Il faut saluer le soldat Stefan

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Par louky
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Régulièrement sous le feu des critiques lors de son passage au Racing, Stefan Mitrovic s’est battu avec dévotion, tant pour le maillot bleu que pour son honneur.

Au creux de la folle nuit lilloise, une frayeur, énorme. Retombé la tête la première dans le "gazon" du stade Pierre-Mauroy, Stefan Mitrovic est au bord du KO technique. Le banc s’agite : il reste une poignée de minutes à jouer dans cette prolongation face à Guingamp, et une sortie du Serbe serait un vrai coup dur, alors que l’on se dirige vers une inéluctable séance de tirs au but. Sueurs froides pour Thierry Laurey, contraint de changer ses plans. La preuve, Dimitri Liénard, qui s’apprête à entrer, se rassoit sur le banc, convaincu que c’est le Gonz qui suppléera son capitaine.

Soudain, entre deux vapeurs, un homme dit non du doigt. Au bout de son corps groggy, il brandit l’index haut dans le ciel nordiste, balayant l’air autour de sa main autant que la perspective de quitter le terrain. Quelques mois plus tard, Mitrovic donnera sa version des faits : « Je ne me sentais pas très bien, c’est vrai, mais à ce moment-là, je suis le capitaine de l’équipe, je me dois de rester sur le terrain. Jamais je n’aurais demandé à sortir. » Laurey peut souffler, Liénard peut entrer. La suite appartient à l’histoire.

Football champagne et sacrifices



Celle entre le grand Serbe et Strasbourg aurait pu très bien ne jamais voir le jour. A l’été 2018, son agent fait monter la sauce (et les enchères) entre le Racing et Reims. Excédés alors qu’ils avaient la main, les Champenois abandonnent le dossier, au profit du club alsacien qui a grand besoin d’expérience en défense centrale après la retraite de Kader Mangane et le départ de Bakary Koné, qui avait démissionné du foot depuis quelques mois déjà. Contre la coquette somme de 3 M€, celui que la Meinau surnommera rapidement « Mitro » arrive avec un bagage certain, quelques matchs européens et une excellente réputation après trois années pleines à La Gantoise. Autre fait, loin d’être anodin : le Serbe en profite pour glisser un nom à la cellule de recrutement, qui galère à trouver le portier idoine pour la saison à venir.

C’est donc devant son ancien coéquipier à Gent, un certain Matz Sels, que Mitro étrennera pour la première fois son brassard de capitaine, dès la première journée de championnat à Bordeaux. Une sacrée marque de confiance de la part de Thierry Laurey, qui surprend le joueur lui-même, mais donne rapidement raison au technicien strasbourgeois. Bilan : une victoire nette avec beaucoup de consistance dans le jeu, grâce notamment à une relance à des années-lumière de celles du cru précédent. Et, déjà, cette impression d’un professionnalisme retrouvé au sein d’un effectif enfin au niveau de son championnat, sous l’impulsion des deux renforts d’outre-Quiévrain.

Lors de cette saison 2018-2019, beaucoup se pâmeront - à raison - devant les énormes prestations de Kenny Lala. Mais beaucoup ont depuis oublié - à tort - l’influence énorme de Stefan Mitrovic lors de ce cru fort emballant. Une scène, révélatrice de l’exigence du Serbe envers ses coéquipiers et lui-même : on joue la 90e minute à Pierre-Mauroy, en ce soir de semaine de novembre 2018, et toujours 0-0. Depuis une heure trente, les Lillois assiègent littéralement un Racing venu avec le bus sur la pelouse. Quelques instants auparavant, Rafael Leão est à deux doigts de tromper Sels et il faut un retour miraculeux de Pablo Martinez pour empêcher le cuir de franchir la ligne. Tout le monde souffle. Tout le monde, sauf Mitro. Alors que Martinez met du temps à se replacer, le Capi’ va chercher son coéquipier hors des limites du terrain et le ramène sur le pré avec la vigueur d’un vigile expulsant un relou de boîte. Parce qu’il y a corner, qu’il reste du temps et que ça ne sert à rien de fêter un sauvetage comme un but si c’est pour en prendre un l’action suivante. Le point glané ce soir-là est en grande partie pour lui.

Ne jamais rien lâcher. Ce sacerdoce, le Serbe l’a porté sur lui tout au long de son passage au Racing. Jusqu’à Pierre-Mauroy, de nouveau, quelques mois plus tard. C’est lui aussi qui ira encourager chacun de ses coéquipiers avant et après chaque tir au but décisif. C’est aussi lui qui soulèvera la coupe de la Ligue, aux côtés de son fidèle bras droit Jonas Martin qu’il a invité à partager ce moment. Enfin, c’est lui qui, le premier, est allé saluer et réconforter les Guingampais après le tir décisif de Carole. Ce soir-là, les supporters strasbourgeois pouvaient être fiers. Du titre, évidemment. De l’Europe retrouvée, bien sûr. Mais aussi de son irréprochable capitaine.

Capitaine abandonné et critiques à Serbe



Las, la lune de miel ne dure qu’une saison. Propulsé en première ligne avec son brassard, Mitro est aussi devenu celui sur lequel les gazouilleurs aiment tomber en cas de contre-performance (votre serviteur ne s’en exempte évidemment pas). Au sein d’un effectif peu renforcé pour les joutes européennes et domestiques à venir, le Serbe semble avoir des difficultés à vivre la pression inhérente à son rôle. D’autant que le départ de Jonas Martin se précise de jour en jour, alors que celui du GO Pablo Martinez a été acté avant la reprise.

Seul sur le pont - ou presque - devant la tempête qui couve, Stefan Mitrovic prend l’eau en moins d’une semaine à la fin août 2019. Un jeudi soir, d’abord, dans la fureur d’une Commerzbank-Arena aux allures de mer démontée. Face aux vagues noires qui se multiplient, Mitro se noie dès la 26’ minute en expédiant lui-même le Racing par le fond (des filets). Rendu responsable du naufrage collectif qui suit, Mitro apprend à ses dépends que le Racing a des supporters aussi fervents qu’ils peuvent être cruels. Voilà le Serbe accablé par les critiques, alors que Kenny Lala et Jonas Martin, qui ont chacun déjà quitté le navire à leur manière, échappent au torrent de boue qui s’abat sur leur coéquipier. Oh yé, oh yé, capitaine abandonné.

Moralement touché, Stefan Mitrovic sombre presque pour de bon quelques jours plus tard contre Monaco. Destinataire d’un parpaing de Lionel Carole, il se rend coupable d’un contrôle-savonnette qui ouvre un boulevard à Islam Slimani pour un doublé, alors que le Racing vient d’égaliser. L’erreur de trop pour Mitro, condamné dès lors à souquer ferme pour regagner la cote, celle de la popularité, auprès de supporters qui ne lui pardonneront plus aucune erreur de navigation.

Malheureusement pour lui, le Serbe n’a jamais réussi à redresser complètement la barre. Régulièrement pointé du doigt, il sera à son tour victime du « syndrome Bassila », un mal made in Meinau qui tend à rendre fébrile les plus massifs des colosses et se manifeste dès la prise de balle par une contraction des muscles de 26 000 personnes suivie, en principe, d’un soupir de soulagement collectif et de quelques sifflets.

Capi’, chapeau



Paradoxalement, son départ début juillet à Getafe lui a valu bon nombre de messages de sympathie et d’affections sur la Toile. Probablement la plus belle victoire de Stefan Mitrovic au Racing. Même au plus bas, le Serbe n’a jamais lâché. Une persévérance rare et un mental à toute épreuve, que le joueur expliquait par son enfance marquée par la guerre lors d’une interview fleuve et formidable au magazine France Football. Dans les faits, le Capi’ n’a cessé d’être un exemple au sein d’un vestiaire qui, lui, l’a respecté à sa juste valeur : celle d’un professionnel à la dévotion rare, tant pour le maillot que pour le collectif.

Amoureux sincère d’un Racing dont il a contribué à la progression, Mitro s’est constamment battu pour justifier sa place de titulaire. Aussi limité sur le terrain qu’il peut y être généreux, le natif de Belgrade a vu son abnégation récompensée par plusieurs sélections en équipe nationale où, là aussi, il a réussi à faire sa place.

Surtout, à l’image d’un Gonçalves qui se savait moins bon que ses coéquipiers, le Serbe a toujours mis ses états d’âme de côté. Il a bien compris que tout le monde lui préférait la charnière Simakan-Djiku. N’empêche, cette saison, quand le premier n’a plus joué pendant six mois et que le second a singulièrement baissé de niveau, il était là, lui. Le Capi’ abandonné, puis abonné au banc, est revenu dans la partie. Stabilisant une défense en souffrance, quasi-irréprochable pendant six mois et auteur d’un coup de casque salvateur en mai dernier au Vélodrome, Mitro a donné l’impression d’être enfin à la hauteur de son rang. Une performance passée inaperçue dans cette bouillie collective qu’a proposé le Racing en fin de saison, mais qui pose la stature d’un homme. Celle d’un soldat qui s’est relevé chaque fois qu’il mordait la poussière pour sortir ses coéquipiers de l’ornière. Et qui, contrairement à d’autres, n’a jamais triché.

Après 104 matchs et quatre buts sous les couleurs du Racing, Stefan Mitrovic a senti le vent tourner, définitivement. Le changement d’entraîneur et cette étiquette francfortoise, dont il a compris qu’il ne se déferait plus, l’ont incité à prendre le large. Le Capi’ s’est trouvé un nouveau port d'attache, en Espagne cette fois-ci, pour connaître son onzième club en professionnel.

Aussi contrasté qu'il fut, son parcours strasbourgeois laissera de lui l’image d’un guerrier prêt à tout pour ses couleurs, visage dur au mal de l’ère Laurey, de ses bas et de ses très hauts. Parce qu’avant les tacles et les critiques acerbes, il a été un grand capitaine, à plus d’un titre. L’occasion pour le Stub de le dire haut et fort : il faut saluer le soldat Stefan. La moindre des choses pour un club dont le meilleur buteur de l’histoire se prénomme Oskar.

louky

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