February 2009


Jacques Ellul dans un coin

14/02/2009 02:06
1.260 lectures
Dans des billets précédents, je m'interrogeais comme un grand sur ce que l'amoralisme politique moderne - cher à Charlie Hebdo - contient de contradictions avec les déterminismes biologiques ou anthropologiques, quels sont ses rapports à la loi (voir Orange mécanique pour une présentation plus ludique) et avec les surgeons moralisateurs qu'il suscite (antiracisme, notamment).
Ce faisant, si l'amoralisme contient tout ça de germes malfaisants, il faut bien reporter sur son adversaire l'Eglise la possibilité d'assurer la vie collective - ce que suggère à demi-mot le fonctionnaire qui pense Emmanuel Todd. Ce qui me gène quand même un peu, pas parce que je trouve de bon goût de faire "croâ croâ" en voyant Mère Theresa (comme disait Desproges), mais attendu que:

1) Je ne suis pas croyant évidemment. D'ailleurs, je doute d'avoir jamais croisé de véritable croyant, même si j'imagine qu'il existe des Coeur(s) Simple(s) comme dans la nouvelle de Flaubert.

2) Quand bien même: je n'ai jamais clairement compris le rapport entre foi et morale chrétienne. Vivre comme dans les évangiles, ça permettrait certes de faire des économies de pain, mais ne correspond pas à l'ensemble touffu des comportements préconisés par la morale chrétienne. Faut-il absolument croire pour simplement être moral ?

3) Faut il liquider la liberté ? On s'y attache quand même un peu. Et puis, étrange moralité que celle d'individus dont la liberté et donc le vice sont tenus en laisse - il y a aussi là, de toute évidence, contradiction avec les déterminismes biologiques.

Il y a donc une difficulté. Même si ils sont insupportables aujourd'hui, ceux de la génération de nos parents qui ont voulu "déconstruire" la morale chrétienne partaient certainement d'une intuition aigüe de son caractère oppressif.

http://pecky.free.fr/blog/images/nawak/charlie%20hebdo%20mahomet.jpg

Intuition qu'on ne peut sans doute pas complètement balayer du revers de la main - ce que fait au demeurant la réaction issue de notre génération matérialiste et non-croyante, mais attachée parfois aux fonctions sociales de l'Eglise (enfin, c'est surtout dans le coin de Versailles-XVIème tout ça).



Je cherchais un livre. J'ai sauvé La subversion du christiannisme, paru en 1984, de Jacques Ellul (1912-1994), livre qui n'avait plus été emprunté depuis 1992 à la BU de Montpellier. Je le connaissais un petit peu comme lecteur rigoureux de Marx, je le découvre croyant comme pas deux.

Sa thèse est que la révélation contenue dans la bible est libératrice, et est donc contradictoire avec le principe de morale. C'est en fait un message - on parle là du christianisme originel - réservée à une élite capable de vivre réellement le "Bien en Christ". Et de citer la parole amorale de Saint Paul: "Aime et fais ce que tu veux". Car en réalité, c'est la foi qui garantit que l'on est bon, nul homme ne pouvant connaître et énoncer ce qui est bon (seul Dieu le sait). Ce message-là a détruit le culte civil des déités romaines: notamment en supprimant l'intercession des prêtres, en niant le sens du sacré (ce fut la lutte sévère contre l'idolâtrie). Mais la généralisation d'une liberté aussi sublime menaçait la vie collective. Elle a donc été rejetée dans la sphère des saints, le commun des mortels étant voués à une morale austère: c'est à dire que rapidement, le christianisme a absorbé et restauré le goût du droit des romains, et s'est se transformé en l'Eglise romaine que l'on connaît.
Historiquement, on passe donc d'un monde de morale civile (la république romaine), à un monde amoral (l'Empire des débuts du christiannisme), puis à un retour de la morale sous la forme chrétienne tardive, elle même abattue au siècle des Lumières au profit d'un nouveau monde amoral (c'est à dire celui du droit "neutre moralement"), de plus en plus torturé par les idées morales (féminisme, anti-racisme). Et tout cela, toujours pour résoudre le conflit impossible qu'il se créé entre des individus libres - la solution moderne étant "la liberté s'arrête là où celle d'autrui", dont on s'aperçoit tous les jours combien elle favorise l'élévation morale du genre humain et le progrès de la vie collective ("ho hé je fais ce que je veux", "on est en démocratie", "d'où tu me juges", "et alors c'est légal", etc...).

En résumé, ce n'est pas très réjouissant: si la morale (échaffaudage de l'Eglise tardive) et l'amoralisme (amoralisme de Jésus, mais aussi de notre monde libéral(*) ) sont tous deux des échecs historiques et des sources de dévoiements infinis (respectivement, l'Inquisition et l'enfer d'Orange Mécanique / 1984), la vie est vraiment tragique. Heureusement qu'elle est courte et que le Racing gagne sans arrêt. Mais enfin voici, pour le goût de l'histoire, ce que raconte Jacques Ellul. Il parle d'une société romaine historiquement imprégnée de droit et de valeurs civiles, donc prédisposée à la judiciarisation, dans laquelle explose la liberté chrétienne.

(* il ne faut pas s'étonner que les Evangiles apocryphes et la "vie privée" de Jésus passionnent aujourd'hui à 2000 ans d'intervalle, comme dans le Da Vinci Code)



Ainsi, il n'y a pas de "morale chrétienne", la foi est antimorale, mais la survivance de Jésus-Christ implique une série de conséquences dans la vie pratique: vivre selon l'amour de Dieu et la foi dans sa parole, cela n'est en rien compatible avec ses vices et ces dérèglements. L'essentiel est qu'il s'agit de conséquences de la vie en Christ, et non pas de commandements d'une morale extrinsèque.
[...]
Il faut constater que l'influence de la corruption orientale [la diffusion du christianisme originel] sur l'Empire romain va s'effectuer dès le Ier siècle avant Jésus Christ. Et il ne faut pas croire que ce sont seulement les catégories riches qui sombrent dans une immoralité totale. Les classes inférieures aussi, par l'intermédiaire des esclaves. Les lamentations de Caton, les jugements sévères de Pline ou de Tacite ne sont pas le fait d'esprits chagrins, mais le reflet de la généralité des moeurs. Cruautés diverses envers les esclaves, gaspillages fabuleux d'argent et de biens divers, corruption politique, escroqueries, polygamie, concubinage avec les esclaves, multiplication foudroyante des divorces par "consentement mutuel" (la femme ayant aussi le pouvoir de répudier son mari), prostitution généralisée, homosexualité, pédophilie dont Suétone nous montre qu'elle était poussée à un degré assez inouï... On peut tout accumuler: tout y était dans ce monde romain; malgré la violente répression faite par Octave Auguste, il n'y aura pas de répression de l'immoralité, qui explose de plus belle, après la fin d'Auguste.

Il faut néanmoins prendre conscience de ce que cette immoralité se développait dans cette société du droit et de l'ordre, à l'intérieur, c'est à dire sans entraîner de graves désordres, un climat d'insécurité, de troubles, etc. C'était effectivement une société bien gérée, tournant bien. Le vice était plutôt l'attrait d'un piment supplémentaire, comme les jeux du cirque pour le peuple.Il est quand même compréhensible que les chrétiens des premières générations aient été révoltés par ces moeurs dans la mesure même où ils lisaient
la Bible hébraïque avec sérieux (ceux-ci se recrutaient le plus souvent chez les Juifs - notamment la diaspora - 7% de la population totale de l'Empire) et où ils recevaient l'Évangile de Jésus comme un modèle. C'est pourquoi déjà chez Paul comme chez "Jacques" ou dans l'Apocalypse, nous rencontrons déjà des condamnations fulminantes contre ces moeurs, car elles étaient si "naturelles" que les Chrétiens aussi les pratiquaient, comme le montre le début de l'Epître aux Romains ou la Ière aux Corinthiens.
[...]
Dés le IIème siècle, les conducteurs d'Eglise commencent à s'attacher avant tout à la conduite morale. Elle devient le critère de tout le reste. Il se constitue alors une morale chrétienne opposée à celle du monde, mais que bien des Chrétiens chercheront à appliquer à tous.
[...]
On va par exemple élaborer l'idée d'une morale naturelle conforme à la Nature et serait au mieux exprimée dans la Loi de Dieu (on voit que les fondements biologiques sont toujours les premiers à se rappeler au souvenir d'une belle idée. D'où la supériorité évidente du biologiste sur le commun des mortels).
[...]
La seconde grande phase de triomphe de la morale de l'Église et dans le christianisme se situe quand il y a une nouvelle vague d'immoralité qui submerge tout avec les "invasions" germaniques.[...] Ce qui est remarquable, c'est que ces "barbares" étaient fort honnêtes, avant la mise en mouvement. Tout change quand il y a invasion, installation dans un pays étranger, en vainqueur, et lorsque toutes les bases des deux groupes sociaux sont en réalité ébranlées. L'Empire connaissait une autre forme d'immoralité qui se développait au IVème siècle, à savoir surtout la malhonnêteté généralisée, la fraude, l'escroquerie, la concussion des innombrables fonctionnaires. Les Barbares arrivent avec leur violence, la spoliation des propriétés, leur sans-gène total, ils s'installent, prennent ce qui leur plaît, se font nourrir par les habitants et établissent leurs habitudes par la contrainte. Il est évident que ce rapport de forces et ces vols étaient favorables à une nouvelle vague d'immoralité.
[...]
Si nous croyons (et nous le pouvons !) les témoins de cette époque (Grégoire de Tours par exemple), on vit à ce moment une époque incroyable de violence d'incendies, de destruction sauvage des biens, de vols, de meurtres; la vie d'un homme ne vaut rien. Toutes les formes d'assassinat sont bonnes, dans tous les milieux de la société. Le vol le plus direct, le plus simple, devient pratique courante.
[...]
L'immoralité n'est donc plus la même que pendant l'époque romaine: maintenant le caractère essentiel est la violence (mais avec, au point de vue sexuel, ce que cela comportait comme rapts, viols, polygamie, soumission abjecte au plus faible, en l'occurrence la femme) et ceci se situe non plus dans un monde ordonné, mais au contraire sans lois.
[...]
Dans cette urgence, dans ce désastre social et moral (dont nous n'avons aucune idée, nous qui nous plaignons de la la violence et de l'insécurité dans notre société!), elle a beaucoup plus travaillé à l'établissement d'une morale commune acceptable qu'à la conversion vraie, de coeur, fondamentale, à l'Évangile.
[...]
Enfin la troisième vague d'immoralité à laquelle l'Eglise a eu à faire face (avant la nôtre!) est celle des XIVème-XVème siècle. A nouveau (et c'est l'affreuse période des guerres de religion), c'est la société entière qui est corrompue, mais là aussi de façon nouvelle. Bien sûr, il y a eu la continuation des guerres et violences féodales. Mais c'est alors un curieux mélange entre un monde de violences, de guerres (celle de Cent Ans entre la France et l'Angleterre n'en est qu'un exemple), d'innombrables révoltes infiniment sanglantes [...] a quoi il faut ajouter l'immoralité de la jouissance immédiate de tous les plaisirs, à cause de la menace de mort dont on est conscient.
[...]
C'est une sorte de frénésie de plaisirs. Tout est permis parce qu'on va mourir bientôt (le Décaméron qui se situe à cette époque en est un témoin). Et c'est la recherche bien connue de la jouissance immédiate, sous toutes ses formes y compris les plus vicieuses (Barbe-Bleue est déjà de cette époque), comme réponse à l'imminence de la mort. Dans ce climat se développe aussi avec une rapidité foudroyante la sorcellerie, la magie, les incantations, les évocations des morts, les messes noires, le culte de Lucifer... Bien sûr, je ne dis pas que dans les siècles antérieurs, cela ,n'existait pas, mais c'était tout à fait sporadique, cas individuels, alors qu'à partir du XIVème siècle, c'est une véritable épidémie dans un monde de folie. Et de nouveau l'Église va essayer d'encadrer, de moraliser, d'institutionnaliser. Au lieu de chercher à convertir les adeptes des sorciers au pur Évangile, elle va par exemple utiliser la force, la contrainte et menacer au bûcher, et développer l'Inquisition comme institution permanente.

Alors, en face de cette carence spirituelle de l'Eglise, explosent d'un côté les mystiques, de l'autre les hérésies. Les mystiques dans certains cas sont tout à fait admirables, respectables, dignes d'admiration, mais le plus souvent il son l'expression de transes douteuses, de sexualité "refoulée-débridée". Les hérétiques ? ... Beaucoup d'entre eux, Huss, Wycliff, Savonarole, apparaissent comme des combattants de la vraie foi [...] mais il était trop tard, l'Eglise avait pris l'habitude de réagir sur le plan moral et institutionnel. Elle a cessé d'être la fidèle servante du Seigneur des pauvres, du Sauveur qui donne la liberté aux hommes dans l'amour; pour devenir la combattante de la morale et de l'amour à tout prix.
[...]
Pour faire comprendre ceci, prenons l'exemple du célibat des prêtres (Notons que J.Ellul est protestant. Ca se voit ici, mais il critique ailleurs le protestantisme). Que certains chrétiens aient eu une vocation au célibat, se vouent ainsi à Dieu (une des façons possibles de servir Dieu), et demandent la prêtrise: ceci était très bien. Mais lorsqu'on transforme le célibat en une loi, une obligation, et la règle pour tous les prêtres, lorsqu'on en fait (hors de toute vocation) la condition du prêtre devient alors de deux choses l'une: ou bien on écarte des hommes qui ont une vraie vocation à la prêtrise (mais pas au célibat), ou bien on les contraints de façon telle qu' inévitablement vont se produire des "bavures", couvertes par le mensonge et l'hypocrisie.

http://www.bdcentral.com/Petit/Baptiste.GIF
  • 1 (current)
Flux RSS Le stublog de zottel : billets, photos, souvenirs, activité racingstub.com, livre d'or...
zottel1349117014.jpg

zottel

Voir son profil complet

Archives

2013

2012

2011

2010

2009

2008

2007

2006