et de la Snobisme.

Il s'agit d'une exposition sur le corps - "Our Body" donc -, basée sur la mise en scène de veritables cadavres humains disséqués et embaumés:

http://images.telerama.fr/medias/2009/04/media_42070/l-expo-our-b...



Bien ou mal ?



Enième question morale autour de la mort, qui nous laisse, nous et nos contemporains, comme une poule devant un peigne. Certains avancent qu'un pays laïque ne doit pas s'embarasser de préoccupations religieuses sur le statut du corps. Comme pour Desproges, un sac poubelle bleu devrait faire l'affaire. Pour d'autre, c'est une limite (énième aussi) qui est franchie.

Il y a quelques temps, j'avais visité, à l'Ecole vétérinaire de Maison-Alfort, l'exposition d'"Ecorchés" de Fragonard. Le peintre ? Non, le vétérinaire.

http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/files/tmp66.jpg

Les procédés sont comparables: colorations fantaisistes, postures grotesques, voire quelques touches d'humour carabin (un pénis embaumé en position (très) vitale). En fait d'autorisations, les élèves vétos allaient se servir la nuit dans les fosses communes de Paris, par goût du défi... quelle a été la position de l'époque, l'église n'étant pas tout toujours été ce qu'elle est ? Vraisemblablement, de la tolérance. Fragonard et son club de disséqueurs ont distribué des centaines d'"Ecorchés" dans toute la France.

De façon amusante, on tente de détourner cette question morale, qui touche de près aux représentations religieuses, en évoquant de près ou de loin notre copine la Loi, et derrière, la notion d'intérêt individuel;

(1) le statut légal actuel du cadavre.

(2) le fait qu'il s'agisse peut-être d'anciens condamnés à mort chinois. C'est aussi un repli sur ce qui nous sert de substitut à la religion, la loi donc, elle qui régit la cohabitation des vivants et doit limiter leur souffrance. Le condamné à mort chinois, c'est le cauchemar absolu. Oui, mais pour une exposition de corps? Ce sont des morts comme d'autres, il ne souffrent plus! Mais il paraît que ce marché pourrait stimuler le rythme des exécutions en Chine! Comment une exposition de 30 empaillés pourrait stimuler la machine de mort d'un pays d'1,5 milliard d'âmes, qui en zigouille 8000 bon an mal an ?

(3) le manque d'intérêt pédagogique. Je m'étais demandé, dans le musée Fragonard, s'il y avait un intérêt scientifique quelconque à ce travail. La présentation de l'anatomie est médiocre - la dissection ne consiste pas toujours à laisser les organes en place, au contraire. Le procédé est passablement destructif. De plus, les couleurs ont disparues, les proportions sont altérées par l'embaumement. Une génération de médecins capables de prouesses inouïes, comme la dissection d'une moëlle épinière humaine complète, avait-elle besoin en plus de ces conneries desséchées ? Certainement non. Globalement donc, l'intérêt pédagogique, que se soit pour l'expo "Our body" ou pour Fragonard, est faible; seuls des étudiants en médecine ont besoin de ce genre de connaissances, peuvent comprendre ce qu'ils voient, et rien ne remplacera jamais pour eux l'expérience du "matériel frais" (la dissection).

Tout ceci est bel et bon, mais on ne sait toujours pas si c'est bien ou mal.

Beau ou laid ?



On l'oublie, mais il s'agit d'une exposition sensé être artistique. D'ailleurs, comme me le disait le guide à propos de Fragonard: "Ca sert à rien; c'est de l'Art".

On pourrait y voir la patte du modernisme: son travail a consisté a affadir et dénigrer les valeurs transcendantes, le bien donc (base de la morale chrétienne), mais aussi le beau, puisque l'art qui rompt avec le classicisme n'est plus seulement beau, parfois n'est plus beau du tout. Il ne se pose plus la question, dit on. Dans ces conditions, des Chinois empaillés peuvent bien faire office d'oeuvre d'Art. L'Art, qui était justifié par le Beau, sert d'ailleurs de refuge quand notre amoralisme moderne nous saute à la gueule; des photos de cadavres irakiens, c'est de l'Art; la jeunesse de Catherine Ringer, c'est une Performance, etc...

Oui, et Fragonard? Il y a peu de chances qu'il ait eu, lui, les ambitions artistiques que lui prêtait mon guide. J'essayais d'imaginer, en voyant les Ecorchés, les nuits blanches passées sur le cadavre frais, à se relayer avec les copains pour préparer organe, posture, embaumement, en luttant avec le temps et le pourrissement. Sans oublier de glisser un bout de bois dans la bite pour rigoler. Ca, de l'Art? Plus certainement, des soirées d'étudiants - brillants - à l'ancienne.

Alors? Je suis doute.

http://www.bodyworlds.com/download/pressimages/previews/115265300...

Jacques Ellul dans un coin

14/02/2009 02:06
1.307 lectures
Dans des billets précédents, je m'interrogeais comme un grand sur ce que l'amoralisme politique moderne - cher à Charlie Hebdo - contient de contradictions avec les déterminismes biologiques ou anthropologiques, quels sont ses rapports à la loi (voir Orange mécanique pour une présentation plus ludique) et avec les surgeons moralisateurs qu'il suscite (antiracisme, notamment).
Ce faisant, si l'amoralisme contient tout ça de germes malfaisants, il faut bien reporter sur son adversaire l'Eglise la possibilité d'assurer la vie collective - ce que suggère à demi-mot le fonctionnaire qui pense Emmanuel Todd. Ce qui me gène quand même un peu, pas parce que je trouve de bon goût de faire "croâ croâ" en voyant Mère Theresa (comme disait Desproges), mais attendu que:

1) Je ne suis pas croyant évidemment. D'ailleurs, je doute d'avoir jamais croisé de véritable croyant, même si j'imagine qu'il existe des Coeur(s) Simple(s) comme dans la nouvelle de Flaubert.

2) Quand bien même: je n'ai jamais clairement compris le rapport entre foi et morale chrétienne. Vivre comme dans les évangiles, ça permettrait certes de faire des économies de pain, mais ne correspond pas à l'ensemble touffu des comportements préconisés par la morale chrétienne. Faut-il absolument croire pour simplement être moral ?

3) Faut il liquider la liberté ? On s'y attache quand même un peu. Et puis, étrange moralité que celle d'individus dont la liberté et donc le vice sont tenus en laisse - il y a aussi là, de toute évidence, contradiction avec les déterminismes biologiques.

Il y a donc une difficulté. Même si ils sont insupportables aujourd'hui, ceux de la génération de nos parents qui ont voulu "déconstruire" la morale chrétienne partaient certainement d'une intuition aigüe de son caractère oppressif.

http://pecky.free.fr/blog/images/nawak/charlie%20hebdo%20mahomet.jpg

Intuition qu'on ne peut sans doute pas complètement balayer du revers de la main - ce que fait au demeurant la réaction issue de notre génération matérialiste et non-croyante, mais attachée parfois aux fonctions sociales de l'Eglise (enfin, c'est surtout dans le coin de Versailles-XVIème tout ça).



Je cherchais un livre. J'ai sauvé La subversion du christiannisme, paru en 1984, de Jacques Ellul (1912-1994), livre qui n'avait plus été emprunté depuis 1992 à la BU de Montpellier. Je le connaissais un petit peu comme lecteur rigoureux de Marx, je le découvre croyant comme pas deux.

Sa thèse est que la révélation contenue dans la bible est libératrice, et est donc contradictoire avec le principe de morale. C'est en fait un message - on parle là du christianisme originel - réservée à une élite capable de vivre réellement le "Bien en Christ". Et de citer la parole amorale de Saint Paul: "Aime et fais ce que tu veux". Car en réalité, c'est la foi qui garantit que l'on est bon, nul homme ne pouvant connaître et énoncer ce qui est bon (seul Dieu le sait). Ce message-là a détruit le culte civil des déités romaines: notamment en supprimant l'intercession des prêtres, en niant le sens du sacré (ce fut la lutte sévère contre l'idolâtrie). Mais la généralisation d'une liberté aussi sublime menaçait la vie collective. Elle a donc été rejetée dans la sphère des saints, le commun des mortels étant voués à une morale austère: c'est à dire que rapidement, le christianisme a absorbé et restauré le goût du droit des romains, et s'est se transformé en l'Eglise romaine que l'on connaît.
Historiquement, on passe donc d'un monde de morale civile (la république romaine), à un monde amoral (l'Empire des débuts du christiannisme), puis à un retour de la morale sous la forme chrétienne tardive, elle même abattue au siècle des Lumières au profit d'un nouveau monde amoral (c'est à dire celui du droit "neutre moralement"), de plus en plus torturé par les idées morales (féminisme, anti-racisme). Et tout cela, toujours pour résoudre le conflit impossible qu'il se créé entre des individus libres - la solution moderne étant "la liberté s'arrête là où celle d'autrui", dont on s'aperçoit tous les jours combien elle favorise l'élévation morale du genre humain et le progrès de la vie collective ("ho hé je fais ce que je veux", "on est en démocratie", "d'où tu me juges", "et alors c'est légal", etc...).

En résumé, ce n'est pas très réjouissant: si la morale (échaffaudage de l'Eglise tardive) et l'amoralisme (amoralisme de Jésus, mais aussi de notre monde libéral(*) ) sont tous deux des échecs historiques et des sources de dévoiements infinis (respectivement, l'Inquisition et l'enfer d'Orange Mécanique / 1984), la vie est vraiment tragique. Heureusement qu'elle est courte et que le Racing gagne sans arrêt. Mais enfin voici, pour le goût de l'histoire, ce que raconte Jacques Ellul. Il parle d'une société romaine historiquement imprégnée de droit et de valeurs civiles, donc prédisposée à la judiciarisation, dans laquelle explose la liberté chrétienne.

(* il ne faut pas s'étonner que les Evangiles apocryphes et la "vie privée" de Jésus passionnent aujourd'hui à 2000 ans d'intervalle, comme dans le Da Vinci Code)



Ainsi, il n'y a pas de "morale chrétienne", la foi est antimorale, mais la survivance de Jésus-Christ implique une série de conséquences dans la vie pratique: vivre selon l'amour de Dieu et la foi dans sa parole, cela n'est en rien compatible avec ses vices et ces dérèglements. L'essentiel est qu'il s'agit de conséquences de la vie en Christ, et non pas de commandements d'une morale extrinsèque.
[...]
Il faut constater que l'influence de la corruption orientale [la diffusion du christianisme originel] sur l'Empire romain va s'effectuer dès le Ier siècle avant Jésus Christ. Et il ne faut pas croire que ce sont seulement les catégories riches qui sombrent dans une immoralité totale. Les classes inférieures aussi, par l'intermédiaire des esclaves. Les lamentations de Caton, les jugements sévères de Pline ou de Tacite ne sont pas le fait d'esprits chagrins, mais le reflet de la généralité des moeurs. Cruautés diverses envers les esclaves, gaspillages fabuleux d'argent et de biens divers, corruption politique, escroqueries, polygamie, concubinage avec les esclaves, multiplication foudroyante des divorces par "consentement mutuel" (la femme ayant aussi le pouvoir de répudier son mari), prostitution généralisée, homosexualité, pédophilie dont Suétone nous montre qu'elle était poussée à un degré assez inouï... On peut tout accumuler: tout y était dans ce monde romain; malgré la violente répression faite par Octave Auguste, il n'y aura pas de répression de l'immoralité, qui explose de plus belle, après la fin d'Auguste.

Il faut néanmoins prendre conscience de ce que cette immoralité se développait dans cette société du droit et de l'ordre, à l'intérieur, c'est à dire sans entraîner de graves désordres, un climat d'insécurité, de troubles, etc. C'était effectivement une société bien gérée, tournant bien. Le vice était plutôt l'attrait d'un piment supplémentaire, comme les jeux du cirque pour le peuple.Il est quand même compréhensible que les chrétiens des premières générations aient été révoltés par ces moeurs dans la mesure même où ils lisaient
la Bible hébraïque avec sérieux (ceux-ci se recrutaient le plus souvent chez les Juifs - notamment la diaspora - 7% de la population totale de l'Empire) et où ils recevaient l'Évangile de Jésus comme un modèle. C'est pourquoi déjà chez Paul comme chez "Jacques" ou dans l'Apocalypse, nous rencontrons déjà des condamnations fulminantes contre ces moeurs, car elles étaient si "naturelles" que les Chrétiens aussi les pratiquaient, comme le montre le début de l'Epître aux Romains ou la Ière aux Corinthiens.
[...]
Dés le IIème siècle, les conducteurs d'Eglise commencent à s'attacher avant tout à la conduite morale. Elle devient le critère de tout le reste. Il se constitue alors une morale chrétienne opposée à celle du monde, mais que bien des Chrétiens chercheront à appliquer à tous.
[...]
On va par exemple élaborer l'idée d'une morale naturelle conforme à la Nature et serait au mieux exprimée dans la Loi de Dieu (on voit que les fondements biologiques sont toujours les premiers à se rappeler au souvenir d'une belle idée. D'où la supériorité évidente du biologiste sur le commun des mortels).
[...]
La seconde grande phase de triomphe de la morale de l'Église et dans le christianisme se situe quand il y a une nouvelle vague d'immoralité qui submerge tout avec les "invasions" germaniques.[...] Ce qui est remarquable, c'est que ces "barbares" étaient fort honnêtes, avant la mise en mouvement. Tout change quand il y a invasion, installation dans un pays étranger, en vainqueur, et lorsque toutes les bases des deux groupes sociaux sont en réalité ébranlées. L'Empire connaissait une autre forme d'immoralité qui se développait au IVème siècle, à savoir surtout la malhonnêteté généralisée, la fraude, l'escroquerie, la concussion des innombrables fonctionnaires. Les Barbares arrivent avec leur violence, la spoliation des propriétés, leur sans-gène total, ils s'installent, prennent ce qui leur plaît, se font nourrir par les habitants et établissent leurs habitudes par la contrainte. Il est évident que ce rapport de forces et ces vols étaient favorables à une nouvelle vague d'immoralité.
[...]
Si nous croyons (et nous le pouvons !) les témoins de cette époque (Grégoire de Tours par exemple), on vit à ce moment une époque incroyable de violence d'incendies, de destruction sauvage des biens, de vols, de meurtres; la vie d'un homme ne vaut rien. Toutes les formes d'assassinat sont bonnes, dans tous les milieux de la société. Le vol le plus direct, le plus simple, devient pratique courante.
[...]
L'immoralité n'est donc plus la même que pendant l'époque romaine: maintenant le caractère essentiel est la violence (mais avec, au point de vue sexuel, ce que cela comportait comme rapts, viols, polygamie, soumission abjecte au plus faible, en l'occurrence la femme) et ceci se situe non plus dans un monde ordonné, mais au contraire sans lois.
[...]
Dans cette urgence, dans ce désastre social et moral (dont nous n'avons aucune idée, nous qui nous plaignons de la la violence et de l'insécurité dans notre société!), elle a beaucoup plus travaillé à l'établissement d'une morale commune acceptable qu'à la conversion vraie, de coeur, fondamentale, à l'Évangile.
[...]
Enfin la troisième vague d'immoralité à laquelle l'Eglise a eu à faire face (avant la nôtre!) est celle des XIVème-XVème siècle. A nouveau (et c'est l'affreuse période des guerres de religion), c'est la société entière qui est corrompue, mais là aussi de façon nouvelle. Bien sûr, il y a eu la continuation des guerres et violences féodales. Mais c'est alors un curieux mélange entre un monde de violences, de guerres (celle de Cent Ans entre la France et l'Angleterre n'en est qu'un exemple), d'innombrables révoltes infiniment sanglantes [...] a quoi il faut ajouter l'immoralité de la jouissance immédiate de tous les plaisirs, à cause de la menace de mort dont on est conscient.
[...]
C'est une sorte de frénésie de plaisirs. Tout est permis parce qu'on va mourir bientôt (le Décaméron qui se situe à cette époque en est un témoin). Et c'est la recherche bien connue de la jouissance immédiate, sous toutes ses formes y compris les plus vicieuses (Barbe-Bleue est déjà de cette époque), comme réponse à l'imminence de la mort. Dans ce climat se développe aussi avec une rapidité foudroyante la sorcellerie, la magie, les incantations, les évocations des morts, les messes noires, le culte de Lucifer... Bien sûr, je ne dis pas que dans les siècles antérieurs, cela ,n'existait pas, mais c'était tout à fait sporadique, cas individuels, alors qu'à partir du XIVème siècle, c'est une véritable épidémie dans un monde de folie. Et de nouveau l'Église va essayer d'encadrer, de moraliser, d'institutionnaliser. Au lieu de chercher à convertir les adeptes des sorciers au pur Évangile, elle va par exemple utiliser la force, la contrainte et menacer au bûcher, et développer l'Inquisition comme institution permanente.

Alors, en face de cette carence spirituelle de l'Eglise, explosent d'un côté les mystiques, de l'autre les hérésies. Les mystiques dans certains cas sont tout à fait admirables, respectables, dignes d'admiration, mais le plus souvent il son l'expression de transes douteuses, de sexualité "refoulée-débridée". Les hérétiques ? ... Beaucoup d'entre eux, Huss, Wycliff, Savonarole, apparaissent comme des combattants de la vraie foi [...] mais il était trop tard, l'Eglise avait pris l'habitude de réagir sur le plan moral et institutionnel. Elle a cessé d'être la fidèle servante du Seigneur des pauvres, du Sauveur qui donne la liberté aux hommes dans l'amour; pour devenir la combattante de la morale et de l'amour à tout prix.
[...]
Pour faire comprendre ceci, prenons l'exemple du célibat des prêtres (Notons que J.Ellul est protestant. Ca se voit ici, mais il critique ailleurs le protestantisme). Que certains chrétiens aient eu une vocation au célibat, se vouent ainsi à Dieu (une des façons possibles de servir Dieu), et demandent la prêtrise: ceci était très bien. Mais lorsqu'on transforme le célibat en une loi, une obligation, et la règle pour tous les prêtres, lorsqu'on en fait (hors de toute vocation) la condition du prêtre devient alors de deux choses l'une: ou bien on écarte des hommes qui ont une vraie vocation à la prêtrise (mais pas au célibat), ou bien on les contraints de façon telle qu' inévitablement vont se produire des "bavures", couvertes par le mensonge et l'hypocrisie.

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Les Stars du Rire

07/01/2009 01:25
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J'aime Patrick Sébastien



En période de Noël le retour à la maison s'impose : et donc, aussi, le moment de consommer du chocolat et de la télé. Ca avait plutôt bien commencé avec Manitas de Plata et les Gipsy Kings chez Sébastien (par contre les guerres du Moyen-Orient, je décroche toujours au premier millier de morts).
Le programme annonçait aussi une soirée Pierre Desproges, que je survol-relisais justement. L'émission portant quasiment le titre d'un de ses spectacles, ça laissait imaginer, bêtement, une rediffusion. Râpé ! (je ne me méfie plus assez, à force de sevrage !) Durant cinq minutes pénibles, j'ai entendu :

1) quelques bribes de spectacles, assemblées chronomètre en main, façon 'résumé de la journée' sur téléfoot ;

2) les commentaires d'un vague beauf / voisin / imprésario, qui aura su extraire de la masse de ses souvenirs la révélation capitale que Desproges aimait le vin. Ah ça, pour en arriver là, combien de dîners complices, de ces conversations dont nous ne saurons rien, où chacun rivalisait d'esprit ? L'amitié masculine est pudique tout de même.

3) une comédienne non moins vague, sans doute à peine née dans les années 80. Une fille ou une nièce peut-être. Pour celle-ci, le propre de Desproges était de « retourner notre logique : c'est-à-dire prendre une phrase ordinaire » elle réfléchit « comme 'les Arabes sont tous fainéants' et d'arriver à la fin, évidemment, à 'les Arabes ne sont pas fainéants ».... Ah ? J'ai beau chercher de mon côté, je ne souviens pas d'un Desproges rhéteur. Toutes les références qui me viennent témoignent plutôt d'un goût solide pour l'absurde, hérité par exemple d'un Vialatte, voire même carrément un refus du premier degré. Je ne pense pas qu'il ne se soit jamais abaissé explicitement à ce genre de 'morale sous–préfectorale', et cela, malgré l'attachement évident mais pudibond à l'éternel ordinaire (enfants Desproges, Mme. Hélène / Priscillia / Syphillos Desproges, le poissonnier, etc).

Bref, au trou la greluche, j'ai éteindu la télé.

Mais qu'est ce qu'on pouvait espérer, au fond, comme émission ? A part bien sûr, laisser faire l'artiste - comme Patrick Sébastien, comme chaque fois qu'il écoute son neurone valide, a eu l'intelligence de le faire avec Manitas. Etait-ce possible de parler d'un humoriste ? Il y a bien sûr une contradiction insurmontable entre l'universitaire chiant et un sujet drolatique.

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Les Inconnus - Le rire sur Arte!
envoyé par ElMariachi333



Au total d'ailleurs, je ne suis pas sûr que la philosophie ne s'y soit beaucoup aventuré, à part pour y voir, généralement, une forme de plaisir sensoriel, tantôt condamnable (Platon, l'Eglise), tantôt souhaitable (Rabelais, Voltaire). Pour d'autres, comme le désopilant Bergson, il s'agit quasiment d'un processus purement intellectuel, résultant d'un hiatus dans le déroulement ordinaire des choses. Par exemple, le coup de la peau de banane ! Notons d'abord qu'on devait bien se poiler à l'époque dans les turnes de l'ENS. Notons ensuite la pauvreté des références communes, à l'époque, le rire de masse type Fernand Reynaud / Bourvil n'apparaissant qu'avec le spectacle de masse.

Donc tout ceci est bel et bon, mais ça n'explique pas pourquoi Desproges, ou encore Coluche, les Inconnus,... sont particuliers. Il y a, certes, un talent d'acteur inouï chez certains, qui donne l'impression de pouvoir dire n'importe quoi en étant drôle – c'est d'ailleurs positivement ce que faisait Coluche défoncé. Ceux-là passait au cinéma, dans n'importe quel rôle, sans l'ombre d'une difficulté (Coluche dans Tchao Pantin, Didier Bourdon dans La Machine, Bourvil dans Les Grandes Gueules, etc). Mais ça ne suffit pas, les contre-exemples abondent et Desproges lui-même était tombé dans le one-man-show par accident. Destiné à être lu, il est d'ailleurs parfois à peine audible, pour son plus grand bonheur.

Plutôt que le boulot d'acteur, il y a de manière générale quelque chose qui relève du fond. Comment le définir...on peut avancer quelques éléments sur le style Desproges (goût pour l'absurde, donc...), mais de là à mesurer exactement ce qui va faire rire plus ou moins universellement, ou pas, il y a une marge considérable. Pour mieux comprendre, prenons un comique. Un beau comique. L'oeil doit être vif, le poil brillant. Par contraste avec Desproges qui est drôle, mais mort, on le préférera vivant : on appelle ça un Nouveau Comique.

Le concept du Nouvocomique



En effet, on peut définir le comique par contraste avec son hideuse caricature : le Nouveau Comique. On peut le délimiter par l'extérieur, en somme.

1) L' « industrie du spectacle » est, on n'y pense pas assez souvent, une sacré contradiction dans le terme.
Historiquement, l'artiste était confiné à un milieu, et le temps consacré aux loisirs n'était pas nécessairement payant. Au choix crève-la-dalle sublime, esclave de cour, empereur romain, aucun ne vivait strictement de ses pitreries. Par exemple, et on le devine difficilement en lisant les aventures de Fabrice Del Dongo, Stendhal était un rond-de-cuir, et même Lamartine mais un peu chiant.
Mais, au contraire de tous ses prédécesseurs artistes, le comique moderne est riche est n'a que ça à foutre. Dans une première vague, beaucoup avaient, pour se sauver, une saine indifférence pour l'argent : Coluche qui distribuaient son pognon jusqu'aux pauvres, Desproges qui ne savait pas compter jusqu'à 100 francs, les Inconnus entubés par leur imprésario, etc etc.
C'est là le drame! Le nouveau comique, expression consacré du réseau Rire & Chansons – Coup d'humour, est un parvenu. On se souviendra du mot immortel de Muriel Robin, venu vendre une compil douteuse après le bide de son précédent spectacle - où elle prétendait chanter, avec son filet de voix de canard asthmatique à faire dérailler l'émouvante cacophonie des Enfoirés - « On me paye pas pour venir ». Scandale, en effet !

2) Autre point considérable, le Nouveau Comique s'use rapidement:
De tous ces oubliables, il en sort des légions chaque année, du Jamel Comedy chose, de Rires & Chansons... Heureusement, il est sous garantie : on vous le remplacera sans difficulté avant même qu'on ait le temps de retenir son nom (Pascal Machin, Les Quatre Marrants, Zap Coincoin, ...). On retrouve la logique industriel : pour entretenir la demande, l'offre doit être la plus variée et renouvelée possible. Plus le temps de passer par la longue formation du cabaret, d'où la plupart sortaient dotés d'ailleurs d'une modestie polie par l'expérience de mille soirées à distraire les buveurs ordinaires (voir point précédent).

3) Enfin, rares sont ceux qui peuvent prétendre à l'unanimité du public:
Normal, c'est l'art subtil de la segmentation de marché. Je sais, Desproges n'est pas une référence en dessous de bac+N. Mais enfin, les choses étaient plus simples : il y avait le gros sel, et le sel fin. Dans la chanson : Brassens et Claude François, qui s'écoutaient l'un l'autre. Tout ça, avec en arrière-plan une population au niveau culturel homogène (certif), masse populaire éveillée au prestige de l'Art avec majuscule en apprenant nos grands auteurs maisons.

Pour résumer, le comique était un Artiste qui souffre et tout, c'est devenu un employé en CDD, avec espoir de promotion en CDI surpayé. Petite galerie des produits disponibles (parce que j'ai aussi maté Sabatier, « les Stars du Rire », sur France 2) :

Celui qui balance comme un fou


... ou Desproges de salon. Prototype, Stéphane Guillon. C'est souvent poussif : depuis le déclin de l'enseignement des humanités, les bourgeois vraiment cultivés deviennent rares. Pierre Bergé aime Christine Angot, par exemple ! La subversion reste donc inoffensive, sauf si l'on est petit, obèse ou trichrosomique, ou si on ne travaille pas à Canal +.
Pourtant, la prétention intellectuelle est inversement proportionnelle au talent, mais elle peut être habilement masquée en « sensibilité » (Guillon, pris au jeu de la critique). Rappelons que Desproges, malgré une petite plume, se définissait comme un « écriveur » - rappelons pour être complet que son roman Des Femmes qui tombent est réellement épouvantable. Cette même prétention peut aller loin, jusqu'à Dieudonné qui se prend pour la réincarnation de Voltaire – ah non pardon, il était nazi et esclavagiste.

Spécialisation possible : l'anticlérical qui balance. Alors là, 400 ans après le supplice de Giordano Bruno et 40 ans après mail 68, faut être vachement gonflé. A défaut, on pourra se concentrer sur les mollahs iraniens. Le danger à 10 000 bornes de Téhéran est également assez ténu, d'autant plus que c'est en phase avec l'islamophobie post-11 septembre de nos élites. Mais la teneur en humour est faible aussi (se renseigner auprès de Philippe Val). De façon générale, une allusion finaude au curés est toujours bien sentie chez tout comique soucieux d'assurer sa retraite.

Le communautaire


En parlant de Dieudonné...j'ai un souvenir à peine racontable d'un individu adipeux, de type maghrébo-pas de chez nous, qui imitait un gitan. D'où il ressortait vraisemblablement que le gitan est un abruti congénital qui vole des voitures et se nourrit de hérissons à peine cuits. C'était au Jamel Comedy Club et le public se pissait dessus... De façon générale, la moindre seconde de cet humour m'est insupportable, gluant de moralisme Canal et/ou feu d'artifices de clichés raciaux, et le tout au premier degré j'entends. En 2008, soit 20 ans au moins après la mort de Michel Leeb, Timsit propose ainsi toujours un sketch ou il explique que Dieu a fabriqué les Portugais avec un peu de poil (glissons sur ce quasi-plagiat de Foresti).

Spécialité possible: celui qui a un accent, du Midi notamment (Bosso, Titoff, Mado la Niçoise...) ou d'une campagne indéfinie mais a demie préhistorique (les Bodeins, les Deschiens,...). Je sais, Vanony fai(sai)t beaucoup rire à Geradmer, et Roger Siffert à Strasbourg. Mais est-ce qu'on fait chier la terre entière avec notre accent, Gott verdammi ?

La femme


Alors bon. Je sais qu'on est entre nous. Je me suis souvent demandé dans quelle mesure les déterminismes biologiques (qui existent, n'en déplaise à la glaçante Simone « On ne naît pas femme on le devient » de Beauvoir), je me suis souvent demandé si ces déterminismes conditionnaient l'aptitude à l'humour. Disons que, peut-être, une vie sacrifiée à une carrière artistique totalement imprévisible, consacrée à sa gloire, n'est pas forcément compatible avec la reproduction féminine. La femme, elle, calcule la survie pour plusieurs. A contrario, prendre le risque du bide serait phallique, ou comme le dit Cavanna, l'humour est macho... Les plus méchants diraient que, l'humour devenant un emploi comme un autre, avec salaire et figures convenues, il n'est plus étonnant que des femmes s'y aventurent et qu'il ne s'y passe plus rien. Mais là, c'est méchant. Et puis, il y a Foresti, enfin il y en a quoi.

Mais d'où, peut-être, la forme la plus prévisible de l'humour féminin : la quarantaine, pas trop belle mais pas mal quand même, maman, et avec des soucis hormonaux considérables. Le petit plus qui fait 'humoriste': user d'une vulgarité incongrue chez les femmes normales comme votre mère. Les maîtresses du genre : Roumanoff (alors que sa récente incursion dans la politique - fait rarissime avec son profil ! – a été visionnée des milliards de fois sous Daily) , Karine Lyachenko, la fille Bernier, ... jusqu'à cette terrifiante Elisabeth Buffet... Si vous avez raté Sabatier :

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Elisabeth Buffet - Le Cap d Agde - Humoriste - Comique
envoyé par mototout


Signalons que le coup du camp nudiste était déjà ringard au siècle d'Ouvrard, et que nombre de « gags » sont exactement identiques à ceux d'un sketch de Dubosq.

Celui qui fait de la politique


Y en a encore ? Je veux dire, vivant, pas comme Jolivet ou Bedos ? Ou alors, au moins demi-jeune mais intelligent, pas comme Dieudo ? Même problème que Siné Hebdo : la politique, la vraie, cible par excellence de la subversion et donc de l'humour, a été complètement abandonnée. Ceux qui restent sont les brontosaures d'une génération effectivement arrivée aux postes éminents, avec son imaginaire et ses (contres-)valeurs, intéressés à y rester, et promoteurs plus ou moins conscients de l'inanité de la rébellion dans le cadre libéral. En gros, on a déjà tout dit les jeunes, c'est fini, vous êtes libres, circulez. On peut y trouver, selon la conversation à alimenter, la cause ou la conséquence de la CDD-ïsation du comique.

Spécialisation possible: celui qu'aime pas les Nazis. Encore une fois, la probabilité de perdre un procès contre Adolf Hitler étant proche de zéro, n'hésitez pas. J'ai un faible pour Guy Birenbaum, (ex- ?)intervenant de Rire et Chansons, du Grand Journal, et ex-maître de conf' à Montpellier... Voir encore Philippe Val, le Maître. Il y a fondamentalement quelque chose de fascinant dans cette propension à traquer la saloperie humaine, tout en jouant les petits saints immaculés. Avec, donc, une absence totale de sensibilité, ou d'intérêt, pour la bonté ordinaire. Notons que c'était le créneau de Dieudonné, à la base... Globalement, je ne me fierais pas trop à la générosité de ces gars-là, coincé sur une île déserte avec une brosse à dents pour deux.

Celui qui parle de cul


Y-a-t-il un thème moins difficile ? Non ? Alors n'en parlons pas.



La banalisation du spectacle d'humoriste a des effets parallèles sur le public et les artistes, qui ne respectent plus tant, ni eux-mêmes, ni mutuellement. D'une part, on voit Gad Elmaleh se faire virer sans ménagement à Saint-Raphaël, pour cause de retard: normal, pour un truc aussi ordinaire qu'un spectacle, probablement en partie connu à l'avance, et pas toujours à se pisser dessus. D'autre part, les comiques, en donnant massivement dans la surenchère de connerie, par lassitude, pour manger, par manque de talent,... méprisent très certainement leur public. Alors que la chanson garde un certain vernis chic et 'culture' (songeons à la dodue Cindy Sander, qui se fait virer car "elle n'a pas les codes", selon Isabelle Alonzo : c'est à dire inconsciemment, elle fait trop peuple...), le comique lui se fait un honneur de flatter ce qu'il y a de plus con dans son public. Alors que le haut de la pyramide de la profession, est depuis plusieurs décennies contigu avec la haute bourgeoisie, et pas seulement matériellement (Bourvil ou Reynaud étaient déjà riches).

Bon ben, au bilan, les gens comme il faut comme moi, y se font chier. Les plans sur le public, chez Sabatier, étaient éloquents... Dans n'importe minute d'un spectacle de Coluche, les gens suffoquent, se plient en deux: là des plans serrées sur une poignée de clampins avec en fond d'autres qui regardent le plafond ou font la gueule - par dessus des rires enregistrés, ou en tout cas brefs. On a même eu droit plusieurs fois à la même image d'une demie-belle qui souriait, pour coller avec les rires enregistrés. Avec ça, les bides discrets que connaissent nos titans de l'humour une fois épuisés leurs quelques idées (Bigard, Palmade, Robin,...), la reconversion tous azimuts quand se pointe une fin de carrière ultra-rapide (chanson, ciné,... ). Et surtout, des wagons de nullards qui ne percent jamais: à ce titre, l'industrie de la chanson a en fait quelques années de retard, avec sa Star Academy.

Ce n'est certes pas la fin de l'humour, comportement qui relève des tréfonds de la socialité chez les primates. Mais un public payant qui surconsomme alors que, sauf accident, l'offre est calibrée médiocre, c'est nouveau... Et puis, bordel, moi je me fais chier !

Lagadec viendra à toi

19/12/2008 21:05
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Suite à mes conneries sur les Aïnous dolichocéphales (=billet précédent), j'ai eu l'occasion de farfouiller sur le sujet. Je remarque, et ça me rassure car j'étais un tantinet péremptoire, que je n'ai toujours pas trouvé de contradicteur convaincant. Beaucoup insistent sur le fait que les "êtres humains sont à 99,9% identiques" (ce qui est déjà faux lorsqu'on parle d'homme et de femme, le chromosome masculin Y représentant 2% du génôme, mais passons), or les définitions académiques de - l'affreux mot de - race ne parle jamais d'un niveau de divergence suffisant pour pouvoir utiliser ce mot. A ma connaissance en tout cas. C'est quoi le "bon" seuil, 70%, 80%, 90% ? Seuil utilisable aussi bien pour les races d'insectes, etc... ? Méfiance, car si on se loupe, il y a de bonnes chances que de nombreux primates se retrouve dans une "race humaine"...Fixer un seuil serait de toute façon arbitraire, et ne sert ici uniquement qu'à essayer de limiter l'usage d'un mot honni.

Je maintiens donc. De façon générale, nier l'existence d'une importance variation génétique entre populations humaines serait véritablement absurde. Voilà ce que dit, par exemple, le Pr. Jérôme Goudet de Lausanne (une bête) sur les fameuses pubs pour déterminer génétiquement ses origines:
«Ce type de test [concernant des origines juives] n'est pas crédible, car il est fondé sur la comparaison de quelques dizaines de marqueurs génétiques seulement, estime Jérôme Goudet, professeur de génétique des populations à l'Université de Lausanne. «Des tests sur 500 000 marqueurs coûtent 1000 dollars et sont beaucoup plus fiables pour des populations qui ont peu bougé.. Ce qui n'est pas le cas des juifs. Reste que j'ignore ce qu'est la définition génétique d'un juif», précise-t-il.





La vraie question restant, encore une fois : pourquoi cette hystérie ? Pourquoi le racisme est associé à des tabous aussi forts, avec clergé, inquisiteurs, culpabilité,... Tiens, j'ai vu des blogs où des types se torturaient pour comprendre pourquoi la sortie de Zemmour laissait finalement peu de prises à la mécanique classique de dénonciation/culpabilisation. La réponse semble simple: il ne dit rien de strictement raciste, et d'ailleurs ses vis-à-vis échouent à le mettre en défaut. La reconnaissance des différences physiques est de l'ordre de l'observable. S'il est vraiment raciste, il est dans la situation du pervers qui n'a pas encore mis la main au cul à sa voisine de missel. Voyant cela, ces blogueurs se rongeaient pour savoir comment reconnaître des intentions racistes... antiracisme neuneu = Inquisition / morale dévoyée.

Pourquoi ? Je suis persuadé que l'existence de l'antiracisme répond à un besoin de morale globalement frustré par l'amoralisme moderne. Et la question devient aussi: pourquoi ce besoin de morale ? J'avais ma petit idée aussi, vague et mal formulée. Il a fallu que je tombe sur ce livre de 1996 de ce Claude Lagadec (1932-2000), disponible en ligne. Comme d'habitude en pareil cas - c'est à dire, quand je trouve un savant méconnu qui pense tout pareil que moi-, je me demande si j'ai affaire (1) à un pionnier génial, comme moi (là je doute fort), faisant face à une ignorance inouïe (bon ça me frappe souvent, notamment en biologie, même pour les questions les plus simples) (2) le mec est en fait super connu, je manque dramatiquement de connaissances (snif) (3) le mec est un foireux et moi aussi (sob).
Quoi qu'il en soit, voilà le travail (en très rapide) (c'est moi qui souligne avec mes petits doigts):

La vie sociale résulte de l'évolution darwinienne



http://www.imagier.net/albums/userpics/10004/normal_ruche-abeille...

«Je sais que cette dernière affirmation, à l'effet que la vie sociale résulte d'un développement particulier et contingent de l'évolution darwinienne, risque de heurter un certain nombre de sociologues et d'anthropologues qui pourraient soutenir une opinion contraire. Il sera difficile d'en discuter tant que ces divers spécialistes ne nous donneront pas leurs raisons et ne nous procureront pas, en termes raisonnablement vérifiables, une réponse à la question suivante : quelle est selon eux l'origine de la vie sociale, par opposé à la vie solitaire ?

Pour le philosophe, la première conséquence de la conception du social comme forme de vie produite par l'évolution est que ces deux modèles, celui de Hobbes et celui de Darwin, sont totalement incompatibles et s'excluent mutuellement. Si nous acceptons le modèle de Hobbes, alors Darwin a tort, nous sommes des enfants de Dieu et la théorie hobbesienne du « contrat social » appartient à la version protestante des suites de l'expulsion du paradis. Ce sont les humains et eux seuls qui ont inventé la société en renonçant à la totalité de leur liberté individuelle (au sens hobbesien d'absence de contraintes), donc en enchaînant leur liberté à l'absolutisme du Léviathan, qui est un despote. Un siècle après Hobbes, Jean-Jacques Rousseau a proposé une version plus latine, moins luthérienne de cette même fable. Il se trouve que les philosophes ne disposent d'aucune autre théorie de l'origine du social que cette fable.

Ou bien, au contraire, nous acceptons la théorie darwinienne de l'évolution, mais il nous faut alors être conséquents, ces choses-là ne doivent pas se faire à moitié, il faut en voir et en accepter intégralement les conséquences. Ce qui signifie que toute la théorie philosophique du « contrat social » doit être appréciée pour ce qu'elle est, c'est-à-dire une fable philosophique à forte saveur théologique. C'est l'évolution qui a inventé la vie sociale comme mode de compromis par rapport à la compétition, et non pas les humains par leur seul génie. Si loin que l'on remonte dans l'histoire de l'humanité et au-delà dans ce que l'on sait des anthropoïdes et des premiers représentants de l'espèce homo, les humains semblent toujours avoir été sociaux, aucun fait connu ne nous permet de croire que ce primate ait jamais été solitaire.

Cela mérite d'être dit plus explicitement encore. Il n'y a pas le plus infime document historique justifiant la thèse d'un « contrat social » prétendument conclu entre humains qui auraient vécu jusque-là dans un « état de nature » comme Rousseau et Hobbes voudraient nous faire croire. On demandera à savoir à quelle date ce supposé contrat a été conclu, quels en étaient les signataires et où sont les traces de leurs témoignages.

En pratique, seule la biologie répond à la question de savoir pourquoi nous sommes sociaux : nous sommes sociaux parce que c'est ainsi que l'évolution nous a faits. La vie sociale est une stratégie, parmi d'autres, de l'évolution, dont l'effet présumé est de réduire l'âpreté de la compétition dans la reproduction


J'ajouterais un petit bémol - ce monsieur vient des sciences sociales ! - l'effet n'est pas de réduire la compétition, mais d'optimiser la reproduction de manière générale, par rapport au modèle "primate solitaire". Ce qui n'exclue pas nécessairement une intense compétition dans le groupe social, et entre groupes. Bref.


La morale, c'est la loi du groupe



«Lorsque Bertrand Russell a écrit son histoire de la philosophie, il l'a intitulée : Histoire de la philosophie occidentale, reconnaissant ainsi le caractère limité de son entreprise et du corpus où il puisait. Je ne connais pas de traité de morale dont le titre dise expressément sa particularité d'être occidentale, et donc partielle. Par défaut, logiquement, l'absence de quantificateur confère à cette particularité la prétention à l'universalité. Prenons, par exemple, l'ouvrage de G.E. Moore, l'ami de Russell, publié en 1903 : Principia Ethica. Le philosophe moraliste n'aurait-il pas dû signaler dans son titre que son traité était réservé à l'usage des Anglais ? Ou des anglophones ? Ou des Occidentaux ?

Il suffit que chaque moraliste persévère, sérieux, bien intentionné et compétent et qu'il continue ainsi à publier chacun à tour de rôle ses propres Principia Ethica sans faire la moindre allusion à l'existence d'autres morales et d'autres discours tout aussi sérieux, bien intentionnés et compétents que le sien mais incompatibles, et qu'il continue à espérer que personne ne s'en aperçoive. Ce phénomène, à lui seul, est tout à fait extraordinaire, pratiquement invraisemblable, mais ce n'est encore rien, car personne ne semble en effet s'en apercevoir, ou en tout cas s'en formaliser.»


Bon, jusque là c'est un peu de l'enfonçage de portes ouvertes, mais généralisation est finalement saisissante:

«La surprise fut de devoir reconnaître, malgré tout ce que nos maîtres nous ont enseigné et malgré tout ce que je croyais savoir, que le fondement de la morale humaine se situe dans le groupe et non pas dans la personne individuelle ou dans sa rationalité.»

Claude Lagadec donne ainsi trois exemples des fondements évolutionnistes de la morale du groupe:

1. Les soins à la progéniture: «Au premier contact physique avec son nouveau-né un être humain éprouve habituellement l'obligation de le nourrir et de le protéger. Il existe en biologie ce qui a été appelé "la stratégie du gros bébé ".»
. Eh oui. Le groupe commence ici avec sa propre progéniture (dans d'innombrables espèces, les parents n'investissent
absolument pas dans les soins à la progéniture. A commencer par les végétaux).

2. «L'inceste. En général, les animaux ne pratiquent pas l'inceste. Il y a des exceptions, comme l'accouplement frère-soeur chez quelques insectes.» On connaît tous le résultats des croisements consanguins: à terme, le coût sur la fécondité mènerait à la disparition d'une lignée trop portée sur l'inceste.
http://vial.jean.free.fr/new_npi/img_pool/portr/esp_charl2.jpg
Le sémillant Charles II - un obscur Habsbourg d'Espagne - résultat bien connu d'une expérience assez poussée de croisements consanguins

3. Enfin, last but not least, la coopération au sein du groupe «L'altruisme. Lorsque, de propos délibéré, nous sommes altruistes au sens moral du terme, nous appliquons une règle dont l'effet est d'avantager quelqu'un à nos dépens, généralement un proche». Ceci s'apparente à favoriser ses gènes de façon plus étendue, le groupe social, à certains niveaux d'endogamie, étant composé d'individus apparentés.

La morale d'un groupe serait donc uniquement un comportement universel associé à la vie sociale, ce que les anthropologues connaîtraient finalement assez bien :

Liste des comportements du syndrome de l'ethnocentrisme

Attitudes et conduites par rapport au groupe
1.1Voir son groupe comme vertueux et supérieur.
1.3Croire que ses propres standards sont universels, intrinsèquement vrais. Voir ses propres coutumes comme originales et au fondement de l'humanité.
1.4Voir les membres de son groupe comme forts.
1.8Des sanctions punissent le vol dans le groupe.
1.10Des sanctions punissent le meurtre d'un membre du groupe.
1.12Coopération avec les membres du groupe.
1.14Obéissance aux autorités du groupe.
1.16Empressement a demeurer un membre du groupe.
1.18Empressement a se battre.


Attitudes et conduites par rapport à l'extérieur du groupe
1.2Voir l'autre groupe comme méprisable, immoral et inférieur.
1.5Voir l'autre groupe comme faible.
1.6Distance sociale.
1.7Haine a l'égard de l'autre groupe.
1.9Sanctions ou non sanctions du vol fait aux dépens des membres de l'autre groupe.
1.11Sanctions ou absence de sanctions du meurtre d'un membre de l'autre groupe.
1.13Absence de coopération avec les membres de l'autre groupe.
1.15Absence d'obéissance aux autorités de l'autre groupe.
1.17Absence de volonté de devenir membre de l'autre groupe.
1.19Absence de volonté de se battre et de mourir pour l'autre groupe.
1.20La mise a mort du membre de l'autre groupe est un acte vertueux.
1.21Dans l'éducation des enfants on utilise le comportement des autres groupes comme exemple du mal.
1.22L'autre groupe est tenu responsable des malheurs du groupe.
1.23Méfiance et crainte a l'égard de l'autre groupe.


On a l'impression que sont résumés ici bon nombre de nos réflexes moraux. On pourrait noter, ça et là, des connexions de la première partie avec l'intuition de la common decency de Georges Orwell, et de manière générale, la réflexion anarchiste sur les sources et les conditions de la vie en groupe. On notera aussi, dans la deuxième partie, des comportements typiquement racistes, mais j'y reviendrai à la fin.


Individu, liberté et amoralisme



En corollaire avec le paragraphe précédent, l'auteur exclue l'idée que la moralité est choisie par l'individu (le précieux libre-arbitre, je crois), puisqu'elle est la loi du groupe.

«La plupart des humains, lors de leur premier contact physique avec leur nouveau-né, subissent une contrainte dont l'effet est de les porter à nourrir et protéger cet enfant. Une autre contrainte, inhibitrice celle-là, fait que la plupart d'entre nous, la plupart du temps, éprouvons une nette répugnance à commettre l'inceste. Troisième exemple, la plupart d'entre nous sommes particulièrement attentifs au bien-être et aux souffrances des membres de notre famille immédiate.
(...)
Or, puisque la moralité de l'existence humaine est aussi ininterrompue que la vie elle-même – l'être humain est un être moral par définition, « à temps plein », pour ainsi dire, et non pas « à temps partiel » – ne faudrait-il pas supposer l'existence de quelque système permanent de moralité à l'intérieur de nous-mêmes, qui nous épargne habituellement d'avoir à prendre de telles décisions conscientes et délibérées tout en nous laissant le loisir de le faire dans certaines circonstances exceptionnelles ?»


Exit aussi, en passant, l'idée que l'individu est bon/mauvais par nature, puisqu'il est déterminés par des contraintes biologiques, à commencer par les intérêts de son groupe. Que reste-t-il de la liberté ?

«J'appelle liberté l'ensemble des performances dont un organisme est physiquement capable. C'est l'autonomie de l'organisme dans son environnement.
(...)
La liberté est un ensemble que la morale, comme sous-ensemble, vient réduire. La morale est un sous-ensemble de contraintes dont l'effet est de diminuer, circonscrire et limiter la somme des performances qui, bien que physiquement possibles, deviennent en pratique soit obligées, soit au contraire, inhibées. L'effet de la contrainte morale peut être incitatif ou inhibiteur ; elle peut nous obliger à faire quelque chose que nous pourrions ne pas faire, ou au contraire nous inhiber et ainsi nous empêcher de faire quelque chose que nous pourrions faire physiquement.»


C'est une définition universelle, basée sur les déterminismes biologiques, qui dépasse les conceptions particulières du groupe sur la liberté/morale (par exemple, les droits de l'Homme (et du citoyen), écrits en France en 1789). Par conséquent,...

«(C'est une définition qui) nous fait écarter toute conception de la liberté qui suppose le sujet. On rappellera pour mémoire qu'il n'y a pas de concept de sujet chez Aristote. Le sujet est une invention typiquement moderne occidentale, elle n'apparaît que dans la tradition philosophique occidentale chrétienne, ses premiers représentants historiques étant Augustin, Descartes et surtout Kant. L'idée de sujet n'est pas universelle mais seulement occidentale et donc ethnocentriste.
(...)
Historiquement, l'invention kantienne du sujet humain qui est sa propre liberté et qui, en cela, est donc égal à tout autre sujet humain, était d'une extraordinaire audace à l'époque puisqu'elle s'adressait à des hommes et à une philosophie d'Ancien Régime pour lesquels elle fut exactement ce qu'elle voulait être : une rupture démocratique et égalisatrice qui mettait fin à la hiérarchie métaphysique et théocratique. C'est ce qui, en philosophie, fait de Kant le véritable père des droits de la personne. Cette philosophie était révolutionnaire en son temps mais il y a belle lurette qu'elle ne l'est plus pour nous qui sommes post-révolutionnaires et pour qui la réversibilité de la liberté et de la pensée est devenue en fait beaucoup plus cartésienne que kantienne. Nous continuons en effet à croire, malgré toute la psychanalyse que l'on voudra, que tout ce qui est dans la liberté humaine est dans sa pensée et réciproquement. C'est l'âme transparente à elle-même de Descartes qui ne pense que ce qu'elle est et qui pense n'être que ce qu'elle pense qu'elle est. Nous devrons donc retourner brièvement à Kant pour reprendre les données de ce problème afin de le reformuler pour notre compte et le résoudre en termes modernes.»


http://quadri.files.wordpress.com/2008/01/nietzsche-785802.jpg
Il roulait des pelles au poney-ses (véridique !)

Dans mes souvenirs, Nietzsche a abondamment écrit, à la suite de Kant, sur ce concept d'individu et les fondements de la morale, mais j'ai pas poussé jusqu'à ce chapitre. On pourrait développer, concernant ces concepts de la liberté/individu, sur la contradiction qu'ils induisent avec la morale fondée sur le groupe. Les Ultras, qui affrontent l'hostilité d'une société d'individus, connaissent cela très bien. J'ai pas parlé non plus de libéralisme, mais j'y pense. Ceci dit, j'y suis attaché, moi aussi, à mon petit individu. On pourrait aussi causer sur la contradiction avec la morale causée par la négation totale des individus dans le schéma communiste (qui niait du même coup l'"égoïsme relatif" d'une nation, d'une classe ethnie, famille). Orwell l'a si bien senti dans 1984.



Et ce foutu racisme ?



«Je résume. La liberté biologique rend possibles un certain nombre de performances physiques. Des contraintes primaires, appelées contraintes morales dans le cas des êtres humains, viennent limiter le nombre et l'exercice de ces performances.
Il existe cependant des contraintes primaires dont nous pouvons trouver des traces observables et universelles dans le comportement humain et que, néanmoins, nous refusons d'ordinaire d'inclure au nombre des contraintes de la morale humaine. Je veux parler (notamment) de la xénophobie (...)
Or, il existe bel et bien un principe de xénophobie en biologie sociale. On l'appelle le « principe » parce qu'il a été vérifié et documenté dans pratiquement tous les groupes d'animaux vivant en société possédant une vie sociale un peu complexe et qui ont été examinés sous ce rapport. Sans être universelle, la xénophobie animale est très fréquente dans les sociétés animales. Chez les lions, les fourmis ou les primates, par exemple, l'apparition d'un étranger constitue le plus fort stimulus de conduites agressives dont les membres sont capables et qui sont alors dirigées contre l'intrus. La présence de l'étranger représente une menace au statut social, au rang de chacun des membres du groupe, elle provoque les plus grands désordres qui ne cessent qu'avec son éviction, parfois sa mort ou éventuellement son intégration après une période de probation plus ou moins longue. La généralité de la xénophobie dans les sociétés animales nous suggère l'idée que sa présence est probablement sociogène, qu'elle facilite la vie sociale dont elle renforce la cohésion et la stabilité.

Je pense que sur ce point il n'y en a plus. Nous avons toutes les raisons de penser que la xénophobie et le racisme font partie de la nature humaine depuis très longtemps. Au point que l'apparition des termes eux-mêmes de xénophobie et racisme semble incroyablement récente. Selon Le Petit Robert, « xénophobe » date du début du XXe siècle, « raciste » apparaît vers 1930. Ce qui signifie qu'avant le XXe siècle et probablement depuis la nuit des temps les sociétés humaines ont toujours été racistes. Il en va de même en anglais. L'apparition relativement récente du mot n'indiquerait alors que le moment où certaines de ces sociétés racistes ont cessé d'être fières de l'être.»


Bref, le racisme/xénophobie serait une expansion de la morale du groupe. Il est fort probable, par exemple, que le nazisme ait été un moyen d'achever l'unité allemande, en dépassant les clivages de classes (voir les Damnés de VIsconti) et régionaux, en éveillant la morale du groupe aux dépens de malheureux indésirables.
Dans ces conditions, l'antiracisme se déploie, lui aussi, uniquement dans le champ de la morale. Les pseudo-justifications rationnelles, du type de celles qu'on opposent au petit Zemmour ("les races n'existent pas, les scientifiques l'ont dit") sont des cache-misère. Il est significatif que toutes les solutions envisagées par Lagadec sont de l'ordre de la "réeducation" (c'est son mot), décidée par le groupe, il s'agit bien de redressement moral:

«Ce qui est requis c'est plus qu'un simple changement dans les idées, c'est un changement dans les perceptions et seul le groupe est en mesure de produire ce genre de résultat. (...)l'acceptation d'un nouvel ensemble de valeurs et de croyances»

C'est précisément ce qu'on voit à l'oeuvre avec l'"antiracisme années 80" (Lagadec a écrit la première version de son livre en 1982). Je ne suis pas philosophe. Mais pour travailler, depuis des années, sur les conséquences implacables des déterminismes biologiques et de l'évolution darwinienne, je doute fort sur la possibilité d'une "rééducation". Je pense même, de façon floue, que cela créera beaucoup plus de souffrance que ça n'en évitera. Il me semble qu'il faudrait assumer:
  • Soit de composer vaille que vaille avec la morale du groupe, celle qui pré-existe: le groupe est susceptible d'être étendu, pourquoi pas à l'universel. On y voit la trace de l'universalisme français jusqu'à l'élection d'Obama. Un tel projet est à rapprocher aussi de la réflexion anarchiste, qui se passe me semble-t-il de "rééducation", de son clergé et Cie.
  • Soit de reconnaître l'évidence et la généralité du racisme - et donc celles de la générosité, aussi, sans quoi nous serions des démons : Coluche était encore capable d'une telle finesse, dans le magma des années 80. Il faudrait donc imposer, par la domination, la vie collective. C'est le sens de la laïcité à la française.

Bref, je radote (et bonnes fêtes de fin d'année aux deux ou trois lecteurs survivants).

Le vide est religieux ?

06/12/2008 22:11
1.658 lectures
Petit extrait du dernier livre d'Emmanuel Todd, Après la démocratie . Pas le genre qui donne la patate et envie de souscrire un emprunt sur 50 ans, mais il contient une synthèse séduisante des clivages politiques en France par la géographie. Apparemment l'auteur y tient, c'est peut-être pas si con: c'est amusant de penser que ces trésors de rhétorique, déployé sur le stub quand [login=modérateur] laisse pisser, ne tiennent qu'à des histoires familiales. Notons que le cas de l'Alsace (dépourvue de gauche, Tambow oblige) n'est pas vraiment traité.

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Monsieur le chien ?

23/11/2008 20:59
457 lectures
Je ne connaissais pas, je ne résiste pas à le mettre ici (vu la tournure que prend ce blog). Cette BD est agrémentée d'une émouvante tartine que j'aurais pu écrire : ce doit être ma moitié platonicienne (j'espère qu'elle a des gros seins). Plus sérieusement, je vois qu'on est trois ou quatre de ce tonneau ce qui n'est pas étonnant dans la pétaudière des classes moyennes, sans espoir évidemment de former une minorité quelconque (notamment parce qu'elles se définissent par l'individualisme).


http://img134.imageshack.us/img134/4269/clipboard0sk1.jpg

...savoureux, pour moi, étant récemment été échaudé sur ce sujet par un échange avec le site d'Acrimed, où "tous les scientifiques" étaient convoqués, rien que ça. Echange d'où il ressortait que ce site d'agit-prop globalement intéressant, toujours prompt à dénoncer la figure de "l'expert" qui sévit dans les grands médias faussement neutres, fait sa bibliographie scientifique (*) sous Wikipédia.


(* site tenu par des universitaires...)

Je chie sur Siné Hebdo

06/10/2008 00:40
4.232 lectures
J'avais déjà un peu de méfiance vis-à-vis de Charlie Hebdo, dés avant sa reprise en main: après tout, le bréviaire de tous les instituteurs barbichus ex-soixante huitards ne pouvait pas être complètement bon.

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Les intellectuels, le peuple et le ballon rond

18/09/2008 23:44
479 lectures
Pour mes exercices de dactylo du soir, j'ai bien envie de faire partager quelques extraits de ce court essai de Jean Claude Michéa, dit l'Aigle de Montpellier (il est prof de philo dans le secteur).
Le titre, celui du présent billet, n'augure rien de bon; peut-on vraiment gloser sur le sport de Joey Barton - à quand une métaphysique de la soupe aux poireaux ? Que vient foutre là l'écrivain, cantonné de naissance au poste de défenseur latéral et au jeu sans ballon ? Comment osera-t-il donner des leçons à ses frères à lunettes ?

Une fois lobées ces menues objections, l'auteur se lance comme un fou dans son opuscule, et c'est de l'anarchisme orwellien non coupé.

http://zizou.z.i.pic.centerblog.net/kk07qucf.jpg

«...Il peut, certes, arriver qu'un communicant habile passe longtemps aux yeux des acheteurs et de la critique pour un peintre de talent ou un sculpteur de génie. Mais jamais un footballeur n'a été en mesure de duper le public averti sur ses qualités supposées de libero ou d'ailier de débordement, ni même sur la réalité de son intuition tactique.

C'est par conséquent cette capacité acquise de "lire un match" - capacité qui est le principe de ces interminables discussions d' "après match" où se fonde une partie de la sociabilité populaire - qui a toujours permis aux critiques basées sur l'amour du jeu, d'aller bien au-delà de la simple perception habituelle des effets que la logique marchande produit en dehors et autour du terrain.

Effets qui sont, du reste, désormais bien recensés: soumission des clubs au pouvoir de l'oligarchie financière (l'arrêt Bosman constituant un moment décisif et particulièrement destructeur dans cette mise en place des logiques ultra-libérales), médiatisation grotesque de l'évènement sportif, lui-même "commenté" par des experts incompétents, généralisation de la corruption et du dopage, ou encore, depuis les années 70, multiplication des efforts pour substituer au joyeux public traditionnel des stades, connaisseur et gouailleur, la figure bariolée et infiniment plus manipulable du supporter [NB: ce dernier point est largement nuancé, en commentaires, concernant les aficionados].

[...]

Le jugement [des connaisseurs, concernant l'évolution du jeu] est dans l'ensemble toujours le même, et François Thébaud, ancien rédacteur en chef de Miroir du Football en énonce ainsi les principaux attendus: "On admettait naguère qu'en pratiquant un jeu de qualité, on pouvait perdre un match. Mais on considérait ce type d'évènement comme un accident, la seule recette intelligente pour obtenir régulièrement de bons résultats était la pratique du meilleur jeu possible, c'est à dire d'un jeu où l'esprit de création, l'intelligence tactique, la maîtrise technique, le plaisir de jouer étaient des éléments essentiels. Aujourd'hui, [...] le jeu est devenu une notion inutile et encombrante à partir du moment où le poids des intérêts financiers draînés par le football a eu comme conséquence l'accession à sa tête
de gens déterminés à implanter l'idée que seul le résultat compte, et que les moyens pour l'obtenir en dehors de l'argent se nomment le travail, l'effort pénible, la souffrance et éventuellement la ruse et la brutalité."

[...]

C'est donc peu de dire que le véritable amateur de football moderne est, en général, très critique quant à la valeur du spectacle qu'on lui propose. Et cela d'autant plus, que sa mémoire demeure riche des matchs du passé, et que son jugement a déjà été formé - on l'a déjà dit - moins par les commentaires tombés de la télévision que par les discussions passionnées qui s'élevaient de son milieu.»

Les carnets du Major W. Marmaduke Thompson

31/07/2008 02:03
815 lectures
L'exercice de Pierre Daninos est bien connu, décrire la Grande Bretagne et la France en faisant parler un personnage britannique de fiction, le célèbre major Thompson. Il est vrai que, de par les liens robustes qu'ont noué les deux pays lors de la rouste légendaire d'Hastings en 1066, leurs visions mutuelles ont de bonnes chances d'être justes. Et puis tout de même, n'oublions pas que les rosbifs ont donné au monde Chris Waddle et George Orwell.

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L'horreur de la politique

17/07/2008 21:51
1.063 lectures
« Si [George] Orwell plaidait pour qu'on accorde priorité à la politique, c'était seulement afin de protéger les valeurs non politiques » (Bernard Crick, cité par Simon Leys, Orwell ou l'horreur de la politique). Ce qui consistait - dans ses aspects les moins amusants - à éreinter son entourage avec son socialisme compliqué, mais aussi et surtout à poser un regard singulier sur les idéologies de son époque et de la notre.

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Vieux ragondin

05/07/2008 20:40
4.471 lectures
Ou encore Renaud, Renaud Séchan, "vieux ragondin" étant le surnom scout dont l'avait affublé Guy Carlier après son passage aux victoires de la musique de 2001 - un an avant l'album "Boucan d'enfer". Subtil Guy, passé depuis expert en la matière, qui avait bien flairé la mutation de Renaud en bobo joufflu.

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Fiche de lecture

08/06/2008 23:32
1.857 lectures
Ca force un peu ma modestie, mais en lisant le dernier Michéa, L'empire du moindre mal, je suis naïf et emerveillé comme devant mon devant mon premier Oui-oui. Pour avoir laborieusement ferraillé sur le contenu politique du rap avec un stubiste patient, ce passage m'a retenu un moment (le thé est froid). Jean-Claude c'est à toi :

«Pour donner une idée de l'univers mental dans lequel pataugent les économistes officiels, on peut se référer à l'exemple élémentaire imaginé par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice dans Les Nouveaux Indicateurs de richesse (La Découverte, 2005, p. 21) :
Citation:
Si un pays rétribuait 10% des gens - notent ces deux auteurs - pour détruire des biens, faire des trous dans les routes, endommager les véhicules, etc., et 10% pour réparer, boucher les trous etc., il aurait le même PIB qu'un pays où ces 20% d'emplois (dont les effets sur le bien-être s'annulent) seraient consacrés à améliorer l'espérance de vie en bonne santé, les niveaux d'éducation, et la participation aux activités culturelles et de loisir.

Un tel exemple permet, au passage, de comprendre l'intérêt économique majeur qu'il y a, d'un point de vue libéral (et comme Mandeville (*) est le premier à l'avoir souligné, dés le début du XVIIIème siècle), à maintenir un taux de délinquance élevé. Non seulement, en effet, la pratique délinquante est, généralement, très productive (incendier quelques milliers de voiture par exemple, ne demande qu'un apport matériel et humain très réduit, et sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l'industrie automobile). Mais, de plus, elle n'exige pas d'investissement éducatif particulier (sauf, peut-être dans le cas de la criminalité informatique), de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s'il commence très jeune (il n'est pas ici, bien sûr, de limite légale au travail des enfants).
Naturellement, dans la mesure où cette pratique est assez peu appréciée des classes populaires, sous le prétexte égoïste qu'elle en sont les premières victimes, il est indispensable d'en améliorer l'image, en mettant en place toute une industrie de l'excuse, voire de la légitimation politique. C'est le travail habituellement confié aux rappeurs, aux cinéastes "citoyens" et aux idiots utiles de la sociologie d'Etat {il cite là un prof de philo auteur d'une très sérieuse Apologie du casseur

(J-C Michéa, L'empire du moindre mal, 2007, p.121)


De là vient sans doute, l'indifférence du pouvoir vis-à-vis la délinquance, malgré ses fructueuses postures répressives : dans une dictature bien tenue ou dans les démocraties d'avant la mondialisation, elle est bien plus marginale. De là aussi la promotion de ces chanteurs "rebelles" - de préférence les plus demeurés -, quelles que soient par ailleurs les réussites artistiques de ce courant.


(*) Un batave du XVIIIème donc, certainement un ancêtre de Marc Van Bommel, surtout connu pour son "paradoxe de la ruche" : si les abeilles étaient parfaitement vertueuses et honnêtes (denuées d'égoïsme), la ruche, pourtant bâtie en apparence sur l'altruisme et la coopération, cesserait d'être productive. Les braves abeilles sont bel et bien menées par leur vice privé...Ca ouvre la voie au concept de "sélection de parentèle", mais bien plus tard.

"À part la droite, il n'y a rien au monde que je méprise autant que la gauche"

30/04/2007 20:21
1.545 lectures
...comme disait l'autre.
Le premier tour passé, on s'épargnera la revue fastidieuse des 167 candidats, dont les trognes scandaleuses envahissent nos rues depuis des semaines.
Je ne parlerai pas du désopilant Sarkozy, pour ne pas me joindre malgré moi à la campagne grotesque et contre-productive dont parle Conan dans son billet.
Je songe davantage à toutes mes connaissances qui pleureront des larmes de sang quand il arrivera au pouvoir, eux qui avaient déjà voulu me forcer au Votutile sous la menace des pires mutilations. Citation :

"Ce qu'on appelle la 'Gauche', de nos jours, et en France, n'est donc en réalité que le produit d'un compromis historique particulièrement instable, négocié lors de l'affaire Dreyfus, entre le socialisme ouvrier [expression philosophique des luttes ouvrières] [...] et le camp républicain, c'est à dire celui des héritiers de la philosophie des Lumières...

[...]

Que pouvait devenir cette configuration idéologique instable une fois que les principales puissances de l'Ancien Régime [i.e. propriété foncière, église,...] auraient été historiquement éliminées (c'est chose faite depuis la Libération), et quand, au prétexte des lois d'airain de l'économie, elle aurait définitivement renoncé à maintenir dans ses programmes officiels l'utopie d'une critique radicale du capitalisme moderne (c'est chose faite depuis le début des années 80) ?

[La Gauche] ne pouvait devenir que ce qu'elle est devenue : à savoir une simple machine politique destinée à légitimer culturellement, au nom du 'Progrès' et de la 'modernisation', toutes les fuites en avant de la civilisation libérale.
Or il est clair que dans cette fonction, la Gauche est infiniment mieux armée intellectuellement que toutes les droites de l'univers. Car s'il s'agit seulement, comme c'est désormais le cas, de fonder l'infrastructure psychologique et imaginaire d'un monde entièrement 'libre' et modernisé (c'est à dire composé d'atomes perpétuellement mobiles et sans autres programmes métaphysiques que celui de 'vivre sans temps mort et jouir sans entraves'), alors les héritiers de Sade et de l'égoïsme stirnérien seront toujours plus compétitifs et plus efficaces que les 'conservateurs' de tout acabit.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner (maintenant que toute idée de rupture avec la logique destructice du capitalisme est partout présentée comme 'utopique', 'totalitaire', voire -crime de pensée suprême- 'populiste'), si cette Gauche moderne, ou 'libérale-libertaire' qui contrôle à elle seule désormais [i]l'industrie de la bonne conscience (et domine à ce titre, presque tous les secteurs du Spectacle et de la 'culture jeune' qui en est le principe d'unification), constitue d'ores et déjà la forme idéologique la plus efficace et la plus appropriée pour préparer, accompagner, et célébrer, les terribles développements à venir de l'Economie se déployant pour elle-même.

[...]

[La Gauche, toujours] s'est trouvé, pour ainsi dire, rendue à elle-même et à sa propre vérité. Dégagée, en somme de la pesante obligation électorale d'invoquer sans cesse les travailleurs de Lip ou les paysans du Larzac (devenus depuis, grâce à l'intelligentsia éclairée, une improbable coalition de 'beaufs' ou de 'Deschiens') et libre, enfin, de consacrer l'essentiel de son temps aux états d'âme autrement distrayants, des différents émules de Jean-Paul Gaultier, Emmanuelle Béart, ou Pierre Arditi."

(Jean Claude Michéa, L'impasse Adam Smith, auquel on doit aussi Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, et donc de ne plus passer pour des demeurés auprès de nos éventuels amis golfeurs)

5 choses que vous ne savez pas sur moi...

12/01/2007 21:07
1.051 lectures
...ça ne peut plus durer, c'est intolérable. D'autant plus qu'on m'a promis la lune en retour, et c'est la moindre des choses.

1)Je connais un tour de magie réalisable avec un ballon, un haut-de-forme, une greluche à paillettes, un jeu de cartes, trois foulards, une scie égoïne pas affutée et un lapin albinos.
Bon, évidemment y a un truc (toujours). Mais ça se voit pas, c'est vraiment spectaculaire, vous savez pas ce que vous perdez.

2)Je ne perds jamais une partie de Monopoly à partir du moment où j'ai les 4 gares. J'appelle ça le théorème « depuis quatre gares ». Ce bâtard de Deep Blue peut toujours venir.
Dans sa version faible ; ça peut aussi passer avec trois gares. J'appelle ça le coup de 3-4 gares. Achetez quand même la case départ, on sait jamais.

3)Je prends souvent le train et m'y emmerde toujours profondément.
Comme dans le métro, le but du jeu est de ne jamais croiser un regard. Les rares tentatives de triche signalent immédiatement un plouc, un truand ou un débile.
Dans ces cas-là, ni une ni deux j'enleve mes lunettes. Ca m'avait bien aidé jadis à vaincre le trac, quand j'avais du tenir le grand rôle dans une fête de Noël à la communale.
Sans craindre d'être fusillé en retour, je peux aisément tancer du regard dans la direction d'un importun, mater aux alentours des jolies voisines, admirer les couleurs du Paris match de mon voisin...Et je dois surtout surveiller dix-huit valises de la même couleur que la mienne.
...
(Pour de vrai ça aide surtout à dormir...zzz).
...
Lunettes remises, il semble que mon regard de sphinx inquisiteur poursuivra toute sa vie le maladroit qui avait redécoré les WC. D'ailleurs Paris Match était un Entrevue. Mine de rien, dans certains wagons, on me craint.

4)Une amie a moi a pour prénom une marque de produits périodiques féminins. On songera aussi à une pièce de Tchekov (c'est un prénom mixte). Pourquoi pas pelle-à-tarte tant qu'on y est ?
C'est ennuyeux quand il faut en passer par une standardiste excédée (et probablement moustachue) dans le brouhaha standardique habituel. Le prénom est en général suivi d'un instant de stupeur. Au moment de repéter, la moindre hésitation, et aussitôt la gargouille téléphonique suppute un canular. Et en profite pour raccrocher. A l'instar d'un rachmaninov dans ses billets, je ne suis pas loin de conchier cette profession !

5)(Là je l'ai peut être déjà dit sur le forum ?) J'ai été parmi les derniers locataires légaux du célèbrissime Squat des 1000 de Cachan. Dans la chambre dite « Chambre de l'empereur », car Napoléon...hihi.
Fort de ce petit vécu, j'ai pu observer dans un fauteuil le beau métier des journalistes. Et ce, sans avoir eu à me farcir un pavé constitutionnel européen à la con, comme l'ordinaire des cuistres de machine à café, héhé.

Bon je vais faire comme si cette chaîne n'était ni ridicule ni moribonde, que dites vous almendralejo, italoharissa, nikotine, arbo, murmeltier, et tous les autres ?

Vous ne méritez pas les araignées

23/02/2006 03:12
1.796 lectures
Il ya quelques années, juste avant que je ne fracasse ma dernière télé contre le mur (un dimanche sur TF1, vers 11h30) il m'arrivait de tomber sur l'émission 30 millions d'amis. A part Thierry Roland sur Téléfoot, c'était l'un des seules (la seule ?) émissions de la télévision française à avoir une mascotte, Junior (successeur de Mabrouk). Le générique, très facile à retenir, finissait avec les deux toutous dans leur exercice favori, le saut d'obstacle hippique. Après ces images époustouflantes, l'émission ronronnait généralement avec des reportages sur quelques paisibles mémés amies des animaux. Enfin, l'émission se terminait avec des images de petits prisonniers des refuges SPA, à adopter d'urgence. De quoi tirer des larmes à n'importe quel trafiquant de fourrures !
Je parie un chat empaillé que l'émission n'a pas changé d'un poil.

Loin de moi l'idée de me moquer des ami(e)s des animaux. Leur tendresse a mille fois autant sa place à la télé que les sentiments frelatés de Barbie pour Ken dans les Feux de l'Amour (vous connaissez aussi ?). D'ailleurs, il m'est arrivé...vous le repétez pas, si ça sort de la Stub je saurais que c'est vous...d'ailleurs, il m'est arrivé moi-même d'étudier avec un intérêt, non dénué d'émotions, les comportements de jeux chez un chat prépubère. En gros, mon minet qui joue avec un bouchon. Donc, rien de ridicule dans 30 millions d'amis. Quoique, il me revient vaguement, comme d'un vieux cauchemar, des images d'enterrements de chiens célébrés par des curés, mais, hum, passons.

Par contre, j'aimerai qu'on m'explique par quel cheminement les ami(e)s des animaux font la distinction entre les bestioles fréquentables (chien, chat, poisson, oiseaux..) et les autres. Car, qu'on ne me raconte pas d'âneries, "30 millions", ça fait seulement référence aux chienchiens et minets de France, pas aux bactéries qui vivent sur le bouton de votre souris, ou les cafards dans votre immeuble. Il est vrai que, peut-être, ces bêbêtes-là offent leur amitié à n'importe qui. Mais pourquoi des animaux complexes et doués de sens comme, par exemple, les araignées ou les scorpions, ne feraient pas des amis sincères ? Et les animaux de ferme ? Rien que le cheptel de porc français représente 30 millions de coeurs solitaires !
On m'objecte l'intelligence ? Considérez un instant une toile d'araignée (oui, celle-là, sur la poignée de l'aspirateur, ça ira très bien). Maintenant, jetez une pelote de laine à un chat. Alors, qui est le plus con ?

http://www.photosdouret.be/landes2005/slides/foret%20landaise.JPG
Merveille du camouflage : la rastacouère des bois

Bien, bien..sur ce, je vous laisse, mon petit Philodendron angustisectum a besoin de beaucoup de sommeil.

Je ne ferai pas le tour du monde

23/02/2006 00:31
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N'est elle pas désespérante, la naïveté de celui qui veux faire le "tour du monde" ? Ou même celle du modeste qui se contentera de "faire" tel pays, les bagages lourds de ses fidèles préjugés ? Et puis vite s'il vous plaît ! Là, on se fiera aux plus avertis pour planifier le Blitz : par ici, deux semaines suffiront ; par là, une ruine, la chaleur inoubliable des autochtones vous retiendront bien une semaine de plus.

Et puis on revient vite, convaincu d'avoir tout vu et tout senti. Bon sang, on les entends d'avance, les souvenirs de ces Stendhal ou du Bellay de gouttière. Ils tiennent en une carte postale (pas belle, d'ailleurs). Bouffe. Pognon (le leur). Les pauvres / riches...il paraît qu'il y en a aussi au bout de la ligne de bus, mais c'était bien trop près. Pasque l'étranger, ça en fait des souvenirs ! Car il faut absolument - l'auditoire l'exigera, en général - se répandre en détails sur ses demies-émotions, ses considérations ethnologiques, ses fulgurances géopolitiques...peut importe à vrai dire, la quantité suffit. L'exotisme fait le prix. Même si c'est du vite-fait mal-fait, on le goutera autant que les témoignages des vrais pas-de-chez-nous étrangers, qui ont, eux, le mérite d'être authentiques, et d'être dit avec un accent mignon. Mais c'est qu'il FAUT avoir une opinion, tout comme dans les cinq minutes qui suivent un film, d'ailleurs - n'importe quel film !

Premièrement, la cuisine : Certes, l'Homme est omnivore. A priori, on peut donc survivre à une platrée de riz un peu louche ou à un piment tropical. Mais rien n'empêche de s'en plaindre...Prenant en pleine gueule la gifle de l'altérité, le tour-du-mondiste se pose alors cette grave question : comment le reste de l'humanité peut-il survivre sans un steack-frites quotidien ?
Deuxièmement, comment j'ai dépensé mon argent : Il faut absolument raconter l'extrême pingrerie des autochtones, leur invraisembable goût pour le marchandage - sur le ton de la confidence, de globe-trotter à citoyen du monde. Manière de dire que, oui, évidemment, on avait de quoi voir venir, mais qu'on ne s'en est pas laissé compter. Il est très utile, dans ce contexte, d'exhiber un machin souvenir. Indiquer le prix, d'un air dégagé -qu'on convertira à voix haute, mais très rapidement : Voyageur1 "300 fifrelins à 0.187 euros, ça fait .. " Voyageur2, condescendant "voui, à peu près...". Lorsque tout le monde est d'accord, débattre du prix, sur l'air d' "On refait le match". Qu'est-ce qu'on rit ! On en vient alors, à la faveur d'une petite pause digestive générale, au...
...troisièmement, les étrangers sont riches/pauvres ! : croyez le ou pas, la France est le seul pays au monde à avoir le PIB de la France. Une inépuisable source d'étonnement, pour celui ou celle qui évoluait jusqu'alors dans un monde rempli de foie gras et de cartes 12/25 - de grands luxes et minuscules misères.

Eh, ça va sans dire, l'intérêt de tout ça augmente avec la distance. On ne va pas faire la soirée avec la fabrication du roquefort chez les bouseux. D'ailleurs, on n'imagine pas qu'une culture épatante ait pu pousser devant sa porte ! Ca se saurait, voyons. Quoique, en même temps, l'Albanie ou le Daghestan, même si c'est loin...y a des noms qui inspirent moins, quand même. Par contre, prendre un thé à la menthe à la mosquée de Paris en hiver, c'est comme boire une Kronenbourg au bord du Bosphore : le pied. A faire de toute urgence.

http://olorinsworld.free.fr/japon/japon256%20185.JPG
Paysage d'Albanie

Bon ben voilà, ça me révulse, de toutes les fibres de mon corps de pecno qui est né quelque part. Comme le dit en substance un fameux proverbe bantou que j'ai oublié, il faut passer mille fois sous le même arbre pour trouver la morille de la journée. Et puis, il faut à coup sûr vivre plus que 24 ans dans un pays pour arriver à prédire une élection. Et combien plus pour arriver à déminer et comprendre un supporter de l'OM ? Alors qu'est ce que j'irai foutre ailleurs ?

Zottel, qui n'est absolument JAMAIS parti en vacances, qui ne quitte JAMAIS, JAMAIS l'Alsace et qui adore le piment.

Qu'on me rende mes santons

06/02/2006 02:32
2.267 lectures
Avis aux caricaturistes danois : dans ma famille, la période de Noël ne se prête pas trop à l'humour sacrilège.
Par exemple, la composition de la crêche était un sujet sérieux.
Comme les Legos, d'ailleurs.

Nous étions bien embarassés avec l'âne : bien avant que je ne m'eveillât à l'importance du rite, il lui était arrivé un terrible accident qui l'avait laissé mutilé d'une patte. Ma mère consacrait une partie de l'Avent à caler notre âne tripode entre le mur et le "petit" Jésus (notre spécimen était particulièrement dodu : ramené à la taille du boeuf, je dirais 300-400 kg. Le portrait de Son Papa ? En tout cas, on comprends où passait le pognon des Rois Mages). Pour la distraire un peu entre deux fournées de bredalas, mon frère ou moi aidions parfois l'infirme à tomber. Et pourtant, eu égard à son rôle majeur dans l'Evangile (faites souffler une truite à la place, et c'est la pneumonie !) , elle ne nous permit jamais de l'équiper d'une prothèse. Eh oui, une jambe de bois d'allumette aurait fait désordre dans tout ce sacré.

Tout comme le Jésus aux hormones, ses rois mages étaient un peu hétéroclites. Sauf.. si on les rangeaient par taille décroissante, avec Averell au premier plan. En vue rasante, et en voulant y croire, on avait une impression de perspective. A défaut de foi, l'imagination enfantine y suppléait avantageusement...

En plus de tourmenter son âne, nous allions parfois jusqu'à poser à ma mère d'épineux problèmes théologiques. D'après le Canon maternel, la laisse du chameau qui suivait Melchior (ou un autre) devait être relachée. Mon frère et moi penchions plutôt pour l'hypothèse suivante : après des centaines de kilomètres à suivre trois illuminés, un chameau est de mauvaise humeur. Surtout à minuit passé. Dieu ou pas (comme dirait l'autre)! Nous étions donc partisans d'une laisse tendue. Les Evangélistes ne nous aidaient pas vraiment à trancher... A force de va-et-vient laisse tendue/laisse relâchée, notre santon a sûrement fait autant de kilomètres que le vrai (bon, nan... mais presque).

http://images.google.fr/images?q=tbn:t9-WG6q1nR8VbM:www.quebecweb...

Et les moutons ? me direz vous. Sans doute pas les santons les plus importants, mais les plus nombreux. D'ailleurs à l'école, nous avons tous été berger dans une crêche vivante, non ? si ! (sauf les moins éveillés, qui faisait mouton. D'autres encore faisaient Joseph/Marie/Roi mage - les sales petites ordures) Eh bien le santon du berger est explicite : en position de marche, ployant sous le poids de l'agneau sur ses épaules... on comprends qu'il vient d'arriver. Mais ma mère s'acharnait à placer les moutons, non pas en troupeau, mais éparpillé autour de la crêche. Etait-ce pour de sombres raisons de symétrie du buffet ? Etait-ce à dire qu'ils s'étaient dépêchés pour être sur la photo ? Avaient-ils flairé le coup et devancé les bergers, voire la fameuse étoile ? D'ailleurs, dans ce cas, combien d'heures séparaient leurs arrivées ? Je me souviens par exemple qu'un spécimen à la piété douteuse était affalé sur le côté, la panse gonflée de gras ray-grass de Judée...

Depuis un ou deux ans, les passions se sont apaisées. Ma mère a acheté une de ces crêches toutes faites, riquiqui, d'un seul tenant. Je suis désolé, c'est pas ressemblant. On s'attends à tout moment à en voir sortir un coucou. C'est bien simple, je la hait (pas ma mère, la crêche). A moins... qu'elle ne tombe par terre..

Compartiment non fumeur s'il vous plaît

05/02/2006 21:47
1.033 lectures
D'ordinaire, lorsque je parcourais le stub, il me fallait déjà ignorer les piles de lectures urgentes qui me soulevaient les coudes.

Depuis les stublogs, je dois en plus affronter le "Quel dommage gnagnagna" lourd de reproches de ma page d'accueil ! Mais laissez moi, enfin ! Alors tant pis, je fais un billet, ça plaît pas je m'en fous, je risque tout, c'est trop insoutenable. L'anonymat aidant, je vais enfin pouvoir me soulager d'un peu de ma mauvaise conscience - mauvaise conscience de non-fumeur, pas de glandu.

Mon père est lui même un non-fumeur résolu : rebelle à rebours, il avait subit 20 durant les rejets toxiques de mon grand-père (65 ans de clopes sans tumeur, qui dit mieux). Ne parlons même pas du traumatisme des travaux forcés dans les champs de tabac (qui a par ailleurs durablement contrarié ses aptitudes à la flemme). J'ai donc grandi entre cet ours sage, soucieux de ses poumons, et ma mère soucieuse de tout comme il se doit.
L'importance de mon propre souffle m'était apparu à l'évidence lors d'inoubliables sorties hivernales en forêt, où je peinais à suivre le pas lourd et regulier de mon ancien, et à exhaler d'aussi gros nuages. Je considérais avec un peu de pitié mes camarades dont un des parents présentait tous les stigmates du vice : regard fièvreux, doigts jaunes, dents jaunes, moustache jaune, minceur suspecte, passions tristes, enfants repoussants, enfin je ne vous apprends rien. D'ailleurs, il m'arrivait souvent de vomir dans les voitures de mes oncles fumeurs, rien que pour marquer ma réprobation (enfin surtout dans les virages).

Quelle surprise lorsque les premières cigarettes débarquèrent dans la classe. La fille en question "crapotait", comme m'avait expliqué, sous le sceau du secret, quelqu'un de bien informé. Concrètement elle toussait et eructait dans sa main, sans trop de honte car le prestige du fumeur faisait tout oublier. Nous autres nous sommes soudainement aperçu du profond ridicule de garder sans arrêt ses mains dans les poches, ou même d'avoir les bras ballants. D'ailleurs, j'étais pressé d'être adulte pour ne plus penser à ces p..s de bras qui trahissaient tout de mes trouilles d'attardé pusillanime.
Enfin, je resistais, en prévision d'une carrière de coureur des bois qui ne tarderait pas à décoller...

Plus tard, la même camarade fut surprise avec une authentique FEUILLE DE CANNABIS, qu'elle avait malencontreusement glissé dans son cahier de texte ! Cahier que par hasard elle faisait passer dans la classe sous divers prétextes. Dés lors, le fossé culturel entre "eux" et "nous" devint énorme. Leurs souvenirs de murges follement décadentes parvenaient jusqu'à nous. Nous, pauvres cons, soit coincés, soit désargentés, soit stupidement élevés dans le culte d'Antoine Pinay et l'amour de l'épargne. En partie vaincu, je cédais à la tentation de la première bière, ce que je justifierait aujourd'hui en excipant de mes origines alsaciennes. Par contre, je gardais tout mon empire sur la fumée (enfin c'est relatif, hein, essayez de passer une soirée en apnée, vous verrez !)

Vinrent les premières années sérieuses. Souvent j'enviais la nonchalance de mes camarades, qui excécutaient les devoirs avec le sang-froid d'un Djorkaeff devant les buts. Les mêmes résultats me coutaient 50cm d'ongle, 100g de peau de pouces, pas mal de pellicules et 1-2 envies de suicide. Mais bon..pour tout avouer, je me sentais bien vieux pour demander le mode d'emploi (aspirer, souffler, quels orifices ?). Je ne m'imaginais pas dans ma salle de bain en train d'éructer et de baver (comme j'avais vu faire le pépé) en défiant Dieu et mes muqueuses en révolte "Aaargh..mais j'y arriverai !". Je redoutais aussi de m'emcombrer de cette dépendance, alors que j'oublie déjà régulièrement mes papiers, billets de train, cours de biologie. En revanche, j'enregistrais fébrilement toutes les connaissances utiles que je pouvais sur le sujet (yeux rouges, importance du nombre de feuilles), histoire de faire illusion au besoin. Peine perdue, je passai lamentablement au travers des modes grunge et roots et autres, avec la classe d'un idiot rural.

Et puis, insensiblement, mes ami(e)s ayant changé et/ou vieillis, j'ai cessé d'être un paria (séchez vos larmes). La chanson de Stupéflip "depuis que .." résume bien leur attitude. Bref, je dois me farcir en silence leurs souvenirs d'anciens combattants (est ce que je vous gonfle avec mes souvenirs, moi ? oui ? ah bon). Les conversations sur la dépénalisation me laissent totalement désemparé. Et le comble, je dois parfois consoler l'un(e) ou l'autre qui m'explique combien c'est pénible d'arrêter.
Bordel, je vous aime, mais est-ce possible que vous ayez été aussi conformistes ? Bon, et puis vous pouviez pas obéir à vos parents comme tout le monde ? Non, je ne fumerai jamais, na, vos abjectes toxines ne viendront jamais avilir mon frais minois et mes poumons très jolis aussi ! Ai-je raté ma vie ? Pourquoi je suis essoufflé aussi, des fois, c'est pas juste ! Pourquoi ?
Pourquoi ? (a y est, la panne sèche)
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