Robert Jonquet, l'impérial

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Par manwithnoname
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Figure emblématique de l'histoire du Stade de Reims, joueur puis entraîneur du Racing, et capitaine courage de la sélection française lors de l'épopée suédoise de 1958, Robert Jonquet, décédé récemment, méritait bien qu'on lui rende hommage.

Vendredi, quand les joueurs rémois et strasbourgeois s'échaufferont avant de s'affronter lors d'une anonyme journée de Ligue 2, et alors que les supporters des deux équipes s'amasseront dans les gradins du nouveau stade Auguste-Delaune, il est peu probable que l'un d'entre eux ait, en se tournant vers la tribune Robert Jonquet, une pensée pour celui qui fut l'un de leurs glorieux aînés et qui, en sa double qualité de défenseur central et de capitaine, contribua à écrire la plus belle page de l'histoire du Stade de Reims et l'une des plus belles de l'histoire de l'Equipe de France. Il est vrai que la modestie, la discrétion et la timidité du personnage contrastaient avec l'ampleur de son palmarès et le professionnalisme dont il a toujours fait preuve, sur le terrain comme dans les vestiaires. Son charisme, unanimement reconnu de ses partenaires comme des supporters, n'était pas celui des joueurs fantasques et turbulents, mais bien des joueurs exemplaires et naturellement élégants, à tel point qu'il fut rapidement surnommé « l'Impérial » par ceux qui le côtoyaient. Qui se souvient encore qu'il fut, de l'avis général, catalogué parmi les meilleurs défenseurs centraux de la décennie 1950 ?

Capitaine du mythique Stade de Reims


C'est en 1942, en pleine guerre, que le jeune Robert Jonquet (il est né le 3 mai 1925) débarque dans la Cité des Sacres et fait ses débuts en professionnels sous les couleurs rouges et blanches. Rapidement, il devient un titulaire inamovible de la défense centrale champenoise et y demeurera dix-huit saisons consécutives jusqu'en 1960, alignant 502 matches sous le maillot rémois et récoltant un palmarès fort de cinq titres de champions de France (1949, 1953, 1955, 1958, 1960), deux Coupes de France et deux finales de Coupe des Clubs Champions (1956 et 1959).
Sans être doté d'un gabarit exceptionnel (1, 75 m, 71 kg), ce grand timide, qui impressionnait par son calme et sa sagesse, sut être un arrière central « élégant et physique, majestueux et efficace », d'une grande endurance, si l'on en croit ses anciens coéquipiers rémois (Penverne, Piantoni, Fontaine, Hidalgo...) quand ils évoquent leur ancien capitaine.

« Héros de Highbury » et capitaine courage de Stockholm


Si sa longévité et son palmarès impressionnant en club suffiraient amplement à ses titres de gloire, ses principaux faits d'arme, Robert Jonquet va les connaître en sélection nationale, dont il va devenir l'un des cadres incontestés, fort de ses 58 sélections. Il fait très tôt sa première apparition sous le maillot bleu, dès 1948, lors d'une défaite contre l'Italie (1-3), mais il se fait connaître du grand public lors d'un match homérique disputé à Highbury en 1951, au cours duquel les Français parvinrent à accrocher un historique match nul (2-2) face aux Anglais, alors invincibles sur leurs terres. Jonquet y fit si forte impression qu'il y gagna définitivement son surnom : le « Héros de Highbury ». Il restera surtout dans le coeur des Français comme le capitaine courage de Stockholm.
En 1958, l'Equipe de France, emmenée par les Kopa, Fontaine, Piantoni, Penverne, Vincent, Wisniewski, Abbes, et autres Jonquet, participe à la Coupe du Monde en Suède et se hisse jusqu'en demi-finale où elle rencontre, sur la pelouse de Stockholm, le prestigieux Brésil de Didi, Vava, Garrincha, et d'un jeune joueur prometteur de 17 ans : Edson Arantès do Nascimento « Pelé ». Si le match, longtemps indécis, se solde par une défaite (5-2), une image frappera les imaginations : celle d'un capitaine qui, victime d'une fracture du tibia-péroné dès la 26ème minute à la suite d'un tacle du Brésilien Vava, et alors que les remplacements pour cause de blessure étaient interdits, préféra retourner sur le terrain, s'isolant sur l'aile, pour ne pas abandonner ses coéquipiers, plutôt que de les laisser en infériorité numérique. Certains témoins de l'époque s'accordent à dire que, si cette blessure n'était point survenue, elle n'aurait pas désorganisé la charnière centrale française (alors à trois, dont l'Alsacien Raymond Kaelbel, la France évoluant alors en WM) et elle aurait certainement évité le naufrage de la seconde période et le triplé de Pelé.

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Quoi qu'il en soit, cet épisode contribuera à la légende dorée de Robert Jonquet, celle d'un joueur exemplaire et courageux, préférant surmonter la douleur – à peine diminuée par des piqures de novocaïne – et risquer de l'aggraver plutôt que de délaisser ses troupes ou de résigner à rester impuissant. Le périple suédois s'achèvera sur un match pour la troisième place brillamment remporté, en son absence, par les Français (6-3 contre les Allemands).
Jonquet mettra un terme à sa carrière internationale deux ans après, en 1960, à l'âge de 35 ans, sur un échec en demi-finale de Championnat d'Europe des Nations.

Joueur-entraîneur au Racing


Sur un dernier titre de champion de France conquis avec Reims en 1960, Jonquet part à Strasbourg relever un dernier défi : ramener une nouvelle fois un Racing qui fait alors périodiquement l'ascenseur entre première et deuxième division dans l'élite du football français. Le club alsacien, qui compte toujours dans ses rangs le fidèle René Hauss et les jeunes espoirs Gérard Hausser et Gilbert Gress, est alors entraîné par Emile Veinante, qui fait donc venir au club deux internationaux de renom, le gardien François Remetter et le défenseur central Robert Jonquet. Pari réussi, puisque le Racing retrouve immédiatement la première division.
A l'aube de cette nouvelle saison 1961-1962, Jonquet fait jouer ses relations rémoises et attire à Strasbourg l'un de ses vieux complices, Michel Leblond. Malgré tous ces renforts, la mayonnaise ne prend pas et le club se traîne dans les bas fonds du classement. En décembre 1961, alors que le Racing est relégable, Veinante est limogé... et remplacé par Robert Jonquet, qui finit par mettre un terme à sa carrière de joueur. Apprentissage difficile mais concluant, puisque, sous sa houlette, le club parvient à se maintenir en fin de saison (15ème). Malheureusement, les saisons suivantes ne sont guère meilleures, puisque le club finit 14ème puis 9ème. Probablement usé par la pression inhérente au microcosme strasbourgeois, le placide et taciturne Jonquet jette l'éponge et quitte le Racing en juin 1964.
La suite de sa carrière d'entraîneur ne sera guère plus couronnée de succès, puisqu'après un passage sans lendemain à Reims, tombé en deuxième division, il se contentera de diriger divers clubs champenois (Romilly-sur-Seine, Epernay, Châlons-sur-Marne), avant une dernière pige à Reims, en 1980-1981, qui constituera sa dernière expérience d'entraîneur. Il se retira alors du monde du football.

Dans les années 1970, resté très proche de son club de coeur, il fut à l'initiative de la création de l'Association des Anciens du Stade de Reims, chargée de perpétuer la mémoire du mythe que lui et ses hommes avaient contribué à créer. Cette nostalgie ne le quittait pas, lui qui, dans une interview au journal l'Humanité en 1996, se confiait sur son amertume devant l'innocence perdue du football moderne : « Ce qu'il faudrait recréer, c'est le bon esprit que l'on connaissait il y a quarante ans. Quand nous étions sur un terrain, il était hors de question de faire une faute sur l'adversaire sinon on ne jouait pas le match suivant. Désormais, les joueurs s'en fichent car, de toute façon, ils sont payés. L'entraîneur n'a plus le rôle qu'il avait. Avant, il était chargé de construire un groupe de copains, qui, en se soudant, permettait d'avoir une bonne équipe désireuse de jouer. La notion d'équipe n'a plus rien à voir maintenant. Pour nous, le maillot avait une grande valeur, et nos salaires n'atteignaient pas les sommes actuelles. Moi, je gagnais 2.000 francs par mois en 1962-1963, sur la fin de ma carrière. En plus, la défaite ne fait plus partie d'une chose normale pour les supporters. Le football est avant tout un jeu, il ne faudrait pas l'oublier sinon on pourrait faire mourir ce sport ».

Joueur de devoir plus intéressé par la pèche et les plaisirs simples que par la renommée ou l'argent, portant les couleurs rouges et blanches dans son coeur, il n'a peut-être pas été l'un des joueurs ou entraîneurs les plus marquants de la riche histoire du Racing, mais, au moins, celui-ci pourra s'honorer d'avoir compté dans ses rangs un grand bonhomme et, accessoirement, un monument du football français. Le Stade de Reims, lui, ne l'a pas oublié, qui inaugura et baptisa, le 28 février 2008, l'une des tribunes du nouveau stade Auguste-Delaune du nom de son capitaine emblématique, alors âgé de 83 ans (il décèdera le 18 décembre suivant).
Il n'est donc pas interdit de caresser l'espoir un peu fou que, vendredi, un joueur ou un supporter, rémois ou strasbourgeois, en se tournant vers ladite tribune, ait une pensée reconnaissante à l'impérial monsieur Jonquet.

manwithnoname

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