Effectif affectif

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Souvenir/anecdote
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Par doubtful
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© doubtful

Parce qu'une histoire vaut 100 noms.

J'étais au crépuscule de ma vie. Elle était passée si vite. Je n'avais pas su dire si j'avais eu une belle vie. Tôt ou tard il eût été trop tard. Ma femme était de plus en plus inquiète. Peu à peu je perdais la tête. Et pis j'avais des sueurs ; j'avais tout le temps froid, pis chaud. Je ne sortais plus. À Stras' erraient trop de monde. Avec le temps j'étais devenu un vieux renard aigri, tapis au fond de mon terrier.

Alors que mes jours étaient comptés, je pensais à toutes ces occasions manquées, toutes ces années... Bah ! Qu'importe. Je pris la décision d'aller voir un dernier match du Racing, mon club de cœur, mon club d'amour. Une dernière fois, comme avant.

Avant de me mettre en chemin, car ayant tendance à oublier mes affaires, je tentai de rassembler mes affaires au milieu de la cour. Je récapitulais : « Mon sac est là, mon écharpe aussi, mais il me manque une botte ! Quel idiot ! Tu es si sot ! Comment peux tu égarer une botte ? » Grognais-je. « Ah ! Ça y est, ma botte est là ».
Ma modeste condition physique laissant à désirer, je pris ma canne aussi.

Je partais sous les yeux inquiets de celle que j'aime. « Fais-la bien ! » Me dit-elle avec son habituel mais affectueux sarcasme, elle qui ne manquait jamais une occasion de se moquer de mes expressions alsaciennes. « Fais-LE bien ! Màch’s güet ! Hopla. Tu oï », lui répondis-je.
Je laissai ma belle garder le chien, je détachai ma vieille barque et empruntai le Krimmeri qui mène au stade.

Voguant sur ledit cours d'eau, j'observais berges et alentours. Je repérai, à la faveur d'une trouée, une belle demeure. Elle était d'un vert olive, vers anis. Je l'observais attentivement, des tuiles aux magistrales allées fleuries, appréciant chaque détail, le beau jardin, les fontaines là, les bassins ici...

L'eau n'était pas très haute, faute à ces épisodes de canicule à répétition. Vivement qu'il pleuve ! Me dis-je. Nous avons besoin de ces orages, eaux des espoirs. La rivière me portait calmement. Soudain, dans un rayon de soleil, une grosse carpe fit un bon à la surface. Tel un fugasse arc-en-ciel, de ses écailles argentées, le poisson réfléchit la verte ripisylve et le bleu ciel. Plus tard, j'aperçu une silhouette au loin, au niveau du gué : père ou fils pêchait. Au loin derrière elle, un berger caressait son chien, sur la prairie jaunie, ou paissent les moutons. Je croisais çà et là, le long des berges, quelques ragondins, un chat, puis de gros mulots fuyants. « Pourquoi aller au zoo ? Ici il y a tant à voir ! » pensais-je.

En arrivant à hauteur du stade, je quittai ma barque qu'amarra gentiment un passant.

Devant le stade, un jeune rôda autour de moi, faisant le guet, mandia un billet, puis s'éloigna.

Pris de fatigue, je m'assis un moment. J'aperçu un groupe de supporters, des fans, des vrais. Pas de faux fanas. La horde vociférante me rappela des souvenirs. Je restais immobile, songeur. La Meinau...cela faisait un bail ! Eux chantaient et criaient, insouciants.

Ce soir là, la Meinau accueillait Lille. Ce n'était peut-être pas l'affiche au sommet de cette journée de Ligue 1, mais j'avais une certaine tendresse pour ces enfants des corons. Jadis, moi-même j'avais travaillé dans les mines de potasse. J'eus un moment de nostalgie, me remémorant cette époque où la mine connaissait une période faste.

Soudain, une compagnie de CRS s'approcha rapidement des supporters. Après les avoir brièvement rappelés à l'ordre par l'intermédiaire d'un mégaphone qui n'émettait que des gargarismes grésillants, des détonations se firent entendre et un nuage de gaz, mi-fumigène, mi-lacrymogène se forma. De violents corps à corps et affrontements éclatèrent. Cela dégénéra. Au lourds pavés répondaient les coups de matraques. Un homme sorti une barre de fer, un autre brandit sa lime, arracha un bout de blouson du policier et se fit maîtriser au sol. Il ne résista pas, gisant recroquevillé. Les protagonistes se dispersèrent et la situation retourna à la normale.

Je m'empressai d'entrer dans l'enceinte. J'eus peur un moment que le stadier ne se fâche en découvrant ma besace. De bonne foi, j'ouvris mon sac au stadier et il me laissa entrer. « En voilà une pâle passion que d'être stadier » me dis-je.

Une fois dans les allées du stade, je savourai le moment. « Enfin ! Que c'est doux. C'est si doux quand t'y es ». La Meinau ! Ce carcan, théâtre de tant de spectacles ! Je n'avais assisté qu'à six matchs dans ma vie. Après avoir tant de fois encouragé mon équipe, l'ayant tant applaudit, années après années derrière ma radio, me voilà à nouveau au stade.

Je fus surpris du nombre de spectateurs, par toute cette foule qui éssaimait les tribunes. Le match devait être à guichets fermés.

Au milieu de la foule je reconnus Thomas, son neveu et sa mère. Je leur fit signe et vint celle qu'on surnommait la chatte noire du fait de sa constante malchance. Elle ne manqua pas de faire honneur à sa réputation puisqu'elle trébucha, renversant son sandwich au thon bien fourni et sa boisson. Je me dis qu'elle avait vraiment la guigne et ris. Mais discrètement. Je savais me tenir. Je disais toujours : « Quand certains rient tout haut, moi je ris bas ». Je proposais de roffrir un repas à la malheureuse. Je lui demandais ce qui lui ferait plaisir, elle me répondit : « Tout m'va ». Les abords du stade ayant bien changé, j'interrogeai Thomas pour savoir s'il y avait toujours des stands où se restaurer. Il rétorqua : « Ouais y'a les cabanons là-bas. C'est les six premiers. Les autres c'est les caisses et la buvette. T'as d'abord les stands de sandwichs, puis de boisson ». Il me suggéra d'acheter tout de suite des tickets pour trois bières, qu'on boirait après le match. J'optais pour une tarte flambée. Il faisait chaud à côté du four. Pauvre flambeur. Il était affairé à enfourner une série de gratinées. Alors que, de plus en plus refroidis au vu des pales tartes flambées peu généreuses qui sortaient du four, je m’apprêtai à passer mon chemin, me disant que finalement ses tartes ne valaient rien, Ismaël, à en croire son badge, me dit transpirant et fier de sa boutade : « Ça caille hein ? » Son sourire et son enthousiasme malgré ces conditions, me firent changer d'avis. Je répartis avec deux forestières gratinées. Je remis tartes et tickets de boisson à la petite famille et nous allâmes en tribune. Le stade bourdonnait. Le kop s'échauffait la voix, les joueurs répétaient leurs gammes et rodaient leur technique. Thomas m'expliquait qu'il avait repris un abonnement et après avoir essayé plusieurs secteurs ces dernières saisons, il décréta se plaire en tribune basse. Il avait ainsi, me dit-il, l'occasion d'échanger parfois avec les joueurs pendant leur échauffement.

Le match débuta sous les chants du kop, vêtu pour l'occasion d'un magnifique tifo. « J'aime les grands tifos, j'ai toujours trouvé ça beau », dis-je applaudissant.
Le Racing eu du mal en ce début de rencontre à imposer son rythme. Ils avaient beau cadriller le terrain, aucune animation, aucune volonté. Les strasbourgeois en étaient agaçants à faire joujou avec la balle ou l'ballon aurions-nous pu dire, tant le spectacle était puérile. Heureusement, les Lillois ce soir là étaient également de piètres adversaires. Et pourtant sur action anodine, ces chiens du Nord ouvrirent la marque juste avant la pause. Thomas s'énerva : « Et voilà, je l’aurais parié ; on perd un zéro sur un ballon que perd bêtement un joueur au milieu ». Je savais qu'il fallait se méfier du croc de ces chiots là...
Je me reposais alors sur celle sur qui ont se tourne dans ces moments-là : l'espérance.
J'espérais que les bleus se reprennent et qu'au beau milieu de la seconde mi-temps ils reviennent au score.
Mon vœu fut exaucé. Le coach dû trouver les mots manifestement. Portés par le kop et pis nos encouragements, le Racing montrait un tout autre visage. L'entrée du jeune ailier n'y était pas étrangère. Il alliait vitesse, percussions et vision de jeu. Un régal.
Je ne comprendrais jamais cette chère énigme : « Pourquoi faut-il attendre d'être mené pour élever son niveau de jeu ? »
Puis vint le 63e minute. Un journaliste sportif suisse aurait employé le verbe rudoyer pour qualifier la manière dont le milieu lillois stoppa irrégulièrement l'offensive strasbourgeoise. L'arbitre fit entendre ses 130 décibels et le fautif dû quitter le terrain. Coup-franc. Un de ceux qu'aurait apprécié un célèbre brésilien, le spécialiste du genre : Juni. Angle de la surface, mur fourni.
Pour marquer la peau, un bleu a besoin d'un coup. Notre bleu du soir, lui, avait ça dans la peau. Il n'était bleu que de par sa tunique, certainement pas pour son expérience dans cet exercice. Il n'était pas de ceux qui ratent ce genre d'occasion. Il s'avança sur la pelouse, décidé. Il plaça le cuir, tira. But.
Splendide, adjectif que définirait le Petit Robert par : « provoquer l'admiration par sa beauté éclatante ». Il n'en fallait moins pour qualifier ce geste. Car lier force et précision de la sorte, il en fallait un coup...d'éclat ! Une trajectoire telle, que ce coup de patte magistral ferait passer les courbes de l'art nouveau pour de vulgaires lignes droites.
Pierre Corneille a écrit : « Je crois qu'à ma naissance et qu'à ma dignité ». Et ben il n'avait pas vu ce bijou le Pierrot.
Coup de froid sur Lille. Eux d'habitude si peu frileux, peinaient à retrouver leur jeu. Ils abandonnèrent l'adjectif d' « enjoué » pour le verbe « déjouer » en un claquement de filet. Quant à « ridicules » ils ne tardèrent pas à l'adopter pour la fin du match lorsque les cigognes assenèrent deux coups de becs aux Dogues pour chasser définitivement les intrus, qui rentrèrent la queue entre les jambes.

Je me remémore aujourd'hui ces bons moments. Maintenant qu'elle s'apprête à me quitter, je me dis que la vie a parfois des airs de match du Racing. Souvent difficile, mais des peines qui en valent la peine, car au final, il y a toujours du plaisir. Et quel plaisir ! Loué soit le Racing ! Quelle belle époque vivons nous mes amis, quelle ère !

doubtful

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