Jenö Csaknady, Hongrois rêvé

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Par athor
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Csaknady et Wenger (au centre)

Présenté comme le sauveur du tout jeune RPSM, alors englué en bas de tableau, Jenö Csaknady n'aura tenu que 62 jours au poste d'entraîneur. Malgré ses réussites précédentes, le Germano-Hongrois a été confronté à une situation impossible et a préféré jeter l'éponge.

Juin 1970, le Racing vient de terminer à une belle cinquième place de première division, porté par son trio d’attaque hyper prolifique, constitué de Philippe Piat (20 buts), Wolfgang Kaniber (19 buts) et Marc Molitor (17 buts). Une performance bien meilleure que lors des trois saisons précédentes, achevées en seconde partie de classement, loin des belles promesses du milieu des années 1960. Financièrement, la situation du club est plutôt tendue, malgré l’arrivée deux ans plus tôt du truculent Alfred Wenger, industriel à Imbsheim, à la présidence, et l’apurement du passif. Comme souvent dans son histoire, le Racing doit demander à la Ville de Strasbourg de mettre au pot pour boucler son budget déficitaire. Dans le même temps, à quelques hectomètres de la Meinau, les Pierrots Vauban remportent le titre de champion de France de CFA, pour la deuxième année consécutive, soit le trophée le plus important pour un club amateur.

Ce succès des Pierrots et l’aura toujours importante du Racing poussent presque naturellement les dirigeants des clubs à effectuer un rapprochement, ou plutôt à le valider, le président de Vauban, Emile Stahl étant déjà proche des dirigeants du RCS. Au terme d’un vote quasi-unanime, les deux entités fusionnent en un seul club, le Racing Pierrots Strasbourg Meinau (RPSM). Les effectifs des deux anciens clubs sont également fusionnés, et quelques Pierrots font désormais partie du groupe pro, comme André Burkhardt, Joseph Hoffsess ou Paul Kohler.
Sur le terrain, la mayonnaise ne prend pas, la faute à certaines tensions entre joueurs et à des résultats vite décevants. Le 3 octobre, après un match nul à domicile contre Nice (2-2) et une 15ème place au classement, Paul Frantz, revenu en mars 1968, est débarqué et remplacé par Paco Mateo, entraîneur des Pierrots Vauban les saisons précédentes, devenu coach de la réserve du RPSM en début de saison. Le Franco-Espagnol applique la méthode qui avait fonctionné en CFA, avec une très grande proximité avec les joueurs mais des entraînements très physiques. Mais là encore, rien n’y fait et le Racing reste englué dans les profondeurs de D1 durant l’hiver. Fin janvier, les Bleus concèdent une nouvelle défaite à domicile contre Lyon (0-1), devant à peine 6000 spectateurs. Le climat autour de l’équipe est bien morne, et un reporter venu du Rhône, cité par les DNA, décrit bien la situation : « que se passe-t-il avec ces Strasbourgeois ? D’accord, certains joueurs sont de classe limitée, l’équipe parait ne pas se trouver mais pourquoi ne se battent-ils pas davantage ? Je me souviens des années précédentes : Strasbourg n’a pas toujours été un foudre de guerre, mais les deux points, il fallait les chercher, à la Meinau, à la pointe des baïonnettes. » Alfred Wenger cherche activement un homme providentiel à installer sur le banc, tandis que Mateo dirige sa dernière rencontre, contre Metz en coupe de France, sur la pelouse de Nancy (2-2 après prolongations, donc match à rejouer). Plusieurs noms circulent, comme celui d’Henri Skiba, l’ancien attaquant strasbourgeois reconverti avec succès comme coach en Suisse, ou Radoslav Momirski, en poste à Völklingen, en Regionalliga allemande

Le 9 février, les dirigeants du club surprennent les suiveurs en présentant en grande pompe le Hongrois Jenö Csaknady. Au cours de la conférence de presse organisée devant l’ancienne Bourse à Strasbourg, le nouveau technicien a lui-même pris le soin d’apporter des informations et des coupures de journaux pour se présenter. Il est vrai qu’il est alors un illustre inconnu en France.

Né en Hongrie le 20 septembre 1924, Csaknady étudie le sport à l’Université de Budapest durant quatre ans. En 1956, après l’invasion soviétique de son pays, il part s’établir en Allemagne, pays dont il acquiert la nationalité. Après avoir validé ses diplômes d’entraîneur, il se lance dans cette carrière avec un beau parcours à Greuther Fürth, Sarrebruck mais surtout Nuremberg. En 1964, le club bavarois végète en fin de classement de la toute nouvelle Bundesliga quand le technicien prend l’équipe en main. Après quelques mois d’exercice, le Deutscher Rekordmeister d’alors termine à une belle neuvième place. Le néo-Strasbourgeois opéra également plusieurs saisons en Grèce, où l’AEK Athènes remporta deux fois le titre national sous sa houlette (1963 et 1968), ainsi que la coupe des Balkans en 1967. Quant au PAOK Salonique, en perdition à son arrivée en 1969, il fut propulsé à la cinquième place du championnat et disputa en fin de saison la finale de la coupe de Grèce. La presse locale indiquait alors : « Csaknady est sans doute l’entraîneur le plus cher qu’ait engagé Salonique, mais il s’est révélé en définitive le meilleur marché, compte-tenu des résultats et leurs incidences financières. » En outre, celui qui parle neuf langues, dont un français très correct, a également écrit trois livres sur le football et a étudié ce sport à travers toute l’Europe et jusqu’au Brésil.

Le président Alfred Wenger a de quoi se frotter les mains, son nouvel homme fort dispose d’une expérience probante et d’un solide bagage. Dès cette présentation, ce dernier affiche en plus une belle motivation : « j’étais dimanche à Nancy, et je dois convenir qu’il y a énormément à faire, tant sur les plans physiques que collectif. Mais il y a des éléments doués et je suis sûr que je parviendrai à faire du bon travail. Il ne sert pas à grand-chose de discourir, il est temps, grand temps, de passer aux actes. »

Et ces premiers actes correspondent à une mise au vert du côté de Landersheim dès le jeudi, avant un voyage dans la nuit de vendredi à samedi vers Valenciennes, où le Racing joue le dimanche. Afin de préparer cette rencontre, Csaknady remplace l’entraînement de veille de match sur la pelouse du stade Nungesser par une longue promenade en forêt et des massages prodigués par un spécialiste, venu avec le groupe. Les règles de vie imposées aux joueurs sont bien plus strictes que par le passé, à la grande surprise de certains, pas vraiment habitués. Le match dans le Nord tournera toutefois au cauchemar : après un contact « léger » (selon le reporter des DNA) de Marcel Lazarus sur le futur attaquant strasbourgeois Joseph Yegba Maya, un penalty est sifflé, puis donné à retirer après un premier échec et finalement converti. Le gardien et capitaine Jean Schuth, fou de rage, est expulsé après avoir été trop véhément auprès de l’arbitre, le Racing s’effondre et s’incline 3-0. Outre ce revers, le fait marquant du jour est la mise sur le banc d’Ivica Osim, jugé trop lent par son entraîneur.

La méthode de Csak, comme il est désormais surnommé, semble commencer à porter ses fruits rapidement, puisqu’après une qualification au bout du suspense en coupe de France lors du match d’appui contre Metz, le Racing l’emporte 2-1 contre Sochaux à la Meinau. Cette fois encore, les joueurs sont partis au vert dès le jeudi à la Fischhütte à Grendelbruch, et cette fois encore Osim est sur le banc (« il a reçu un mauvais coup contre Metz » selon le coach). Jenö Csaknady ne le sait pas encore, mais ce succès sera son premier et son dernier à domicile.

La semaine suivante, Strasbourg se déplace au stade Gerland de Lyon pour y affronter l’Olympique de Marseille, en 16ème de finale de coupe de France. Face au futur champion de France et à son attaque composée de Roger Magnusson, Josip Skoblar et Gilbert Gress, le RPSM concède une courte défaite 1-0. Mais une nouvelle fois, c’est du côté du banc de touche que l’attention des suiveurs se concentrera : revenu de sa suspension, Jean Schuth, pourtant un cadre depuis de nombreuses saisons, n’est que remplaçant. Csaknady n’apprécie pas que le gardien n’assiste pas à tous les entraînements de son équipe, lui qui fait régulièrement des aller-retours entre Strasbourg et Freyming-Merlebach, pour aider son père à la bonneterie familiale, en vue de sa reconversion. Quelques jours plus tard, face à Reims en championnat, au milieu des nombreux absents pour blessure, Schuth est absent, officiellement malade, après avoir déposé un certificat médical signé d’un médecin lorrain, indiquant qu’il ne pouvait pas s’entraîner. Après la défaite 1-0 au stade Auguste-Delaune, Alfred Wenger veut profiter du déplacement de Csaknady à Francfort, où il doit renouveler son passeport, pour accorder une journée de repos. Réponse derechef du Germano-Hongrois : « n’entrez pas en ligne de compte, à 16h, je serai là pour l’entraînement. » Ce qui fit dire au président : « si l’on prend en considération le temps qu’il consacre à sa tâche, et cela jusque dans les moindres détails, il revient moins cher au Racing que ses prédécesseurs. » Le RPSM demeure toutefois englué dans les profondeurs du classement.

A la faveur du report du match contre Bastia, les Strasbourgeois ont deux semaines pour préparer le match à Metz, déplacement qui sera précédé comme d’habitude par une mise au vert de trois jours, cette fois-ci à la Petite Pierre. Et comme d’habitude, le Racing s’incline, sur le score de 2-1, avec un but du tout jeune Francis Piasecki pour les Mosellans. Mais cette défaite au stade Saint-Symphorien laisse tout de même entrevoir les premières vraies critiques de la méthode Jenö Csaknady. Les DNA, qui vantaient encore quelques semaines auparavant sa rigueur et son élégance (gants blancs, chapeau, costume), commencent à reprocher le manque de communication de l’entraîneur, notamment lorsqu’il s’agit de donner les compositions d’équipes avant les rencontres. La discrétion à ce sujet ne touche pas que la presse, puisqu’Alfred Wenger n’a appris la composition du Racing à Metz que de la bouche d’un photographe juste avant le coup d’envoi. Chez les joueurs, certaines langues se délient et, sous couvert d’anonymat, on apprend qu’il est désormais interdit de rire aux entraînements, que la préparation physique est sans commune mesure avec ce qui se pratique en France et qu’elle engendre des blessures, ou encore que les joueurs non retenus dans le onze de départ n’apprennent la nouvelle que quelques heures avant le coup d’envoi. En outre, certains reprochent une trop grande exigence dans le travail et l’investissement, qui déborde parfois. Marc Molitor avouera ainsi quelques années plus tard que Csaknady souhaitait le voir abandonner ses études de kinés, trop chronophages selon lui pour réaliser une carrière de footballeur (« tes études, c’est de la merde ! Vous êtes footballeur et un footballeur cueille des diamants sur la pelouse »)

Des tensions qui continuent à monter les jours suivants, d’abord après la défaite rocambolesque contre Rennes, où, malgré le retour de Schuth, le RPSM était revenu de 0-3 à 3-3 en onze minutes, avant de concéder un but fatal dans les dernières minutes, puis face à Bastia, quand Csaknady a écarté Jean Schuth, Jean-Pierre Stieber et Ivica Osim à la surprise générale.

Au lendemain du match nul contre les Corses, une réunion entre les dirigeants du club va mettre en lumière les divergences entre le clan de l’ancien RCS et celui de l’ancien Vauban, quelques mois à peine après la fusion : les premiers souhaitent conserver l’entraîneur, les seconds veulent s’en débarrasser au plus vite. Un compromis est trouvé, avec le maintien de Jenö Csaknady mais un assouplissement de sa méthode :
  • Limitation des mises au vert, officiellement en raison de leur coût important, mais surtout pour limiter l’éloignement des joueurs de leurs familles.
  • Relâchement de la discipline imposée.
  • Communication du onze de départ la veille des matchs.

Pas forcément tous satisfaits, quelques anciens dirigeants de Vauban envisagent d’ores et déjà de refonder un nouveau club, même si Emile Stahl confirme son engagement avec le RPSM.

Fragilisé mais toujours en poste, Csaknady souhaite profiter de deux matchs à l’extérieur consécutifs pour rester éloigné de Strasbourg durant une semaine, avec un groupe de 14 éléments, et se montre optimiste pour l’avenir : « pour la première fois depuis mes sept semaines d’activité à Strasbourg, je peux compter sur un effectif au complet, si j’excepte la blessure de René Deutschmann. Je n’hésite pas à penser que le travail effectué, et auquel les joueurs se sont soumis de plein gré, ne tardera pas à porter ses fruits. » Les premières récoltes attendront, puisque le Racing quitte le stade du Ray de Nice avec une défaite 1-0, qui aurait pu être bien plus lourde sans un grand Jean Schuth. Quatre jours plus tard, les Bleus se présentent sur la pelouse d’Angoulême pour un match en retard de la 19ème journée. Débutée au mois de décembre, la partie que les locaux menait sur le score de 2-0 avait été interrompue à l’heure de jeu par le brouillard. Cette fois-ci, alors qu’Angoulême était invaincu sur sa pelouse, le Racing parvient à arracher la victoire 1-0, grâce à Marc Molitor. Satisfait de ce succès, l’entraîneur se projette déjà sur la prochaine rencontre à domicile contre Bordeaux, le mercredi suivant, alors que se profile le week-end de Pâques, durant lequel aucun match professionnel ne se joue alors. Peu importe pour Csaknady, qui veut enchaîner les bons résultats désormais et maintenir ses entraînements : « j’en suis au fond navré, car je serai également obligé de travailler durant ces fêtes de Pâques, et je suis catholique, mais je ferai un entraînement le samedi matin, le dimanche matin et le lundi soir. Puis nous partirons au vert, de préférence à la Fischhütte. Ce match contre Bordeaux est trop important pour que nous n’essayions pas de mettre tous les atouts dans notre jeu. »

Une décision qui ulcère les joueurs, qui font tout pour échapper à ce programme, y compris une pétition pour limiter la mise au vert à 24h avant le match. L’un d’entre eux, toujours sous couvert d’anonymat, lâchera un commentaire cinglant : « il n’a qu’à appliquer ses méthodes derrière le rideau de fer ! » (sic). Alfred Wenger cède face à ces demandes, et le lundi de Pâques, Jenö Csaknady découvre que l’entraînement du jour est annulé et que la mise au vert n’est pas que réduite dans sa durée, mais tout simplement annulée, faute de réservation effectuée à temps. Immédiatement, l’entraîneur décide de quitter son poste sans préavis, et à la grande surprise du public, c’est Paco Mateo, l’adjoint et prédécesseur du Germano-Hongrois qui prend place sur le banc contre les Girondins (défaite 1-0). L’intérim ne dure que moins d’un mois, le Racing demande à Paul Frantz de revenir pour sauver les meubles. En vain. Après avoir changé quatre fois d’entraîneur durant cette saison, Strasbourg tombe en deuxième division et voit partir plusieurs de ses joueurs importants, à l’image de Jean Schuth et de Wolfgang Kaniber.

Si le RPSM n’est pas (encore) remis en cause, les dirigeants des anciens Pierrots quittent le navire et décident de fonder l’AS Vauban et de redémarrer tout en bas de l’échelle, en D4 départementale. La saison 1971/1972 n’est qu’une formalité pour le Racing, qui survole le championnat de D2, bien aidé par les 40 réalisations de Marc Molitor. En coulisses, l’ombre de Jenö Csaknady plane toujours. Dans le contrat signé par l’entraîneur figurait une clause qui indiquait que chaque match de championnat serait précédé d’une mise au vert de 48h, sauf décision contraire de l’entraîneur. De plus, ce dernier s’était vu confié les pleins pouvoirs pour la gestion sportive. En ne respectant pas ces dispositions, le Racing s’est donc mis en faute. L’affaire se poursuivit devant les tribunaux, jusqu’à une décision de la Cour de cassation en 1974, qui donna gain de cause à Csaknady.

Méconnu, sauf des rares spectateurs de la Meinau de cette saison 1970/1971, le passage de cet entraîneur illustra à la fois la désorganisation totale du jeune RPSM, tiraillé dès ses débuts par des querelles intestines, mais aussi le retard pris par beaucoup de clubs français dans l’exigence et le professionnalisme réclamé aux joueurs. Dans un pays dont les équipes se font alors régulièrement éliminer dès les premiers tours des coupes européennes, les méthodes de Csaknady, victorieuses en Allemagne et en Grèce, ne pouvaient fonctionner. Marqué par cet épisode, ce dernier fit le choix de renoncer à sa carrière d'entraîneur, à 47 ans, pour retourner vivre dans la région de Francfort et embrasser la carrière de professeur dans un lycée.

(merci à @louky pour le titre)

athor

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