La vie passionnée du père spirituel de la Meinau

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Par filipe
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En cent ans d'existence, bon nombre de dirigeants, d'observateurs et de supporters se sont succédés dans l'entourage du Racing. Parmi ces hommes aujourd'hui oubliés, certains ont un parcours qui mérite d'être conté : voici l'histoire de l'un d'entre

Le rituel de la Meinau
A plus de 80 ans, il faisait encore régulièrement le trajet entre Saint-Dié et Strasbourg. Et pendant plusieurs décennies, ce fut quasiment le même rituel à chaque rencontre disputée à la Meinau.
En fin d'après midi, le départ était pris des Vosges où il vivait. En arrivant au stade, des spectateurs le saluaient avant de le laisser rejoindre les vestiaires des joueurs du Racing. A quelques minutes du coup d'envoi, il était l'un des rares à pouvoir y pénétrer librement. Là, à voix basse, il échangeait quelques mots avec tous les joueurs strasbourgeois.
Puis, de retour dans les couloirs du stade, les personnalités présentes discutaient un instant avec lui avant de l'accompagner au bord du terrain pour y prendre la température. Ensuite il ne lui restait plus qu'à rejoindre sa place en tribune pour y suivre attentivement la rencontre.
Au coup de sifflet final, après avoir refait le match dans les salons, il effectuait un dernier détour dans le bureau du trésorier, avant de reprendre la route vers Saint-Dié :
- « combien la recette de ce soir ? »
- « 960 000 francs »
- « 960 000 francs ... c'est la quête que je fais un bon dimanche ! »

Fidèle depuis 1935
Ainsi allait la vie de l'abbé Litzelmann, curé dans les Vosges et supporter du Racing depuis 1935, année où il assista à son premier match (Strasbourg-Sochaux 0-1). A compter de cette rencontre qui opposait les deux meilleures équipes françaises du moment, il devint l'un des spectateurs les plus assidus : « La Meinau, je l'aime pour son ambiance. C'est un lieu propice à la rêverie. Un dérivatif qui écarte les soucis de la semaine.[...]J'aime cette ambiance pour son vocabulaire de charretier plus que de bonnes soeurs. Je vis au rythme de mes messes et des matchs du Racing. Par verglas, neige ou tempête, je me déplace. Je ne calcule pas sur mon porte-monnaie ni sur ma santé. »

Une passion débordante
Passionné de sport, c'est par ce biais qu'il divertissait les jeunes des villages où il exerça sa fonction, convaincu que « plus il y a de vrais sportifs moins il y a de voyous ». A La Bresse, Hennezel et Ban-de-Laveline, dans les Vosges, il créa des clubs sportifs et développa les sections de basket-ball. Pourquoi le basket ? « si on avait pu avoir un terrain suffisamment grand, il est certain que j'aurais constitué une équipe de football ». Basketteur lui-même, il jouait les matchs de son équipe en soutane, enfilant par-dessus le maillot de son club.
Mais son sport de prédilection a toujours été le football, qu'il pratiquait jeune dans les rues de Mommenheim où il est né et qui l'amena à suivre assidûment les performances du Racing. Une passion qui lui fit bien souvent oublier le devoir de réserve que son statut lui conférait : les spectateurs de la Meinau n'ont-ils pas vu si souvent cet homme en soutane se lever de son siège pour invectiver vertement l'arbitre, secouer le public ou lever les bras au ciel après une occasion manquée ? Au cours d'un match de Coupe d'Europe à Milan (1-0), on l'a vu bondir de son siège après un penalty évident refusé au Racing pour une faute sur Philippe Piat. S'écriant « scandale ! scandale ! » avec l'accent local, le prêtre prit à témoin les Italiens qui l'entouraient, ces derniers étant pieusement contraints de se ranger à l'avis de l'homme d'église.
Et quand on lui demandait si tout cela était bien compatible avec sa foi chrétienne, il répondait : « aimer et lutter librement n'est pas un mythe, mais une réalité essentielle. La valeur et la qualité sont un gain pour l'homme. [...] Chauvin non, enthousiaste oui ! Non à la violence, à l'indifférence, au flegme, mais vive l'enthousiasme ! »

Le confident des joueurs
Le charisme de l'abbé Litzelmann - "Monsieur l'abbé" comme tout le monde l'appelait – a également fait de lui le confident attitré des joueurs, « l'homme qui sait être là dans les moments difficiles » (Dominique Dropsy) et qui, « avec sa parfaite connaissance des hommes et du football, trouvait les bons mots pour chaque joueur et savait leur donner confiance. Avant les matchs difficiles, quand nous étions crispés, nous attendions la visite et les paroles réconfortantes de l'abbé » (René Hauss).
A la fin des années 60, alors que l'équipe se déplaçait à Saint-Dié, un détour a été spécialement fait à Ban-de-Laveline, les coéquipiers de Marco Molitor souhaitant y saluer l'abbé Litzelmann avant de disputer leur rencontre. Plus tard, en 1997 à l'occasion des « Mercredis du football » à Krautergersheim, on l'a vu discuter un long moment avec Pascal Nouma, alors en manque de confiance et de buts. Le samedi suivant, le Racing mettait fin à l'invincibilité du leader messin, 2-0. Heureuse coïncidence, c'est Nouma qui marqua le premier but.

Dirigeant du Racing
Reconnu pour son patriotisme (titulaire de la croix de guerre, résistant dès 1941, médaillé d'or de la Jeunesse et des Sports, chevalier de l'ordre national du Mérite et de la Légion d'honneur), il fut également un dirigeant du Racing, membre du comité directeur du club dans les années 60 et 70.
En 1968, alors que le Racing vivait l'une de ses nombreuses crises et frôlait le dépôt de bilan (les joueurs ne percevant plus leur salaire), une réunion qualifiée de « dernière chance » fut organisée par les dirigeants dans le but de trouver un nouveau président. Après de longues palabres, alors qu'aucun des dirigeants ne souhaitait reprendre les reines du club, l'abbé prit la parole et trouva enfin les arguments qui convainquirent Alfred Wenger de prendre la tête du Racing et d'en redresser la situation.
Plus tard des personnes présentes à cette réunion comme Paul Frantz ou Emile Stahl souligneront le rôle qu'a tenu ce soir là l'abbé Litzelmann pour la survie du club.

« Le pape du foot alsacien »
Une reconnaissance qu'ont toujours eu les joueurs à son égard, conscients de l'importance de l'abbé auprès d'eux. A la fin des années 70, alors qu'il est gravement malade, toute l'équipe professionnelle ainsi que Gilbert Gress rendirent une visite à l'hôpital à celui qui était considéré comme le supporter numéro 1 du club.
Plus tard Frank Leboeuf dira de lui : « On aime bien voir l'abbé au bord du terrain. Mais à chaque fois, j'ai une petite peur, je sais qu'il a une longue route à faire pour rentrer chez lui... Alors nous prions pour lui comme il prie pour nous. »
D'ailleurs dans les années 1970, rares étaient les footballeurs alsaciens qui se mariaient ou baptisaient leurs enfants sans faire appel à lui. Il a ainsi notamment célébré les mariages de Dropsy, Marx, Lazarus et de Léonard Specht, lui aussi originaire de Mommenheim et que l'abbé faisait rentrer gratuitement à la Meinau dans les années 60.
L'abbé Litzelmann a également prononcé l'homélie aux obsèques d'Alfred Wenger qu'il avait encouragé à prendre la présidence du club quelques années auparavant et de Vincent Sattler, « un jeune tout de classe et de gentillesse ».
Décédé il y a tout juste cinq ans, le 26 décembre 2001, l'enterrement à Mommenheim de Paul Litzelmann a été l'occasion pour les ex-dirigeants (André Bord et Raymond Hild notamment) de rendre un dernier hommage bien mérité à celui qui, pendant plus d'un demi-siècle, fut le véritable père spirituel du Racing.


Source : Paul Litzelmann, l'abbé des ballons – Daniel Walter (1997).

filipe

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